Le Vingtième Siècle

LA

VIE ÉLECTRIQUE

TEXTE ET DESSINS

PAR

A. ROBIDA

[Illustration]

PARIS

A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE

8, RUE SAINT-JOSEPH, 8

Tous droits réservés.

A MON AMI ANGELO MARIANI.

A. ROBIDA

[Illustration]

LE VINGTIÈME SIÈCLE

La Vie électrique

I

L'accident du grand réservoir d'électricité N.--Un dégel factice.--Le

grand Philox Lorris expose à son fils son moyen pour combattre en lui

un fâcheux atavisme.--Admonestations téléphonoscopiques interrompues.

DANS l'après-midi du 12 décembre 1955, à la suite d'un petit accident

dont la cause est restée inconnue, une violente tempête électrique, une

_tournade_, suivant le terme consacré, se déchaîna sur tout l'Ouest de

l'Europe et amena, au milieu du trouble et des profondes perturbations

à la vie générale, bien de l'inattendu pour certaines personnes que nous

présenterons plus loin.

Des neiges étaient tombées en grande quantité depuis deux semaines,

recouvrant toute la France, sauf une petite zone dans le Midi, d'un

épais tapis blanc magnifique, mais fort gênant. Suivant l'usage, le

_Ministère des Voies et Communications aériennes et terriennes_ ordonna

un dégel factice et le poste du grand réservoir d'électricité N (de

l'Ardèche), chargé de l'opération, parvint, en moins de cinq heures, à

débarrasser tout le Nord-Ouest du continent de cette neige, le deuil

blanc de la nature que portaient tristement jadis, pendant des semaines

et des mois, les horizons déjà tant attristés par les brumes livides de

l'hiver.

La science moderne a mis tout récemment aux mains de l'homme de

puissants moyens d'action pour l'aider dans sa lutte contre les

éléments, contre la dure saison, contre cet hiver dont il fallait

naguère subir avec résignation toutes les rigueurs, en se serrant et se

calfeutrant chez soi, au coin de son feu. Aujourd'hui, les Observatoires

ne se contentent plus d'enregistrer passivement les variations

atmosphériques; outillés pour la lutte contre les variations

intempestives, ils agissent et ils corrigent autant que faire se peut

les désordres de la nature.

Quand les aquilons farouches nous soufflent le froid des banquises

polaires, nos électriciens dirigent contre les courants aériens du Nord

des contre-courants plus forts qui les englobent en un noyau de cyclone

factice et les emmènent se réchauffer au-dessus des Saharas d'Afrique ou

d'Asie, qu'ils fécondent en passant par des pluies torrentielles. Ainsi

ont été reconquis à l'agriculture les Saharas divers d'Afrique, d'Asie

et d'Océanie; ainsi ont été fécondés les sables de Nubie et les

brûlantes Arabies. De même, lorsque le soleil d'été surchauffe nos

plaines et fait bouillir douloureusement le sang et la cervelle des

pauvres humains, paysans ou citadins, des courants factices viennent

établir entre nous et les mers glaciales une circulation atmosphérique

rafraîchissante.

Les fantaisies de l'atmosphère, si nuisibles ou si désastreuses parfois,

l'homme ne les subit plus comme une fatalité contre laquelle aucune

lutte n'est possible. L'homme n'est plus l'humble insecte, timide,

effaré, sans défense devant le déchaînement des forces brutales de la

Nature, courbant la tête sous le joug et supportant tristement aussi

bien l'horreur régulière des interminables hivers que les

bouleversements tempêtueux et les cyclones.

Les rôles sont renversés, c'est à la Nature domptée aujourd'hui de se

plier sous la volonté réfléchie de l'homme, qui sait modifier à sa

guise, suivant les nécessités, l'éternel roulement des saisons et, selon

les besoins divers des contrées, donner à chaque région ce qu'elle

demande, la portion de chaleur qu'il lui faut, la part de fraîcheur

après laquelle elle soupire ou les ondées rafraîchissantes réclamées par

un sol trop desséché! L'homme ne veut plus grelotter sans nécessité ou

cuire dans son jus inutilement.

L'homme a régularisé aussi les saisons et les a mieux distribuées. Il a

capté les pluies au moyen d'appareils électriques et recueilli pour

ainsi dire à la main les nuages chargés d'humidité, les ondées

menaçantes qui s'en allaient ici ruiner les moissons,--pour les conduire

là-bas vers des contrées où la terre calcinée, où l'agriculture altérée

imploraient ces pluies comme un bienfait.

Cette merveilleuse conquête de la science moderne, vieille à peine d'une

quinzaine d'années en 1953, a déjà sur bien des points changé la face du

globe; elle a rendu à la vie des zones devenues presque inhabitables,

des déserts de roches effritées ou de sables arides, sur lesquels la

créature végétait misérablement entre la soif et la faim.

Allez voir renaître la vieille Nubie ou les steppes brûlants de la

Perse, semés de débris qui furent des capitales de nations éteintes. Les

mamelles naguère desséchées de l'Asie, vénérable mère des peuples,

redonnent du lait aux fils de l'homme!

C'est la conquête définitive de l'Électricité, du moteur mystérieux des

mondes qui a permis à l'homme de changer ce qui paraissait immuable, de

toucher à l'antique ordre des choses, de reprendre en sous-oeuvre la

Création, de modifier ce que l'on croyait devoir rester éternellement en

dehors et au-dessus de la Main humaine!

L'Électricité, c'est la Grande Esclave. Respiration de l'univers, fluide

courant à travers les veines de la Terre, ou errant dans les espaces en

fulgurants zigzags rayant les immensités de l'éther, l'Électricité a été

saisie, enchaînée et domptée.

C'est elle maintenant qui fait ce que lui ordonne l'homme, naguère

terrifié devant les manifestations de sa puissance incompréhensible;

c'est elle qui va, humble et soumise, où il lui commande d'aller; c'est

elle qui travaille et qui peine pour lui.

[Illustration: Les pluies régularisées. Appareils de captation

électrique des courants atmosphériques.]

Elle est l'inépuisable foyer, elle est la lumière et la force; sa

puissance captive est employée à faire marcher aussi bien l'énorme

accumulation de machines colosses de nos millions d'usines, que les plus

délicats et subtils mécanismes. Elle porte instantanément la voix d'un

bout du monde à l'autre, elle supprime les limites de la vision, elle

véhicule dans l'atmosphère l'homme, son maître, la lourde créature,

jadis ridiculement attachée au sol comme un insecte incomplet.

Enfin, si elle est outil, flambeau, porte-voix intercontinental,

interocéanique et bientôt interastral, et mille choses encore, elle est

arme aussi, arme terrible, terrifiant engin de bataille...

Mais l'Esclave que nous avons su forcer à nous rendre tant et de si

variés services n'est pas si bien domptée, si bien rivée à ses chaînes

qu'elle n'ait encore parfois ses révoltes. Avec elle, il faut veiller,

toujours veiller, car la moindre erreur, la plus petite négligence ou

inattention peut lui fournir l'occasion qu'elle ne laissera pas échapper

d'une sournoise attaque ou même d'un de ces brusques réveils qui font

éclater les catastrophes.

[Illustration: L'ACCIDENT DU POSTE ÉLECTRIQUE 17.]

Précisément, en ce jour de décembre, l'un de ces accidents, causé par un

oubli, par une seconde de distraction d'un employé quelconque, venait de

se produire malheureusement, dans l'opération de dégel menée avec tant

de rapidité par le poste central électrique 17; juste au moment où tout

était heureusement terminé, une fuite se produisit au grand Réservoir

avec une telle soudaineté que le personnel ne put préserver que deux

secteurs sur douze, et qu'une perte énorme, une formidable déflagration

s'ensuivit. C'était une _tournade_ qui commençait, une de ces tempêtes

électriques à ravages terribles comme il s'en déchaîne quelques-unes

tous les ans dans les centres électriques, déjouant toutes les

prévoyances et toutes les précautions.

Il faut bien nous y habituer, ainsi qu'aux mille accidents graves ou

minces auxquels nous sommes exposés en évoluant à travers les extrêmes

complications de notre civilisation ultra-scientifique. La _tournade_

fusant du poste 17 suivit d'abord une ligne capricieuse tout le long de

laquelle un certain nombre de personnes qui téléphonaient furent

foudroyées ou paralysées; puis, le _courant fou_, attirant à lui avec

une force irrésistible les électricités latentes, prit un rapide

mouvement giratoire à la manière des cyclones naturels, produisant

encore nombre d'accidents dans les régions par lui traversées et jetant

dans la vie générale une perturbation désastreuse, qui se fût terminée

bientôt par quelque violent petit cataclysme régional si, dès la

première minute, les appareils de captation des régions menacées

n'avaient été mis en batterie. Mais les électriciens veillaient et,

comme d'habitude, après quelques désastres plus ou moins graves, la

_tournade_ devait avorter et le courant fou serait capté et canalisé

avant l'explosion finale.

A Paris, dans une somptueuse demeure du XLIIe arrondissement, sur les

hauteurs de Sannois, un père était en train de sermonner véhémentement

son fils lorsque éclata la tournade. Ce père n'était rien moins que le

fameux Philoxène Lorris, le grand inventeur, l'illustre et universel

savant, le plus gros bonnet de tous les gros bonnets des industries

scientifiques.

Nous sommes, avec Philoxène Lorris, bien loin de ce bon et timide savant

à lunettes d'antan. Grand, gros, rougeaud, barbu, Philoxène Lorris est

un homme aux allures décidées, au geste prompt et net, à la voix rude.

Fils de petits bourgeois vivotant ou plutôt végétant en paix de leurs

40,000 livres de rente, il s'est fait lui-même. Sorti premier de l'École

polytechnique d'abord et ensuite de _International scientific industrie

Institut_, il refusa d'accepter les offres d'un groupe de financiers qui

lui proposaient de l'_entreprendre_--suivant le terme consacré--et se

mit carrément de lui-même pour dix ans en quatre mille actions de 5,000

francs chacune, lesquelles, sur sa réputation, furent toutes enlevées le

jour même de l'émission.

Avec les quelques millions de la Société, Philoxène Lorris fonda

aussitôt une grande usine pour l'exploitation d'une affaire importante

étudiée et mijotée par lui avec amour et dont les bénéfices furent si

considérables que, sur la grosse part qu'il s'était réservée par l'acte

de fondation, il fut à même de racheter toutes les actions de la

commandite avant la fin de la quatrième année. Ses affaires prirent dès

lors un essor prodigieux; il monta un laboratoire d'études,

admirablement organisé, s'entoura de collaborateurs de premier ordre et

lança coup sur coup une douzaine d'affaires énormes, basées sur ses

inventions et découvertes.

Honneurs, gloire, argent, tout arrivait à la fois à l'heureux Philoxène

Lorris. De l'argent, il en fallait pour ses immenses entreprises, pour

ses agences innombrables, pour ses usines, ses laboratoires, ses

observatoires, ses établissements d'essais. Les entreprises en

exploitation fournissaient, et très largement, les fonds nécessaires

pour les entreprises à l'étude. Quant aux honneurs, Philoxène Lorris

était loin de les dédaigner; il fut bientôt membre de toutes les

Académies, de tous les Instituts, dignitaire de tous les ordres, aussi

bien de la vieille Europe, de la très mûre Amérique, que de la jeune

Océanie.

La grande entreprise des Tubes en papier métallisé (Tubic-Pneumatic-Way)

de Paris-Pékin valut à Philoxène Lorris le titre de mandarin à bouton

d'émeraude en Chine et celui de duc de Tiflis en Transcaucasie. Il était

déjà comte Lorris dans la noblesse créée aux États-Unis d'Amérique,

baron en Danubie et autre chose encore ailleurs, et, bien qu'il fût

surtout fier d'être Philoxène Lorris, il n'oubliait jamais d'aligner, à

l'occasion, l'interminable série de ses titres, parce que cela faisait

admirablement sur les prospectus.

Bien que plongé jusqu'au cou dans ses études et ses affaires, Philoxène

Lorris, à force d'activité, trouvait le temps de jouir de la vie et de

donner à son exubérante nature toutes les vraies satisfactions que

l'existence peut offrir à l'homme bien portant jouissant d'un corps

sain, d'un cerveau sagement équilibré. S'étant marié entre deux

découvertes ou inventions, il avait un fils, Georges Lorris, celui que,

le jour de la _tournade_, nous le trouvons en train de sermonner.

Georges Lorris est un beau garçon de vingt-sept ou vingt-huit ans, grand

et solide comme son père, à la figure décidée, ayant comme signe

particulier de fortes moustaches blondes. Il arpente la chambre de long

en large et répond parfois d'une voix agréable et gaie aux

admonestations de son père.

Celui-ci n'est pas là de sa personne, il est bien loin, à trois cents

lieues, dans la maison de l'ingénieur chef de ses Mines de vanadium des

montagnes de la Catalogne, mais il apparaît dans la plaque de cristal

du téléphonoscope, cette admirable invention, amélioration capitale du

simple téléphonographe, portée récemment au dernier degré de perfection

par Philoxène Lorris lui-même.

[Illustration: M. Philox Lorris mis en actions.]

Cette invention permet non seulement de converser à de longues

distances, avec toute personne reliée électriquement au réseau de fils

courant le monde, mais encore de voir cet interlocuteur dans son cadre

particulier, dans son _home_ lointain. Heureuse suppression de

l'absence, qui fait le bonheur des familles souvent éparpillées par le

monde, à notre époque affairée, et cependant toujours réunies le soir au

centre commun, si elles veulent,--dînant ensemble à des tables

différentes, bien espacées, mais formant cependant presque une table de

famille.

Dans la plaque du _télé_, abréviation habituelle du nom de l'instrument,

Philoxène Lorris apparaît, arpentant aussi sa chambre, un cigare aux

dents et les mains derrière le dos. Il parle.

«Mais enfin, mon cher, dit-il, j'ai eu beau chauffer et surchauffer ton

cerveau pour faire de toi ce que moi, Philoxène Lorris, j'étais en droit

d'attendre et de réclamer, c'est-à-dire un produit de haute culture, un

Lorris supérieur, affiné, perfectionné, voilà tout ce que tu m'offres

pour fils à moi: un Georges Lorris, gentil garçon, j'en conviens,

intelligent, je ne dis pas le contraire, mais voilà tout... simple

lieutenant d'artillerie chimique à... Quel âge as-tu?

--Vingt-sept ans, hélas! répondit Georges avec un sourire en se tournant

vers la plaque du téléphonoscope.

[Illustration: LES SAISONS RÉGULARISÉES.--DISTRIBUTION DE LA PLUIE A LA

DEMANDE]

--Je ne ris pas, tâche un peu d'être sérieux, fit avec vivacité

Philoxène Lorris en tirant avec énergie quelques bouffées de son

cigare.

[Illustration: LA TOURNADE ÉTAIT DANS SON PLEIN.]

--Ton cigare est éteint, dit le fils; je ne t'offre pas d'allumettes, tu

es trop loin...

--Enfin, reprit le père, à ton âge, j'avais déjà lancé mes premières

grandes affaires, j'étais déjà le fameux Philox Lorris, et toi, tu te

contentes d'être un _fils à papa_, tu te laisses tranquillement couler

au fil de la vie... Qu'es-tu par toi-même? Lauréat de rien du tout,

sorti des grandes écoles dans les numéros modestes et, pour le quart

d'heure, simple lieutenant dans l'artillerie chimique...

--Hélas! voilà tout, fit le jeune homme, pendant que son père, dans la

plaque du téléphonoscope, tournait rageusement le dos et s'en allait au

bout de sa chambre; mais est-ce ma faute si tu as tout découvert ou

inventé, et tout arrangé?... je suis venu trop tard dans un monde trop

bien outillé, trop bien machiné, tu ne nous as rien laissé à trouver, à

nous autres!

--Allons donc! Nous n'en sommes qu'aux premiers balbutiements de la

science, le siècle prochain se moquera de nous... Mais ne nous égarons

pas... Georges, mon garçon, j'en suis désolé, mais, tel que te voilà, tu

ne me parais guère préparé à reprendre, maintenant que tes années de

service obligatoire sont faites, la suite de mes travaux, c'est-à-dire à

diriger mon grand laboratoire, le laboratoire Philox Lorris, à la

réputation universelle, et les deux cents usines ou entreprises qui

exploitent mes découvertes.

--Veux-tu donc te retirer des affaires?

--Jamais! s'écria le père avec énergie, mais j'entendais t'associer

sérieusement à mes travaux, marcher avec toi à la découverte, chercher

avec toi, creuser, trouver... Qu'est-ce que j'ai fait auprès de ce que

je voudrais faire si j'avais deux _moi_ pour penser et agir... Mais, mon

bon ami, tu ne peux pas être ce second moi... C'est déplorable!...

Hélas! je ne me suis pas préoccupé jadis des influences ataviques, je ne

me suis pas suffisamment renseigné jadis!... O jeunesse! Moi, nº 1

d'_International scientific industrie Institut_, j'ai été léger! Car,

mon pauvre garçon, je suis obligé d'avouer que ce n'est pas tout à fait

ta faute si tu n'as point la cervelle suffisamment scientifique; c'est

parbleu bien la faute de ta mère... ou plutôt d'un ancêtre de ta mère...

J'ai fait mon enquête un peu tard, j'en conviens, et c'est là que je

suis coupable. J'ai fait mon enquête et j'ai découvert dans la famille

de ta mère...

--Quoi donc? dit Georges Lorris intrigué.

--A trois générations seulement en arrière... une mauvaise note, un

vice, une tare...

--Une tare?

--Oui, son arrière-grand-père, c'est-à-dire ton trisaïeul à toi, fut, il

y a 115 ans, vers 1840, un...

--Un quoi? Que vas-tu m'apprendre? Tu me fais peur!

--Un artiste!» fit piteusement Philox Lorris en tombant dans un

fauteuil.

Georges Lorris ne put s'empêcher de rire avec irrévérence, et, devant ce

rire, son père bondit furieusement dans le téléphonoscope.

[Illustration: L'ANCÊTRE FRIVOLE.]

«Oui! un artiste! s'écria-t-il, et encore un artiste idéaliste,

nébuleux, romantique, comme ils disaient alors, un rêveur, un futiliste,

un éplucheur de fadaises!... Tu penses bien que je me suis renseigné...

Pour connaître toute l'étendue de mon malheur, j'ai consulté nos grands

artistes actuels, les photo-peintres de l'Institut... Je sais ce qu'il

était, ton trisaïeul! N'aie pas peur, il n'aurait pas inventé la

trigonométrie, ton trisaïeul!... Il n'eut à sa disposition qu'une

cervelle légère et vaporeuse évidemment, comme la tienne, dépourvue des

circonvolutions sérieuses, comme la tienne, car c'est de lui que tu

tiens cette inaptitude aux sciences positives que je te reproche. O

atavisme! voilà de tes coups! Comment annihiler l'influence de ce

trisaïeul qui revit en toi? Comment le tuer, ce scélérat? Car tu penses

bien que je vais lutter et le tuer...

--Comment tuer un trisaïeul mort depuis plus de cent ans? fit Georges

Lorris en souriant; tu sais que je vais défendre mon ancêtre, pour

lequel je ne professe pas le même superbe dédain que toi...

--Je veux le détruire, moralement bien entendu, puisque le scélérat qui

vient ruiner mes plans est hors de ma portée; mais je veux combattre son

influence malheureuse et la dominer... Tu penses bien, mon garçon, que

je ne vais pas t'abandonner, pauvre enfant plus malchanceux que

coupable, abandonner ma race!... Certes non!... Je ne puis pas te

refaire, hélas! je ne peux pas te remettre, comme j'y avais songé, pour

cinq ou six ans, à _Intensive scientific Institut_...

--Merci, fit Georges avec effroi, j'aime mieux autre chose...

--J'ai autre chose, et mieux, car tu ne sortirais pas beaucoup plus

fort...

--Voyons ce meilleur plan?

--Voici! Je te marie! Je _nous_ sauve par le mariage!

--Le mariage! s'écria Georges stupéfait.

--Attends! un mariage étudié, raisonné, où j'aurai mis toutes les

chances de notre côté! Il me faut quatre petits-enfants, de sexe

quelconque--garçons si possible, j'aimerais mieux--enfin, quatre

rejetons de l'arbre Philox-Lorris: un chimiste, un naturaliste, un

médecin, un mécanicien, qui se compléteront l'un par l'autre et

perpétueront la dynastie scientifique Philox-Lorris... Je considère la

génération intermédiaire comme ratée...

--Merci!

--Absolument ratée! C'est une non-valeur, un _resté pour compte_. Je

laisse donc de côté cette génération intermédiaire, et je m'arrange pour

durer jusqu'au moment de passer la main à mes petits-enfants. Voilà mon

plan! Je vais donc te marier...

--Peut-on savoir avec qui?

--Ça ne te regarde pas. Je ne sais pas encore moi-même. Il me faut une

vraie cervelle scientifique, assez mûre, autant que possible, pour avoir

la tête débarrassée de toute idée futile!...»

Georges se disposait à répondre lorsque se produisit la première

secousse électrique due à l'accident du réservoir 17. Georges tomba dans

son fauteuil et leva vivement les jambes pour éviter le contact du

plancher qui transmettait de nouvelles secousses. Son père n'avait pas

bronché.

«Écervelé! lui cria-t-il, tu n'as pas tes semelles isolatrices et tu

évolues comme cela dans une maison où l'électricité court partout dans

un réseau de fils entre-croisés et circule comme le sang dans les veines

d'un homme!... Mets-les donc et fais attention. C'est une fuite qui

vient de se produire quelque part, et l'on ne sait pas jusqu'où peuvent

aller les accidents... Allons, je n'ai pas le temps, je te laisse;

d'ailleurs, voilà nos communications embrouillées...»

En effet, l'image très nette dans la plaque du Télé s'affaiblissait

soudain, ses contours se perdaient dans le vague, et bientôt ce ne fut

plus qu'une série de taches tremblotantes et confuses.

[Illustration: GEORGES LORRIS, LIEUTENANT DANS L'ARTILLERIE CHIMIQUE.]

[Illustration: COURSES D'AÉROFLÈCHES.]

Le Vingtième Siècle: La Vie Électrique · 第 6 / 38 题