LE CURÉ DE BOULOGNE

Voici une petite histoire gui est populaire dans la

marine française, et que je meurs d'envie de populariser

parmi les _terriens_.

Vous me direz si elle valait la peine d'être racontée.

Le 14 novembre de l'année 1766, une calèche découverte, attelée de

chevaux de poste, emportant trois officiers de marine, dont l'un était

assis sur la banquette du fond, et les deux autres sur la banquette de

devant, ce qui indiquait une différence notable dans les grades,

traversait le bois de Boulogne, venant de la barrière de l'Étoile, et

suivant l'avenue de Saint-Cloud.

À la hauteur du château de la Muette, elle croisa un prêtre qui se

promenait à petits pas, lisant son bréviaire, dans une contre-allée.

--Hé! postillon, cria l'officier assis au fond de la calèche, arrêtez

donc un peu, s'il vous plaît.

Le postillon s'arrêta.

Cette invitation donnée à haute voix, et le bruit que fit le postillon

en arrêtant ses chevaux, amenèrent naturellement le prêtre à lever la

tête, et à fixer les yeux sur la calèche et les trois voyageurs.

--Pardieu! je ne me trompais pas, dit l'officier assis au fond de la

voiture, c'est toi, mon cher Rémy?

Le prêtre regardait avec étonnement; cependant, peu à peu son visage

s'éclairait du jour qui se faisait en lui-même, et sa bouche passait

de l'étonnenient au sourire.

--Ah! dit-il enfin, c'est vous?

--Comment, _vous_?

--Non... c'est toi, Antoine!

--Oui, c'est moi, Antoine de Bougainville.

--Mon Dieu! qu'es-tu donc devenu depuis vingt-cinq

ans que nous nous sommes quittés?

--Ce que je suis devenu, cher ami? dit Bougainville; viens t'asseoir

un instant près de moi, et je te le dirai.

--Mais...

Le prêtre regarda autour de lui avec inquiétude, comme s'il avait peur

de s'écarter de son domicile.

Bougainville comprit sa crainte.

--Sois tranquille; nous irons au pas, répondit-il.

Un valet descendit du siège de derrière, et abaissa le marchepied.

--C'est qu'il est onze heures un quart, dit le prêtre, et Marianne

m'attend pour dîner.

--Où demeures-tu, d'abord?... Mais assieds-toi donc!

Et Bougainville tira légèrement par sa soutane le prêtre, qui s'assit.

--Où je demeure? dit celui-ci.

--Oui.

--À Boulogne... Je suis curé de Boulogne, mon ami.

--Ah! ah! je t'en fais mon compliment; tu avais toujours eu la

vocation.

--Aussi, tu vois, suis-je entré dans les ordres.

--Et tu es content?

--Enchanté, mon ami! La cure de Boulogne n'est pas une cure de premier

ordre: elle ne rapporte que huit cents livres; mais mes goûts sont

modestes, et il me reste encore quatre cents livres par an à donner

aux pauvres.

--Cher Rémy!... Vous pouvez aller au petit trot, afin que nous

perdions le moins de temps possible.

Le postillon fit prendre à ses chevaux l'allure demandée, laquelle, si

modérée qu'elle fût, n'en amena pas moins un nuage d'inquiétude sur la

physionomie du curé.

--Mais sois donc tranquille, dit Bougainville, puisque nous allons du

côté de Boulogne.

--Mon ami, dit en riant l'abbé Rémy, il y a vingt ans que je suis curé

à Boulogne; il y a quinze ans que Marianne est avec moi, et jamais, à

moins d'être retenu près d'un mourant, je ne suis rentré à midi cinq

minutes; aussi, à midi juste, la soupe est sur la table, et... tu

comprends?...

--Oui; ne crains rien, je ne voudrais pas inquiéter Marianne... À midi

juste, tu seras chez toi.

--Voilà qui me rassure... Mais parlons un peu de toi-même: n'est-ce

pas l'uniforme de la marine que tu portes là?

--Oui, je suis capitaine de vaisseau.

--Comment cela se fait-il? Je te croyais avocat.

--Vraiment?

--Dame, en sortant du collége, ne t'étais-tu pas mis à l'étude des

lois?

--Que veux-tu, mon cher Rémy! toi, l'élu du Seigneur, tu dois mieux

que personne connaître le proverbe: «L'homme propose et Dieu dispose!»

C'est vrai, j'ai été reçu, en 1752, avocat au parlement de Paris.

--Ah! je savais bien, moi! dit le bon prêtre on tirant de son

bréviaire son doigt, qui indiquait la place où il en était resté de sa

lecture. Ainsi, tu as été reçu avocat?

--Oui; mais, en même temps que j'étais reçu avocat, continua

Bougainville, je me faisais inscrire aux mousquetaires.

--Oh! en effet, tu avais toujours eu du goût pour les armes, et

surtout des dispositions pour les mathématiques.

--Tu te rappelles cela?

--Tiens, par exemple! N'étaîs-je pas ton meilleur ami au collége?

--Ah! c'est bien vrai!

--Est-ce toi ou ton frère Louis qui est de l'Académie?

Bougainville sourit.

--C'est mon frère, dit-il, ou plutôt c'était mon frère; car il faut

que tu saches que j'ai eu le malheur de le perdre, il y a trois ans.

--Ah! pauvre Louis... Mais, que veux-tu! nous sommes tous mortels, et

il fait bon ne regarder cette vie que comme un voyage qui nous mène au

port... Pardon, mon ami, il me semble que nous passons Boulogne.

Bougainville regarda à sa montre.

--Bah! dit-il, qu'importe! il n'est que onze heures et demie, et, par

conséquent, tu as encore vingt bonnes minutes devant toi. Plus vite,

postillon!

--Comment, plus vite?

--Puisque tu es pressé, mon ami!

--Bougainville!...

--Quoi! le désir de savoir ce que je suis devenu ne l'emporte pas en

toi sur la crainte d'inquiéter Marianne par un retard de cinq

minutes?... Oh! le triste ami que j'ai là!

--Tu as raison... ma foi, cinq minutes de plus ou de moins...

Raconte-moi cela, mon cher Antoine. D'ailleurs, quand je dirai à

Marianne que c'est pour toi et par toi que je suis en retard, elle ne

grondera plus.

--Marianne me connaît donc?

--Si elle te connaît? Je le crois bien! Vingt fois je lui ai parlé de

toi... Mais, voyons, dépêche-toi, et achève de me dire comment il se

fait que, ayant été reçu avocat, et t'étant fait inscrire dans les

mousquetaires, je te retrouve officier de marine.

-C'est bien simple, et, en deux mots, je vais t'expliquer tout cela.

En 1753, j'entrai comme aide-major dans le bataillon provincial de

Picardie; l'année suivante, je fus nommé aide de camp de Chevert, que

je quittai pour devenir secrétaire d'ambassade à Londres et me faire

recevoir membre de la Société royale; en 1756, je partis comme

capitaine de dragons avec le marquis de Montcalm, chargé de défendre

le Canada...

--Bon! bon! bon! interrompit l'abbé Rémy, je te vois venir!...

Continue, mon ami, continue, je t'écoute.

Complétement captivé par le récit de Bougainville, l'abbé n'avait pas

remarqué que les chevaux étaient passés tout doucement du petit trot

au grand trot.

Bougainville continua:

--Une fois au Canada, j'étais presque maître de mon avenir; je n'avais

qu'à bien faire pour arriver à tout. Je fus chargé par le marquis de

Montcalm de plusieurs expéditions, que je menai à bonne fin; ainsi,

par exemple, après une marche de soixante lieues à travers des bois

que l'on jugeait impénétrables, et tantôt sur un terrain couvert de

neige, tantôt sur les glaces de la rivière de Richelieu, je m'avançai

jusqu'au fond du lac du Saint-Sacrement, où je brûlai une flottille

anglaise sous le fort même qui la protégeait.

--Comment, dit l'abbé, c'est toi qui as fait cela? Oh! j'ai lu la

relation de cet événement; mais je ne savais pas que tu en fusses le

héros...

--N'as-tu pas reconnu mon nom?

--J'ai reconnu le nom, mais je n'ai pas reconnu l'homme... Comment

veux-tu que je reconnaisse, dans un basochien que je quitte étudiant

les lois, et aspirant à être avocat au parlement, un gaillard qui

brûle des flottes au fond du Canada?... Tu comprends bien que ce

n'était pas possible.

En ce moment, la voiture s'arrêta devant une maison de poste.

--Oh! dit l'abbé Rémy, où sommes-nous, Antoine?

--Nous sommes à Sèvres, mon ami.

--À Sèvres!... Et quelle heure est-il? Bougainville regarda à sa

montre.

--Il est midi dix minutes.

--Oh! mon Dieu! s'écria l'abbé; mais jamais je ne serai à Boulogne

pour midi.

--C'est plus que probable.

--Une lieue à faire!

--Une lieue et demie.

--Si, au moins, je trouvais un coucou...

L'abbé se leva tout droit dans la voiture, porta ses regards autour de

lui aussi loin que la vue pouvait s'étendre, et n'aperçut pas le plus

mince véhicule.

--N'importe, j'irai à pied.

--Mais non, tu n'iras pas à pied, dit Bougainville.

--Comment, je n'irai pas à pied?

--Non, il ne sera pas dit que tu auras attrapé une pleurésie pour

avoir fait la conduite à un ami.

--J'irai doucement.

--Oh! je te connais; tu craindras d'être grondé par mademoiselle

Marianne, tu presseras le pas, tu arriveras en sueur, tu boiras froid,

tu te donneras une fluxion de poitrine... un imbécile de médecin te

purgera au lieu de te saigner, ou te saignera au lieu de te purger,

et, trois jours après, bonsoir... plus d'abbé Rémy!

--Il faut pourtant que je retourne à Boulogne. Hé! postillon!

postillon! arrêtez... arrêtez donc! La voiture, relayée, repartait au

trot.

--Écoute, dit Bougainville, voici ce qu'il y a de mieux à faire.

--Ce qu'il y a de mieux à faire, mon bon ami, mon cher Antoine, c'est

d'arrêter les chevaux, afin que je descende et que je regagne

Boulogne.

--Mais non, dit Bougainville; ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de

venir avec moi jusqu'à Versailles.

--Jusqu'à Versailles?...

--Oui, puisque tu as manqué le dîner de mademoiselle Marianne, tu

dîneras avec moi à Versailles. Pendant que j'irai prendre les derniers

ordres de Sa Majesté, un de ces messieurs se chargera de trouver un

coucou qui te ramènera à Boulogne.

--En vérité, mon ami, ce serait avec grand plaisir, mais...

--Mais quoi?

L'abbé Rémy tâta les poches de sa veste, plongea alternativement les

deux mains jusqu'au fond de ses goussets.

--Mais, continua-t-il, Marianne n'a pas mis d'argent dans mes poches.

--Qu'à cela ne tienne, mon cher Rémy: à Versailles, je demanderai au

roi cent écus pour les pauvres de Boulogne; le roi me les accordera,

je te les donnerai; tu leur emprunteras un petit écu afin de retourner

en coucou à Boulogne, et tout sera dit.

--Comment, tu crois que le roi te donnera cent écus pour mes pauvres?

--J'en suis sûr.

--Parole d'honneur?

--Foi de gentilhomme!

--Mon ami, voilà qui me décide.

--Merci! tu ne serais pas venu pour moi, et tu viens pour tes pauvres;

mieux vaut, à ce qu'il paraît, être ton pauvre que ton ami.

--Je ne dis pas cela, mon cher Antoine; mais, tu comprends, un curé

qui se dérange, il lui faut une excuse.

--Une excuse?... Oh! si tu découchais, je ne dis pas...

--Comment, si je découchais? s'écria l'abbé Rémy effrayé; aurais-tu

donc l'intention de me faire découcher?... Postillon! hé! postillon!

--Mais non, n'aie donc pas peur... Au train dont nous allons, nous

serons à Versailles à une heure; nous aurons dîné à deux; tu pourras

partir à trois.

--Pourquoi à trois, et pas à deux?

--Mais parce qu'il me faut le temps de voir le roi et de lui demander

les cent écus.

--Ah! c'est vrai.

--Trois heures pour revenir en coucou de Versailles; tu seras chez

toi à six heures.

--Que dira Marianne?

--Bah! quand Marianne te verra revenir avec cent écus émanant

directement du roi, Marianne sera heureuse et fière de ton influence.

--Tu as, ma foi, raison... Tu me raconteras tout ce que le roi t'aura

dit; elle en aura pour huit jours, avec ses voisines, à parler de

cette aventure.

--Ainsi, c'est convenu, nous dînons à Versailles?

--Va pour Versailles! Mais, au moins, dis-moi la fin de ton histoire.

--Ah! c'est vrai!... Nous en étions à mon expédition sur le

Saint-Sacrement. Elle me valut le grade de maréchal des logis de l'un

des corps d'armée, et la mission d'aller à Versailles expliquer la

situation précaire du gouverneur du Canada et demander pour lui du

renfort. Je restai deux ans et demi en France sans rien obtenir de ce

que je demandais; il est vrai que j'obtins ce que je ne demandais pas,

c'est-à-dire la croix de Saint-Louis et le grade de colonel à la suite

du régiment de Rouergue. J'arrivai au Canada juste pour recevoir du

marquis de Montcalm le commandement des grenadiers et des volontaires

dans la fameuse retraite de Québec, que je fus chargé de couvrir.

Arrivé sous les murs de la ville, Montcalm crut pouvoir risquer une

bataille; les deux généraux furent tués: Montcalm, dans nos rangs;

Wolf, dans ceux des Anglais. Montcalm mort, notre armée battue, il n'y

avait plus moyen de défendre le Canada. Je revins en France, et je

fis, en qualité d'aide de camp de M. de Choiseul-Stainville, la

campagne de 1761, en Allemagne...

--Mais alors, c'est donc à toi, interrompit le curé de Boulogne, que

le roi a fait cadeau de deux canons?

--Qui t'a appris cela?

--Mais je l'ai lu, mon ami, dans la _Gazette de la Cour_.. Aurais-je

pu penser que ce Bougainville-là était mon ami Antoine?

--Et qu'as-tu dit du cadeau?

--Dame, il m'a paru bien mérité... mais, pourtant, j'ai trouvé que le

roi aurait pu donner à ce M. Bougainville, que j'étais si loin de me

douter être toi, quelque chose de plus facile à transporter que deux

canons... car enfin, c'est très-honorable, deux canons, mais on ne

peut pas conduire cela partout où l'on va.

--Il y a du vrai dans ce que tu dis là, reprit Bougainville en riant;

mais, comme en même temps le roi venait de me nommer capitaine de

vaisseau et de me charger de fonder, pour les habitants de Saint-Malo

et aussi pour moi-même, un établissement dans les îles Malouines, je

pensai que mes deux canons pourraient avoir là leur utilité.

--Ah! cela, c'est vrai, dit l'abbé Rémy; mais, excuse mon ignorance en

géographie, mon cher Antoine, où prends-tu les îles Malouines?

--Pardon, mon ami, dit Bougainville, j'aurais dû les appeler les îles

Falkland, attendu que c'est moi qui leur ai donné ce nom d'îles

Malouines, en l'honneur de la ville de Saint-Malo.

--À la bonne heure! dit l'abbé Rémy en souriant, sous ce nom-là, je

les reconnais! Les îles Falkland appartiennent à l'archipel de l'océan

Atlantique; je les vois d'ici, près de la pointe méridionale de

l'Amérique du Sud, à l'est du détroit de Magellan.

--Par ma foi, dit Bougainville, Strong, qui les a baptisées, n'aurait

pas mieux déterminé leur gisement... Tu t'occupes donc de géographie

dans ta cure de Boulogne?

--Oh! mon ami, étant jeune, j'avais toujours ambitionné une mission

dans les Indes... J'étais né voyageur, moi, et je ne sais pas ce que

j'aurais donné pour faire le tour du monde... autrefois, pas

maintenant.

--Oui, je comprends, dit Bougainville en échangeant un coup d'oeil

avec ses deux compagnons, aujourd'hui, cela te dérangerait de tes

habitudes... Alors, tu as voyagé?

--Mon ami, je n'ai jamais dépassé Versailles.

--Ainsi, tu ne connais pas la mer?

--Non.

--Tu n'as jamais vu un vaisseau?

--J'ai vu le coche d'Auxerre.

--C'est quelque chose; mais cela ne peut te donner qu'une idée

très-imparfaite d'une frégate de soixante canons.

--Je le crois, comme toi, ajouta naïvement l'abbé Rémy. Et tu dis

donc que tu partis pour les îles Malouines, où le gouvernement t'avait

autorisé à fonder un établissement,--que tu fondas, je n'en doute pas?

--En effet... Malheureusement, les Espagnols, après la paix de Paris,

firent valoir leurs droits sur ces îles; leur réclamation parut juste

à la cour de France, qui les leur rendit, à la condition qu'ils

m'indemniseraient des frais que j'avais faits.

--Et t'ont-ils indemnisé, au moins?

--Oui, mon cher ami, ils m'ont donné un million.

--Un million?... Peste! joli denier.

Le bon abbé avait presque juré, comme on voit.

--Et, aujourd'hui, continua-t-il, tu vas?...

--Je vais au Havre.

--Pour quoi faire?... Mais, pardon, mon ami, peut-être suis-je

indiscret...

--Indiscret? Ah! par exemple!... Je vais au Havre pour visiter une

frégate dont le roi vient de me nommer capitaine.

--Et elle s'appelle, ta frégate?

--_La Boudeuse_.

--Ce doit être un beau bâtiment?

--Superbe.

L'abbé Rémy poussa un soupir.

Il était évident que le pauvre prêtre pensait au plaisir qu'il eût

éprouvé, du temps qu'il était libre, à voir la mer et à visiter une

frégate.

Ce soupir amena entre Bougainville et les deux officiers un nouvel

échange de regards accompagnés d'un sourire.

Sourire et regards passèrent inaperçus du digne abbé Rémy, qui était

tombé dans une si profonde rêverie, qu'il ne revint à lui que lorsque

la voiture s'arrêta devant un grand hôtel.

--Ah! il parait que nous sommes arrivés, dit-il. J'ai très-faim!

--Eh bien, nous n'attendrons pas, car le dîner doit être commandé

d'avance.

--L'agréable vie que celle de capitaine de vaisseau! dit l'abbé: on

reçoit des millions des Espagnols; on court la poste dans une bonne

calèche, et, quand on arrive, on trouve un dîner qui vous attend! ...

Pauvre Marianne! elle a dîné sans moi, elle!

--Bah! dit Bougainville, une fois n'est pas coutume ... Nous allons

dîner sans elle, nous, et j'espère que son absence ne t'ôtera pas

l'appétit.

--Oh! sois tranquille... C'est que j'ai véritablement très-faim.

--Eh bien, alors, à table! à table!

--À table! répéta gaillardement l'abbé Rémy.

Le dîner était bon; Bougainville était un gourmet; il ne buvait que du

vin de Champagne; la mode venait d'être inventée de le glacer.

Tout curé--fût-ce le curé d'une bourgade ou d'un hameau, fût-ce le

desservant d'une chapelle sans paroissiens--est aussi un tant soi peu

gourmet; l'abbé Rémy, si modeste qu'il était, avait ce côté sensuel

dont la nature a doté le palais des hommes d'Église. Il voulut d'abord

ne boire que quelques gouttes de vin dans son eau; puis il mélangea le

vin et l'eau en parties égales; puis, enfin, il se décida à boire son

vin pur.

Quand Bougainville le vit arrivé à ce point, il se leva, annonçant que

l'heure était venue pour lui de se présenter chez le roi, auquel il

allait adresser la requête relative aux pauvres de Boulogne.

Les deux officiers devaient, pendant ce temps, tenir compagnie à

l'abbé Rémy.

Comme il l'avait dit, Bougainville fut absent une heure.

Malgré les instances des officiers, le digne prêtre s'était tenu dans

un état d'équilibre qui faisait honneur à sa volonté.

--Eh bien, dit-il en apercevant Bougainville, et mes pauvres?

--Ce n'est pas trois cents livres que le roi m'a données pour eux, dit

Bougainville en tirant un rouleau de sa poche; c'est cinquante louis!

--Comment, cinquante louis? s'écria l'abbé Rémy tout ébouriffé de la

largesse royale; douze cents livres?...

--Douze cents livres.

--Impossible!

--Les voici.

L'abbé Rémy tendit la main,

--Mais le roi me les a remises à une condition.

--Laquelle?

--C'est que tu boiras à sa santé.

--Oh! qu'à cela ne tienne!

Et il présenta son verre, sur le bord duquel Bougainville inclina le

goulot de la bouteille.

--Assez! assez! dit l'abbé.

--Allons donc! reprit Bougainville, un demi-verre? Eh bien, le roi

serait content s'il voyait boire à sa santé dans un verre à moitié

vide!

--Le fait est, dit gaiement l'abbé Rémy, que douze cents livres, cela

vaut bien un verre entier... Verse tout plein, Antoine, et à la santé

du roi!

--À la santé du roi! répéta Bougainville.

--Ah! dit l'abbé Rémy en posant son verre sur la table, voilà ce qui

s'appelle une véritable orgie!... Il est vrai que c'est la première

que je fais, et que de longtemps je n'aurai pas l'occasion d'en faire

une seconde.

--Sais-tu une chose? dit Bougainville en posant ses coudes sur la

table.

--Non, répondit l'abbé Rémy, dont les yeux brillaient comme des

escarboucles.

--Une chose que tu devrais faire.

--Laquelle?

--Tu m'as dis que tu n'avais jamais vu la mer.

--Jamais.

--Eh bien, tu devrais venir au Havre avec moi.

--Moi?... au Havre avec toi?... Mais tu n'y songes pas, Antoine.

--Au contraire, je ne songe qu'à cela... Un verre de vin de Champagne.

--Merci, je n'ai déjà que trop bu!

--Ah! à la santé de tes pauvres... c'est un toast que tu ne saurais

refuser.

--Oui, mais une goutte.

--Une goutte! quand tu as bu le verre plein pour le roi? Ah! cela

n'est pas évangélique, mon cher Rémy; Notre-Seigneur a dit: «Les

premiers seront les derniers... » Un verre plein pour les pauvres de

Boulogne, ou pas du tout.

--Va donc pour le verre plein, mais c'est le dernier!

Et l'abbé, bon catholique, vida aussi gaillardement son verre à la

santé des pauvres qu'il l'avait vidé à la santé du roi.

--La! dit Bougainville; et, maintenant, c'est dit, nous partons pour

le Havre.

--Antoine, tu es fou!

--Tu verras la mer, mon ami... et quelle mer! pas un lac, comme celte

pauvre Méditerranée: l'Océan, qui enveloppe le monde!

--Ne me tente pas, malheureux!

--L'Océan, que tu avoues toi-même avoir eu envie de voir toute ta vie!

--_Vade retrò_, _Satanas_!

--C'est l'affaire de huit jours.

--Mais tu ne sais donc pas que, si je m'absentais huit jours sans

congé, je perdrais ma cure!

--J'ai prévu le cas, et, comme monseigneur l'évêque de Versailles

était chez le roi, je lui ai fait signer ta permission, en lui disant

que tu venais avec moi.

--Tu lui as dit cela?

--Oui.

--Et il a signé ma permission?

--La voici.

--C'est, parbleu! bien sa signature!... Bon! voilà que je jure, moi!

--Mon ami, tu es marin dans l'âme.

--Donne-moi mes cinquante louis; et laisse-moi m'en aller.

--Voici les cinquante louis; mais tu ne t'en iras pas.

--Pourquoi cela?

--Parce que je suis autorisé par le roi à t'en remettre cinquante

autres au Havre, et que tu ne seras pas assez mauvais chrétien pour

priver tes pauvres,--c'est-à-dire tes enfants, ton troupeau, ceux dont

le Seigneur t'a donné la garde,--de cinquante beaux louis d'or!

--Eh bien, s'écria l'abbé Rémy, va pour le voyage du Havre! mais c'est

uniquement pour eux que j'y consens.

Puis, s'arrêtant tout à coup:

--Mais non, dit-il avec explosion, c'est impossible!

--Comment, impossible?

--Et Marianne!...

--Tu vas lui écrire qu'elle ne soit pas inquiète.

--Que lui dirai-je, mon ami?

--Tu lui diras que tu as rencontré l'évêque de Versailles, et qu'il

t'a donné une mission pour le Havre.

--Ce sera mentir, cela!

--Mentir pour un bon motif n'est pas péché, c'est vertu.

--Elle ne me croira pas.

--Tu lui montreras ta permission signée de l'évêque.

--Tiens, c'est vrai... Ah! ces avocats, ces militaires, ces marins,

ils ont réponse à tout.

--Voyons, veux-tu une plume, de l'encre et du papier?

L'abbé Rémy réfléchit un instant, et sans doute se dit-il qu'un

mensonge écrit était un plus gros péché qu'un mensonge de vive voix,

car, tout à coup:

--Non, dit-il, j'aime mieux lui conter cela à mon retour... Mais elle

me croira mort.

--Elle n'en sera que plus joyeuse de te revoir vivant.

--Alors, mon ami, ne me laisse pas le temps de la réflexion,

enlève-moi!

--Rien de plus facile!

Puis, se tournant vers les deux officiers:

--Les chevaux sont attelés, n'est-ce pas?

--Oui, capitaine.

--Eh bien, en voiture, alors!

--En voiture! répéta l'abbé Rémy, comme un homme qui se jette tête

baissée dans un péril inconnu.

--En voiture! répétèrent gaiement les deux officiers.

On monta en voiture, on courut la poste toute la nuit; le lendemain, à

cinq heures du matin, on était au Havre.

Bougainville choisit lui-même la chambre que devait occuper son ami,

lequel, fatigué de la route, et un peu alourdi encore du dîner de la

veille, s'endormit, et ne se réveilla qu'à midi.

Juste comme il se réveillait, Bougainville entra dans sa chambre et

ouvrit les fenêtres.

L'abbé jeta un cri de surprise et d'admiration: les fenêtres donnaient

sur la mer.

À un quart de lieue en rade se balançait gracieusement _la Boudeuse_,

affourchée sur ses ancres.

--Oh! demanda l'abbé Rémy, qu'est-ce que ce magnifique bâtiment?

--Mon ami, dit Bougainville, c'est _la Boudeuse_, où nous sommes

attendus pour dîner.

--Comment, tu veux que je m'embarque?

--Bon! tu serais venu au Havre, et tu t'en retournerais sans avoir

visité un bâtiment? Mais, cher ami, c'est comme si tu allais à Rome

sans voir le pape.

--C'est vrai, dit l'abbé Rémy; mais quand revenons-nous?

--Cela te regarde... après dîner, quand tu voudras... Tu donneras tes

ordres; c'est toi qui seras capitaine à mon bord.

--Eh bien, partons plus tôt que plus tard... Nous avons mis quatorze

heures pour venir; mais je mettrai bien cinq ou six jours pour m'en

aller.

--Que t'importe, puisque tu as permission pour une semaine?

--Je sais bien; mais, vois-tu, c'est Marianne...

--Te figures-tu les cris de joie qu'elle poussera en te revoyant?

--Tu crois que ce seront des cris de joie?

--Mordieu! je l'espère bien!

--Moi aussi, je l'espère, dit l'abbé d'un air qui prouvait qu'il y

avait dans son esprit plus de doute que d'espérance.

Puis, en homme qui a jeté son bonnet par-dessus les moulins:

--Allons, allons, dit-il, à la frégate!

Bougainville semblait être servi par des génies, et ces génies

semblaient obéir à l'abbé Rémy. De même que, lorsque celui-ci avait

crié: « Au Havre! » il avait trouvé la calèche tout attelée, de même,

en criant: « À la frégate » il trouva la yole du capitaine toute

parée.

Il descendit dans la barque, s'assit près de Bougainville, qui prit le

gouvernail. Douze matelots attendaient, les rames levées.

Bougainville fit un signe; les douze rames retombèrent, battant l'eau

d'un mouvement si égal, qu'elles ne frappèrent qu'un seul coup.

La yole volait sur la mer comme ces araignées des eaux qui glissent

sur leurs longues pattes.

En moins de dix minutes, on était à bord.

Il va sans dire que cette merveille maritime qu'on appelle une frégate

éveilla au plus haut degré l'enthousiasme du bon abbé Rémy; il demanda

à Bougainville le nom de chaque mât, de chaque vergue, de chaque

agrès.

De voiles, il n'en était pas question: toutes étaient carguées.

Au milieu de la nomenclature des différentes pièces qui composent un

bâtiment, on vint prévenir le capitaine qu'il était servi.

L'abbé et lui descendirent dans la salle à manger.

La salle à manger pouvait le disputer en commodité et en élégance à

celle du plus riche château des environs de Paris.

L'abbé marchait d'étonnement en étonnement.

Par bonheur, quoiqu'on fût au 15 novembre, la mer était magnifique: il

faisait une de ces belles journées d'automne qui semblent un adieu

envoyé à la terre par ce soleil d'été que l'on ne reverra que dans six

mois.

L'abbé Rémy n'avait pas le moindre mal de mer, ce qui lui valut les

félicitations des officiers supérieurs admis à la table du capitaine,

et celles du capitaine lui-même.

Cependant, vers le milieu du dîner, il lui sembla que le mouvement de

la frégate augmentait.

Bougainville répondit que c'était le reflux, et se livra à l'exposé

d'une savante théorie sur les marées.

L'abbé Rémy écouta avec la plus grande attention et le plus vif

plaisir la dissertation scientifique de son ami, et, comme il n'était

pas étranger aux sciences physiques, il fit, de son côté, des

observations qui parurent ravir en admiration les officiers.

Le dîner se prolongea plus longtemps que les convives ne le croyaient

eux-mêmes.

Rien ne trompe sur la durée des heures comme une conversation

intéressante arrosée de bon vin.

Puis arriva le café, ce doux nectar pour lequel l'abbé Rémy avouait sa

prédilection.

Celui du capitaine Bougainville offrait un si savant et si heureux

mélange de moka et de marlinique, qu'en le sirotant, à petites

gorgées, l'abbé Rémy déclara n'en avoir jamais pris de pareil.

Puis, après le café, vinrent les liqueurs, ces fameuses liqueurs de

madame Anfoux, qui faisaient les délices des gourmets de la fin du

dernier siècle.

Enfin, les liqueurs savourées, l'abbé Rémy proposa de remonter sur le

pont.

Bougainville ne fit aucune opposition à ce désir; seulement, il fut

obligé, dans l'escalier, de donner le bras à son ami, lequel

attribuait naïvement son défaut d'équilibre au vin de Champagne, au

café moka et aux liqueurs de madame Anfoux.

La frégate marchait bâbord amures, le cap au nord-nord-ouest, ayant le

vent grand largue, toutes voiles dehors, des bonnettes basses aux

bonnettes de perroquet.

Il n'y avait pas jusqu'aux voiles d'étai qui ne fussent déployées.

On pouvait filer onze noeuds à l'heure.

Le premier sentiment du bon abbé fut tout à l'admiration que lui

causait ce chef-d'oeuvre d'architecture maritime endimanché de toutes

ses voiles.

Puis il s'aperçut que la frégate marchait.

Puis il regarda autour de lui.

Puis il poussa un cri de terreur.

La terre de France n'apparaissait plus que comme un nuage à l'horizon.

Il regarda Bougainville d'un air qui contenait toute la gamme des

reproches que peut faire à un ami la confiance trompée.

--Mon cher, lui dit Bougainville, j'ai eu tant de bonheur à te revoir,

toi, mon plus ancien et mon plus cher camarade, que j'ai résolu que

nous ne nous quitterions que le plus tard possible... Il me fallait un

aumônier à bord de ma frégate; j'ai demandé pour toi cette place à Sa

Majesté, qui t'a fait la grâce de te l'accorder avec mille écus

d'appointements... Voici ton diplôme.

L'abbé Rémy jeta un regard effaré sur sa nomination.

--Mais, dit-il, où allons-nous?

--Faire le tour du monde, mon cher.

--Et combien de temps cela peut-il demander, de faire le tour du

monde?

--Oh! de trois ans à trois ans et demi tout au plus... Mais compte

plutôt trois ans et demi que trois ans.

L'abbé se laissa tomber anéanti sur le banc de quart.

--Oh! murmura-t-il, je n'oserai jamais me représenter devant

Marianne!...

--Je te promets de te reconduire jusqu'au presbytère, et de faire ta

paix avec elle, dit Bougainville.

Le 15 mai 1770, la frégate _la Boudeuse_ rentrait dans la port de

Saint-Malo.

Il y avait juste trois ans et demi qu'elle avait quitté le Havre;

Bougainville ne s'était pas trompé d'un jour.

Dans l'intervalle, elle avait fait le tour du monde.

Dieu seul sait ce qui se passa dans la première entrevue qui eut lieu

entre l'abbé Rémy et Marianne!

Bric-à-brac · 第 10 / 30 题