tenue à l'écart. Par discrétion, elle passa dans l'atelier au moment où
Neipperg, avec une exaltation douloureuse, regardant Blanche, répondit:
—Oui... ils ignoreront tout... car je m'éloignerai, je disparaîtrai...
Ma mort, vois-tu, aurait rendu le silence plus complet, l'ignorance plus
profonde... mais les balles des sans-culottes n'ont pas voulu de moi, ce
sera à recommencer!... Aussi bien les occasions de mourir ne sauraient
manquer dans les années qui vont s'ouvrir... la guerre est déclarée...
je vais chercher dans les rangs de l'armée impériale, sur les bords du
Rhin, cette mort qui n'a pas voulu de moi dans les décombres des
Tuileries!...
—Tu ne feras pas cela!
—Qui m'en empêcherait?... Mais, pardon, Blanche!... c'est aujourd'hui
le 10 août, le jour fixé pour votre mariage... comment se fait-il que
vous soyez ici... votre place doit être auprès de votre époux... On vous
réclame à l'église!... qu'attendez-vous pour rendre heureux le baron de
Lowendaal et acquitter les dettes du marquis?... Le combat a
interrompu la cérémonie sans doute, mais à présent les coups de feu ont
cessé, le tocsin se tait, on peut sonner les cloches nuptiales...
laissez-moi mourir... ici ou ailleurs, aujourd'hui ou demain, peu
importe?...
—Non!... non! tu dois vivre!... pour moi... pour notre enfant!...
s'écria Blanche se penchant sur Neipperg et l'embrassant avec passion.
—Notre enfant! murmura le blessé...
—Oui... notre cher petit Henriot... tu n'as pas le droit de mourir!...
ta vie ne t'appartient plus!...
—Notre enfant!... répéta avec douleur Neipperg, mais... mais ton
mariage?...
—N'est pas encore fait... il y a tout espoir...
—Vraiment!... tu n'es pas encore madame de Lowendaal?...
—Pas encore!... jamais peut-être!...
—Explique-moi...
Et une anxiété fiévreuse agita la physionomie du blessé, tandis que
Blanche répondait:
—Quand tu es parti... me disant un adieu que l'un et l'autre nous
pensions devoir être éternel... tu m'as annoncé que tu allais te ranger
parmi les défenseurs du château... c'était courir à la mort... j'avais
cependant un peu d'espoir au fond du cœur... c'est alors que je
t'indiquai la boutique de l'excellente Catherine comme un asile sûr si
tu parvenais à t'échapper des Tuileries... j'avais aussi
l'espérance de pouvoir t'y rejoindre...
—Tu espérais cela, toi?... cependant tu avais obéi à ton père... tu
avais consenti à devenir la femme de ce Lowendaal...
—Oui... mais quelque chose me disait que le mariage serait reculé...
—Et il l'a été?...
—L'insurrection grondait dans les faubourgs... Mon père a déclaré qu'il
était impossible de célébrer le mariage à la date fixée... Alors le
baron de Lowendaal a proposé d'accomplir la cérémonie plus tard... dans
trois mois...
—Trois mois!
—Oui, le 6 novembre... c'est la date qu'il a fixée...
—Ah! il est moins pressé, le baron...
—Epouvanté par les événements, redoutant les progrès de la Révolution,
M. de Lowendaal a quitté Paris hier soir, avant la fermeture des
barrières... Il s'est rendu dans ses terres. C'est son château, auprès
de Jemmapes, sur la frontière de Belgique, qu'il a désigné pour la
célébration de cet impossible mariage...
—Et tu iras à Jemmapes?...
—Mon père, un peu effrayé aussi, a décidé qu'il se rendrait au château
du baron... Nous devons partir prochainement, si les routes sont
libres...
—Et tu l'accompagneras?...
—Je l'accompagnerai... Oh! mais rassure-toi, je sais ce que j'ai
résolu... Jamais je ne serai la femme du baron...
—Tu me le jures?
—Je le jure!...
—Mais qui te donnera cette force de résister à Jemmapes, quand ici tu
cédais?...
—Avant son départ, le baron a reçu une lettre que je lui ai écrite...
oh! avec des larmes!... son domestique, gagné par moi, n'a dû lui
remettre ce message que les barrières franchies...
—Alors il sait?...
—La vérité!... il sait que je t'aime et que notre petit Henriot ne peut
avoir d'autre père que toi...
—Oh! ma Blanche adorée!... ma chère femme, que je t'adore... tiens! tu
me rends la vie... il me semble que je serais de force à me relever et à
recommencer le combat contre les sans-culottes!...
Et Neipperg, dans sa surexcitation, fit un si brusque mouvement que les
bandes qui couvraient sa blessure glissèrent, la plaie s'entr'ouvrit et
un flot de sang coula.
Il poussa un cri.
Catherine accourut, offrit ses services.
Les deux femmes, de leur mieux, rajustèrent les linges et comprimèrent
de nouveau la blessure.
Neipperg s'était évanoui.
Il reprit lentement ses sens.
Ses premières paroles, entrecoupées, laissèrent échapper son secret:
—Blanche... je vais mourir... veille sur notre enfant!... murmura-t-il.
Catherine, en entendant cette révélation, eut un geste de stupeur:
—Mademoiselle Blanche a un enfant! pensa-t-elle; puis aussitôt se
tournant vers la jeune femme, honteuse et baissant les yeux:
—Ne craignez rien, dit-elle vivement, ce que je viens d'apprendre est
entré par une oreille et est sorti par l'autre... Si toutefois vous
aviez besoin de moi, vous savez que Catherine vous appartient des pieds
à la tête... Voyons! ne vous désolez pas... les enfants, c'est des
accidents qui arrivent à tout le monde quand on s'aime! Est-il déjà
grand, le chérubin? je suis certaine qu'il est bien gentil!
—Il a trois ans bientôt.
—Et il se nomme?
—Henri... nous l'appelons Henriot.
—C'est un joli nom... Est-ce que je pourrai le voir, mademoiselle?
Blanche de Laveline réfléchissait.
—Ecoute, ma bonne Catherine, tu peux me rendre un grand service...
achevant ainsi ce que tu as si bien commencé en recueillant et en
soignant M. de Neipperg...
—Parlez... que faut-il faire?
—Mon fils est chez une brave femme des environs de Paris, la mère
Hoche, dans un faubourg de Versailles.
—La mère Hoche, mais je la connais! Son fils est un ami de Lefebvre...
c'est mon amoureux, Lefebvre, ou plutôt mon mari, car moi aussi je vais
me marier et j'aurai un petit Henri... beaucoup de petits Henri...
—Je te félicite! Tu iras donc voir la maman Hoche...
—J'avais justement une commission pour elle de la part de son fils
Lazare... qui était aux gardes-françaises avec Lefebvre... c'est
Lefebvre qui l'a mis au port d'armes... ils ont pris la Bastille
ensemble... Et qu'est-ce qu'il faudra lui dire à la citoyenne Hoche?...
—Tu lui remettras cet argent et cette lettre... dit Blanche en donnant
une bourse et un papier à Catherine, et puis tu prendras l'enfant et tu
l'emmèneras... Est-ce trop exiger de toi, Catherine?
—Ce n'est que cela!... Vous savez bien que vous me demanderiez d'aller,
à moi toute seule, reprendre les Tuileries, si les Suisses y revenaient,
que je le ferais pour vous!... trop exigeante, vous!... c'te bêtise!...
est-ce que ce n'est pas grâce à vous que j'ai pu acheter cette boutique,
m'établir, et devenir bientôt la citoyenne Lefebvre?... Voyons,
vous devez avoir autre chose à me commander... ça ne suffit pas!... Une
fois que j'aurai retiré le mioche de Versailles, qu'est-ce qu'il faudra
en faire?
—Tu me l'amèneras...
—Où cela?...
—Au château de Lowendaal... auprès d'un village nommé Jemmapes... C'est
en Belgique, à la frontière... pourras-tu facilement t'y rendre?...
—Pour vous je braverai tout!... et quand faudra-t-il me trouver avec
l'enfant, à Jemmapes?...
—Au plus tard le 6 novembre...
—Bon. J'y serai!... Lefebvre s'arrangera pour me laisser partir...
d'ailleurs, d'ici là, nous serons mariés... et, on ne sait pas, il
viendra peut-être avec moi... On pourrait se battre par là!...
—Embrasse-moi, Catherine!... un jour, puissé-je reconnaître ce que tu
fais pour moi...
—Vous l'avez reconnu d'avance... comptez sur moi...
—A Jemmapes donc!...
—A Jemmapes, le 6 novembre!...
Blanche de Laveline dit alors en montrant Neipperg:
—Il repose, je vais veiller auprès de lui... Va à tes affaires,
Catherine, car tu dois nous trouver bien gênants, bien encombrants...
—Vous êtes ici chez vous, je vous l'ai dit... Mais tenez, voici qu'il
se réveille, fit-elle en désignant le blessé qui rouvrait lentement
les yeux, vous devez avoir à vous raconter tous les deux bien des choses
encore... et je n'ai que faire auprès de vous.
—Tu t'en vas?... Tu me laisses ici seule?
—Oh! je ne serai pas longtemps... Du linge que je reporte à une
pratique pas bien loin, et je reviens... N'ouvrez à personne!... A
bientôt!
VII
LE LOCATAIRE DE L'HOTEL DE METZ
Tandis que le comte de Neipperg et Blanche de Laveline, dans un
tête-à-tête délicieux, échangeaient des projets d'avenir et parlaient
de leur enfant, Catherine avait passé un panier empli de linge à son
bras et se disposait à sortir.
Elle voulait mettre à profit le temps. Les amoureux bavardaient, ils ne
seraient pas fâchés de son absence, et puis toute la matinée avait été
perdue pour la blanchisseuse. C'est vrai qu'on ne prend pas les
Tuileries tous les jours, mais enfin il fallait bien rattraper un peu sa
journée.
Et puis elle réfléchissait à tous les événements qui venaient de se
produire.
Elle avait désormais charge d'âmes.
Neipperg avait fort approuvé la confiance de Blanche, la chargeant de
retirer le petit Henriot des mains de la mère Hoche, qui le gardait
à Versailles, pour le conduire à Jemmapes.
Une fois guéri, Neipperg irait retrouver la mère de son enfant, bravant
la colère du marquis de Laveline, prêt à tenir tête au baron de
Lowendaal et à lui disputer Blanche, l'épée à la main, s'il le fallait.
Et Catherine, tout en se mettant en route, se disait:
—Lefebvre est à sa section où l'on vote... Il ne sera pas de retour
avant que l'élection des nouveaux officiers soit proclamée... Oh! ça
prendra bien deux heures!... Ils sont longs à voter, à la section des
Filles-Saint-Thomas... tous beaux parleurs, sauf mon Lefebvre!... J'ai
donc le temps de donner un coup de pied jusque chez le capitaine
Bonaparte!...
Et pensant à son client, le maigre et hâve officier d'artillerie, elle
sourit:
—C'est qu'il n'en a pas trop de chemises, le capitaine! se dit-elle,
celle-ci peut lui faire défaut...
Et, avec un soupir, elle ajouta:
—Puisque je vais devenir la citoyenne Lefebvre, je ne veux rien devoir
au capitaine Bonaparte... c'est plutôt lui qui me devra... A tout
hasard, je vais emporter sa note!... s'il me la demande, je la lui
donnerai... sinon, tant pis!... je n'oserai jamais lui réclamer ce qu'il
me doit... le pauvre garçon! en voilà un travailleur!... un
savant!... toujours à lire ou à écrire... une triste jeunesse que la
sienne!... comme s'il ne devait pas y avoir temps pour tout! fit-elle
avec une moue ironique et quelque peu dépitée, en fourrant dans sa poche
la note de blanchissage du capitaine Bonaparte.
Elle se rendit à l'hôtel de Metz, tenu par Maugeard, où logeait alors
l'humble officier d'artillerie.
Il y occupait une modeste chambre, au troisième étage, portant le nº
14.
La jeunesse de l'homme, à la fois grandiose et fatal, qui devait emplir
le siècle de son nom et dont la gloire, auréolée de sang, empourpre
encore tout notre horizon, fut sans mouvements extraordinaires, sans
révélations surprenantes. Ce n'est qu'après coup qu'on a voulu y
découvrir des particularités prophétiques, révélant son génie, prédisant
sa carrière prodigieuse.
Bonaparte enfant, jeune homme, trompa tout le monde. Nul ne put annoncer
sa fortune, personne ne crut à son mérite.
Ses premières années furent celles d'un étudiant pauvre, timide,
laborieux, fier et un peu sombre. Il souffrit cruellement du mal de
misère. Sa pauvreté l'isolait. Le sentiment très vif qu'il eut toujours
de la famille, de la tribu, lui rendait fort pénible la condition
précaire où se débattaient les siens.
Son père, Charles Bonaparte, ou, plus exactement, de Buonaparte,
d'une ancienne famille noble de la Toscane, établie à Ajaccio depuis
plus de deux siècles, exerçait la profession d'avocat. Tous ses ancêtres
avaient été gens de robe. Charles Bonaparte se montra l'un des plus
ardents partisans de Paoli, le patriote corse. Il se soumit à l'autorité
française, quand Paoli eut quitté l'île.
Bien que membre du conseil d'administration de la Corse et très en vue,
Charles Bonaparte était fort gêné. Il ne possédait, pour toutes
ressources, qu'un domaine, vignes et oliviers, rapportant à peine douze
cents livres de rente. Il le faisait valoir lui-même.
Plus tard, à la suite des troubles dont la Corse fut le théâtre, ce
revenu lui manqua et il connut tout à fait le dénûment.
Il avait épousé Letizia Ramolino, née le 24 août 1749, belle jeune fille
aux traits purs, au profil de camée antique, qui devait par la suite
montrer tant de fermeté et de finesse, avec un esprit de prévoyance
singulièrement aiguisé.
Quand, portant le titre de Madame Mère, elle trônait à côté de ses fils,
dominateurs de l'Europe, ne répondait-elle pas à Napoléon, qui lui
reprochait de ne pas dépenser toute sa liste civile: «Je fais des
économies pour vous, mes enfants, qui en aurez peut-être un jour
besoin!»
Selon une tradition non démentie, Napoléon Bonaparte naquit de
Charles et de Letizia, le 15 août 1769.
Il se trouvait ainsi le second des fils du couple Bonaparte. Une
assertion, fort plausible, affirme que Joseph n'est que le cadet. Ce
serait lui l'enfant né à Ajaccio. Napoléon, né le 7 janvier 1768, aurait
eu Corte pour berceau.
L'acte de naissance, existant à l'Ecole militaire, et produit pour
l'admission du jeune Napoléon, porte bien la date du 15 août 1769, mais
d'autres pièces peuvent justifier la confusion qui s'est établie par la
suite. L'acte de mariage de Bonaparte et de Joséphine principalement. On
a dit que Joséphine, par coquetterie, s'était rajeunie, ce qui est
exact, mais on a ajouté que Bonaparte, pour rapprocher les distances
d'âge, s'était, de son côté, vieilli de deux ans. Il a pu être incité à
donner son âge vrai, par galanterie, et puis les motifs qui avaient
poussé ses parents à une substitution d'actes d'état civil, n'existaient
plus. La raison, en effet, de ce rajeunissement, tenait tout entière
dans la condition d'âge pour l'admission à l'Ecole militaire de Brienne.
L'aîné, Napoléon, avait dépassé l'âge limitatif de dix ans. Ses parents,
en lui attribuant l'acte de naissance de Joseph, plus jeune de deux ans,
et dont les goûts n'étaient pas du tout militaires, auraient ainsi rendu
possible l'entrée à l'école du futur général.
Deux circonstances influèrent sur la formation de ses idées et la
trempe de son caractère: les perturbations politiques de son pays natal
et la détresse de sa famille.
La guerre civile autour de son berceau, la misère au foyer paternel,
endurcirent son âme et assombrirent son enfance.
Il était sérieux en entrant à l'École de Brienne; il en sortit triste,
ulcéré.
Ses camarades s'étaient moqués de son accent italien, de son nom baroque
de Napoleone,—on l'appelait _Paille-au-Nez_; ils l'avaient insulté dans
sa pauvreté: on sait combien sont féroces ces railleries d'enfant et
quelles cruelles plaies elles laissent à leurs victimes.
Elève studieux, fort en mathématiques, jouant peu, si ce n'est au fort
de l'hiver, où, stratégiste précoce, il conduisait les assauts
enfantins, à coups de boules de neige, donnés à des forteresses de
glace, dans la cour de l'École de Brienne, il vécut, presque inaperçu,
ces premières années de son existence.
Ce fut alors qu'il se lia avec Bourrienne, futur concussionnaire, son
secrétaire intime, qui s'est vengé des bienfaits et de l'indulgence de
son ami, devenu son empereur, en le bafouant et en le calomniant dans
des mémoires payés par la police de la Restauration.
De Brienne, il passa à l'Ecole Militaire et, là encore, il
souffrit, endurant ces petites blessures quotidiennes, supportant ces
piqûres d'épingle qui parfois font mourir, que les jeunes gens pauvres
connaissent, et dont ils n'osent se plaindre. Il n'avait nul argent et,
ne pouvant partager les plaisirs coûteux des fils de famille, il se
tenait à l'écart, un peu en paria. Cet isolement, à l'âge où le cœur
aime à s'épancher, a contribué certainement à rendre impassible, et
impitoyable aussi, celui qui devait devenir l'homme de bronze.
Il avait perdu son père, mort, d'un cancer à l'estomac, à l'âge de
trente-neuf ans, lorsqu'il fut nommé, le 1er septembre 1785,
lieutenant en second à la compagnie des bombardiers du régiment de la
Fère, en garnison à Valence.
Il occupait ses loisirs de garnison à écrire une histoire de la Corse,
et, débutant dans le monde, il prenait des leçons de danse du professeur
Dautel et faisait la cour aux dames de la ville, rencontrées dans le
salon d'une dame du Colombier.
Son régiment fut envoyé successivement à Lyon, à Douai. Il obtint un
congé qui lui permit d'embrasser sa famille, à Ajaccio, et après un
voyage à Paris, où il logea à l'hôtel de Cherbourg, rue du
Four-Saint-Honoré, il reçut l'ordre de rejoindre son régiment à Auxonne,
le 1er mai 1788.
Le travail, les privations,—il ne se nourrissait guère que de lait,
faute d'argent,—le rendirent malade.
Pour soulager sa mère, restée veuve avec huit enfants, Napoléon
avait pris auprès de lui son jeune frère Louis.
Il vivait avec cet enfant, en émargeant quatre-vingt-douze francs quinze
centimes par mois.
Deux pièces sans feu, sans meubles, composaient tout son logement. Dans
l'une, garnie d'un grabat, avec une malle pleine de paperasses, une
chaise de paille et une table de bois blanc, travaillait et dormait
l'hôte promis aux Tuileries et à Saint-Cloud. Le futur roi de Hollande
couchait dans la pièce voisine, sur un matelas jeté par terre.
Naturellement, pas de valet de chambre. Bonaparte brossait ses habits,
cirait ses bottes et cuisinait la soupe.
Napoléon fit un jour allusion à cette époque de sa vie, en présence d'un
fonctionnaire qui se plaignait de l'insuffisance de ses émoluments.
—«Je connais cela, moi, monsieur; quand j'avais l'honneur d'être
sous-lieutenant, je déjeunais avec du pain sec, mais je verrouillais ma
porte sur ma pauvreté... En public, je ne faisais pas tache sur mes
camarades!...»
La pauvreté rend chaste et ne dispose guère à l'amour.
A cette époque, Bonaparte, se comportant peut-être un peu comme le
renard, en présence des raisins inabordables, lançait cet anathème aux
femmes: «Je crois l'amour nuisible à la société, au bonheur
individuel des hommes; enfin, je crois que l'amour fait plus de mal que
de bien.»
La bonne Catherine qui, tout en blanchissant le linge de son client,
avait éprouvé pour lui, avant de rencontrer Lefebvre, une certaine
inclination, n'avait pas tardé à s'apercevoir que Bonaparte, retombé à
Paris dans la gêne, pratiquait toujours sa sévère philosophie
d'Auxonne.
Promu lieutenant en premier au 4e d'artillerie, Bonaparte était revenu
à Valence, en compagnie de son frère Louis. Il avait repris sa vie
d'officier studieux, sédentaire, un peu farouche. On était à l'aurore de
la Révolution. Il se montra aussitôt chaud partisan des idées de liberté
et de l'émancipation du peuple. Alors on le voit partout se signaler
comme révolutionnaire. Il parle, il écrit, il agit; il se fait inscrire
au club des Amis de la Constitution, dont il devient le secrétaire. Il
était certainement de bonne foi. Cet homme extraordinaire a pu prendre
tous les tons sans paraître mentir, et montrer tous les masques comme
son véritable visage.
En octobre 1791, il demande un congé de trois mois pour soigner sa santé
et embrasser sa famille. Il se rend en Corse.
Là, au milieu des siens, se créant des partisans, il brigue le grade de
chef de bataillon dans la garde nationale d'Ajaccio. Ce commandement
lui donnait la force publique, l'autorité. Il était ardemment
disputé.
Son principal concurrent se nommait Marius Peraldi; il appartenait à une
famille fort influente.
Bonaparte déploya une activité fébrile pour se recruter des partisans.
Ajaccio fut partagé en deux camps.
Les commissaires de la Constituante, envoyés par le pouvoir central,
pouvaient disposer, par leur présence seule, d'un grand nombre de
suffrages et faire pencher la balance.
Le commissaire principal, Muratori, était descendu chez Marius Peraldi.
C'était désigner à l'opinion le concurrent de Bonaparte comme agréable
au pouvoir.
On sait de quel poids pèse en Corse l'appui officiel.
Les amis de Bonaparte, impuissants à parer ce coup droit, jugèrent le
triomphe de Peraldi certain.
Mais l'ardent et tenace jeune homme ne désespéra pas.
Il rassembla quelques amis solides, et, à l'heure du souper, quand les
Peraldi se trouvaient à table, leur salle à manger fut envahie par une
bande en armes.
On coucha en joue les convives et, entre deux hommes armés, Muratori,
sommé de se lever et de marcher, fut conduit à la maison de Bonaparte.
Le commissaire était plus mort que vif.
Bonaparte vint à lui souriant, comme s'il ignorait de quelle façon on
s'y était pris pour lui amener le visiteur, et dit, la main tendue:
—Vous êtes le bienvenu dans ma maison... j'ai voulu que vous fussiez
libre, vous ne l'étiez pas chez les Peraldi... asseyez-vous à mon foyer,
mon cher commissaire!
Comme ses guides avec leurs fusils étaient encore à portée, prêts à
obéir aux ordres de Bonaparte, Muratori s'assit, fit contre fortune bon
cœur et ne parla plus de retourner chez les Peraldi.
Le lendemain, Bonaparte fut élu commandant des gardes nationales
d'Ajaccio.
L'homme de Brumaire était en germe dans le candidat à la milice. Le coup
de force d'Ajaccio présageait celui de Saint-Cloud.
La situation de Bonaparte, acceptant un commandement territorial, alors
qu'il faisait partie de l'armée active, n'était pas très régulière. Mais
on était en période révolutionnaire.
Il est certain qu'en des temps différents, cette infraction pouvait lui
coûter cher.
Il prolongea en effet son congé bien au delà du terme qui lui avait été
assigné.
Le motif qui le poussa à rester à la tête de la milice corse, où il
avait le grade de lieutenant-colonel, ne fut ni l'ambition ni la passion
politique.
Son génie en ébullition ne pouvait être contenu dans son île étroite
et misérable.
Ce fut l'argent, toujours la question d'argent, qui gouverna à cette
époque la conduite de l'aventureux condottiere.
Sa solde dans la garde nationale était de 162 livres par mois, le double
de ses appointements de lieutenant d'artillerie.
Avec cette somme, il pouvait subvenir aux charges croissantes de sa trop
nombreuse famille et élever convenablement son frère Louis.
Voilà le motif qui le poussa à rester en Corse. Bonaparte a toujours été
un peu la victime des siens.
Ajoutons qu'en commandant le bataillon d'Ajaccio, il ne désertait pas,
comme on l'a prétendu. La garde nationale alors faisait, surtout en
Corse, un service actif. Elle était assimilée à l'armée. Bonaparte, pour
se justifier, argua d'ailleurs d'une autorisation du maréchal de camp de
Rossi, qui lui avait été délivrée, en attendant la promesse de
régularisation de sa situation, conformément au décret de l'Assemblée du
17 décembre 1791, qui autorisait les officiers de l'armée active à
servir dans les bataillons de la garde nationale.
Destitué par le colonel Maillard, Bonaparte vint à Paris pour exposer sa
conduite et plaider sa cause devant le ministre de la guerre.
Il avait l'espoir d'obtenir sa réintégration.
Mais, en attendant le décret, il menait à Paris une existence solitaire
et besogneuse.
Il faisait maigre chère à son hôtel, dînait le plus souvent possible en
ville, chez M. et madame Permon, qu'il avait connus à Valence et dont la
fille devait épouser Junot et devenir duchesse d'Abrantès. Plus tard,
Bonaparte eut la pensée de demander la main de madame Permon, restée
veuve avec une certaine fortune.
Malgré son économie, il eut, à cette époque, quelques dettes.
Il devait quinze francs à son gargotier, et, comme nous l'avons vu, une
note de quarante-cinq francs à sa blanchisseuse, Catherine Sans-Gêne.
Ses relations étaient rares. Il vivait en quotidienne intimité avec
Junot, Marmont et Bourrienne.
Tous trois, comme lui, dénués d'argent et riches d'espérances.