La lettre était signée: « Marie Capelle. »

Je tressaillis. Je n'avais pas complétement oublié la douloureuse

aventure du camp de Smendou. Sans doute, cette lettre de la pauvre

prisonnière était le complément, la postface, l'épilogue de cette

aventure.

Voici ce que contenait la lettre. Après la lettre viendra le

manuscrit.

« Monsieur,

» Une lettre que je reçois de mon cousin Eugène Collard,--car c'est

mon cousin Eugène Collard (de Montpellier), et non mon oncle Maurice

Collard (de Villers-Hellon), qui a eu le plaisir de vous donner

l'hospitalité au camp de Smendou,--m'apprend toute la sympathie que

vous lui avez témoignée pour moi.

» Et cependant, cette sympathie est incomplète, car il vous reste un

doute sur moi. Vous _voulez_ croire à mon innocence, dites-vous?...

Ô Dumas! vous qui m'avez connue tout enfant, vous qui m'avez vue

dans les bras de ma digne mère, sur les genoux de mon bon

grand-père, pouvez-vous supposer que cette petite Marie à la robe

blanche, à la ceinture bleue, que vous avez rencontrée un jour

cueillant des pâquerettes dans les prés de Corcy, ait commis le

crime abominable dont elle était accusée? car, de ce honteux vol de

diamants, je ne vous en parle même pas. Vous voulez croire,

dites-vous?... Ô mon ami, vous qui pouvez être mon sauveur, si vous

le voulez; vous qui, avec votre voix européenne; vous qui, avec

votre plume puissante, pourriez faire pour moi ce que Voltaire a

fait pour Calas, croyez, je vous en supplie, croyez, par l'âme de

tous ceux que vous avez connus et qui vous aimaient comme un enfant

ou comme un frère, par la tombe de mes vieux parents, par celle de

mon père et de ma mère, je vous jure, mon ami, les bras étendus vers

vous, à travers les barreaux de ma prison, je vous jure que je suis

innocente!

» Pourquoi donc Collard ne vous a-t-il pas, ou pourquoi ne s'est-il

pas, en vous parlant, assuré de votre opinion sur la pauvre

prisonnière qui tremble en vous écrivant? Ah! lui, sait que je ne

suis pas coupable; lui, si vous doutiez encore, vous eût convaincu.

Oh! si je pouvais vous voir, si jamais vous passiez à

Montpellier,--car, que vous y veniez exprès, je n'ai point cet

espoir,--je suis bien sûre qu'en voyant mes larmes, en entendant mes

sanglots, en sentant mes mains brûlantes de fièvre, d'insomnie, de

désespoir, prendre vos mains, je suis sûre que vous diriez, comme

tous ceux qui me voient, comme tous ceux qui me connaissent: « Non!

oh! non, Marie Capelle n'est point coupable! »

» Vous rappelez-vous, dites, que nous avons dîné ensemble chez ma

tante Garat, deux ou trois mois avant ce malheureux mariage? Il n'en

était point question encore. Oh! j'étais bien heureuse alors!

heureuse comparativement; car, depuis la mort de mon cher

grand-père, je n'ai jamais été heureuse.

» Eh bien, Dumas, rappelez-vous l'enfant, rappelez-vous la jeune

fille; la prisonnière est aussi innocente que l'enfant et que la

jeune fille; seulement, elle est plus digne de pitié, car elle est

martyre.

» Mais écoutez bien une chose dont je ne vous ai point encore parlé

et dont il faut que je vous parle. Ce qui me désespère, ce qui

m'étendra bientôt morte dans une des étroites cellules de la mort ou

dans une des cellules horribles de la folie, c'est l'inutilité de

l'existence, c'est le doute de moi-même, c'est tour à tour ma

confiance dans ma force et ma méfiance dans les moyens de la

révéler. « Travaillez, » me dit-on. Oui; mais la publicité est aussi

nécessaire aux germes de l'esprit que le soleil à ceux des moissons.

Suis-je ou ne suis-je pas? Pauvre Hamlet, qui met en doute la

justice humaine! Est-ce ma vanité qui m'égare dans des sentiers qui

ne devaient pas être les miens? N'est-ce pas seulement dans le coeur

de mes amis que j'ai de l'esprit et du talent? Tantôt je me

surprends faible, hésitante, variable, femme enfin comme personne ne

l'est, et je m'assigne ma place au coin du feu; je rêve des joies

douces et pâles, j'emprisonne dans mon coeur seul la flamme que je

sens si souvent monter à mon front; je caresse le rêve de devoirs si

charmants et si ombragés par la solitude, que nul être humain ne

pourrait m'y venir chercher pour m'y faire ressouvenir du passé.

Tantôt c'est ma tête qui a la fièvre; mon âme semble se presser aux

parois de mon cerveau pour l'élargir; mes pensées ont une voix: les

unes chantent, les autres prient, les autres se lamentent; mes yeux

mêmes semblent regarder en dedans. Je me comprends à peine moi-même,

et cependant, grâce à l'état d'exaltation dans lequel je suis, je

comprends tout, le jour, la nature, Dieu. Si je veux m'occuper des

soins de la vie, si je veux lire, par exemple, eh bien, je suis

obligée d'achever les pensées du livre qui me paraissent

incomplètes. Je les mène avec mon imagination ou mon coeur pour

guide, je ne sais pas bien lequel, une étape plus haut que l'auteur

ne les a conduites. Les mots, ceux-là mêmes qui n'ont que des

significations vulgaires aux yeux des autres, m'ouvrent, à moi, des

horizons sans bornes qui se creusent, s'allument et m'attirent

invinciblement dans leurs lumineuses voies. Je me souviens de choses

que je n'ai jamais vues, mais qui, peut-être, se sont passées dans

un autre monde, dans une vie antérieure. Je suis comme un étranger

qui, ouvrant un livre d'idiome inconnu, y trouverait la traduction

de ses propres oeuvres, et qui continuerait à lire ainsi en

lui-même, non pas la forme, mais l'âme, mais la pensée, mais le

secret de ces caractères étranges qui restent des hiéroglyphes

indéchiffrables à ses yeux.

» Si, au lieu de lire, je veux travailler à quelque ouvrage de

femme, mon aiguille tremble dans ma main, comme si c'était une plume

aux mains d'un grand écrivain ou un pinceau aux mains d'un grand

peintre. Artiste jusqu'au fond de l'âme, il me semble alors que je

mettrais de l'art jusque dans un ourlet.

» Enfin, si, au lieu de coudre et de lire, je continue à rêver, si

je m'abîme dans une contemplation qui s'élève jusqu'à l'extase,

alors ma fièvre devient plus intense et se ravive, et ma pensée

escalade les étoiles.

» Maintenant, comment décider,--tirez-moi de mon doute,

Dumas,--comment décider lequel de tous ces états est celui auquel

Dieu m'a destinée? Comment savoir si ma vocation est la faiblesse ou

la force? Comment choisir entre la femme de la nuit et celle du

jour, entre l'ouvrière de midi ou la rêveuse de minuit, entre

l'indolente que vous aimez et la courageuse que vous avez bien voulu

quelquefois louer et admirer? Ah! mon cher Dumas, ce doute de moi

est le plus cruel des doutes! J'ai besoin d'encouragement et de

critique; j'ai besoin que l'on choisisse pour moi entre l'aiguille

et la plume; rien ne me coûterait pour arriver au but si je me

sentais des aides. Mais la médiocrité me fait horreur, et, s'il n'y

a en moi _qu'une femme_, je veux brûler de vains jouets, et borner

mon ambition à rester bien aimée et à savoir moi-même sublimement

aimer. Le médiocre dans les lettres, mon Dieu! c'est la roideur

plate et vulgaire, c'est le corps sans l'âme, c'est l'huile qui

tache quand elle n'éclaire pas.

» La grenouille de la Fontaine nous fait pitié lorsqu'elle crève

d'orgueil en voulant imiter le boeuf; peut-être nous ferait-elle

envie coassant d'aise dans son palais de nénufars ou dans sa haute

futaie de roseaux.

» Le travail latent et muet auquel je suis condamnée n'a pas

seulement pour danger de me tromper sur ma valeur et de m'induire

peut-être dans des rêves de la moins inexcusable vanité. Si j'ai du

talent, il l'énerve et m'impose encore des doutes dont la paresse

fait trop amplement profit. Je fais, je défais, je refais, je

rature, je gratte, je brûle à propos de rien. Il est vrai que, dans

ma prison, j'en ai tout le temps; j'abandonne beaucoup et je termine

avec une peine infinie. Sans doute, l'artiste doit être sévère pour

son oeuvre et la mener aussi loin, vers la perfection, que ses

forces le lui permettent; mais, à côté des grandes oeuvres, doivent

s'exécuter à plume levée les causeries d'un jour, des études, des

bagatelles enfin, travaux, ou plutôt distractions intermédiaires qui

reposent des grands travaux, qui utilisent le trop plein de la

pensée, qui donnent enfin un corps à nos rêves du jour, plus

douloureux souvent, par le malheur, plus réels que ceux de la nuit.

Autrefois, la causerie charmante des salons gaspillait ce trop plein

dont je vous parle; les hommes supérieurs allaient dans le monde

semer les perles inutiles de leur esprit, et chacun pouvait les

ramasser, comme les courtisans de Louis XIII faisaient de celles qui

ruisselaient du manteau de Buckingham. Aujourd'hui, la presse a

remplacé la causerie aristocratique: c'est sur elle, c'est en elle

que s'abattent les pensées venues des quatre coins de l'horizon,

c'est là que fleurissent ces impressions fugitives, nées de

l'événement du jour, ces souvenirs, ces larmes que le lendemain ne

retrouve pas, enfin ces fantômes diaprés de la vie extérieure, si

brûlants, mais si fragiles.

» Vous le voyez, Dumas, je me crois déjà libre, je me crois déjà

auteur, je me crois déjà poète, je vis en liberté, j'ai de la

réputation, du bonheur, et tout cela, tout cela grâce à vous.

» En attendant, laissez-moi vous envoyer quelques pensées fugitives,

quelques fragments détachés, et dites-moi si la femme qui fait cela

a l'espérance de vivre un jour honorablement de sa plume.

» Ami de ma mère, ayez pitié de sa pauvre fille!

» MARIE CAPELLE. »

On a lu la lettre de la prisonnière. Maintenant, on va lire les

pensées que contenait le manuscrit joint à cette lettre.

Bric-à-brac · 第 15 / 30 题