Cette grande journée, qui est la victoire même de la Révolut

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EDMOND LEPELLETIER

MADAME SANS-GÊNE

ROMAN TIRÉ DE LA PIÈCE

DE MM. VICTORIEN SARDOU ET Émile MOREAU

[Illustration]

*

La Blanchisseuse

PARIS

A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE

8, RUE SAINT-JOSEPH, 8

Tous droits réservés.

MADAME SANS-GÊNE

ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY

MADAME SANS-GÊNE

PREMIÈRE PARTIE

LA BLANCHISSEUSE

I

LA FRICASSÉE

Rue de Bondy, des lampions allumés et fumeux éclairaient l'entrée d'un

bal populaire, le _Waux-Hall_.

Ce bal, au nom exotique, était dirigé par le citoyen Joly, artiste du

Théâtre des Arts.

On était aux grands jours de juillet 1792.

Louis XVI conservait encore une royauté nominale, mais sa tête, coiffée

du bonnet phrygien, au 20 juin, chancelait déjà sur ses épaules.

La Révolution grondait dans les faubourgs.

Robespierre, Marat et Barbaroux, le beau Marseillais, avaient eu une

entrevue secrète où l'on avait, sans pouvoir tomber d'accord sur le

choix d'un chef, d'un dictateur, comme le voulait l'Ami du peuple,

décidé de livrer un assaut décisif à la royauté retranchée, ainsi qu'en

une forteresse, au château des Tuileries.

On attendait l'arrivée des bataillons des Marseillais pour donner le

signal de l'insurrection.

Le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche se préparaient, de leur côté,

à se jeter sur la France qu'ils estimaient une proie facile, un pays

ouvert: comptant sur les trahisons et sur les dissensions intérieures

pour frayer un passage à leurs armées jusqu'à la capitale.

Avec une arrogance téméraire, le prince de Brunswick, généralissime des

armées impériales et royales, avait lancé de Coblentz son fameux

manifeste, où il était dit:

«Si le château des Tuileries est forcé ou insulté, s'il est fait la

moindre violence, le moindre outrage à Leurs Majestés le roi Louis XVI

et la reine Marie-Antoinette ou à quelque membre de la famille royale,

s'il n'est pas pourvu immédiatement à leur sûreté, à leur conservation

et à leur liberté, l'Empereur et le Roi en tireront une vengeance

exemplaire et à jamais mémorable, en livrant la ville de Paris à une

exécution militaire et à une subversion totale, et les révoltés

coupables d'attentats aux supplices qu'ils auront mérités...»

Paris répondit à ce défi féroce en organisant le soulèvement du 10 août.

Mais Paris est toujours le volcan à deux cratères: la joie y bout avec

la fureur.

On s'armait dans les faubourgs. On discourait dans les clubs, et, à la

Commune, on distribuait des cartouches aux gardes nationaux patriotes,

sans pour cela perdre le goût du plaisir et l'amour de la danse.

Car on se trémoussait beaucoup sous la Révolution.

Sur les ruines toutes fraîches de la Bastille, enfin démolie, un

écriteau fut planté portant ces mots: Ici l'on danse!

Et ce n'était pas une ironie. L'usage le plus agréable que pouvaient

faire les patriotes de ce lugubre emplacement où, tant de siècles

durant, avaient sourdement gémi les malheureux que détenait le caprice

monarchique, c'était encore d'y accorder les violons. Les joyeux

flonflons succédaient aux cris lugubres des chouettes, et c'était aussi

une façon de témoigner de la disparition de l'ancien régime.

La Révolution s'est accomplie en chantant _la Marseillaise_ et en

dansant _la Carmagnole_.

Enumérer les bals ouverts alors dans Paris prendrait toute une page: on

dansait à l'hôtel d'Aligre, rue d'Orléans-Saint-Honoré; à l'hôtel

Biron, au pavillon de Hanovre; au pavillon de l'Echiquier, à l'hôtel de

Longueville; rue des Filles-Saint-Thomas, à la Modestie; au bal de

Calypso; faubourg Montmartre, aux Porcherons; à la Courtille, au

Waux-Hall enfin, rue de Bondy, où nous allons conduire le lecteur.

Comme les costumes, les danses de l'ancien régime se mélangeaient aux

entrechats nouveaux: à la noble pavane, au menuet et à la gavotte

succédaient la trénitz, le rigaudon, la monaco et la populaire

_fricassée_.

Dans la grande salle du Waux-Hall, un soir de la fin de juillet 1792, la

foule était grande et l'on s'amusait fort. Les danseuses étaient jeunes,

alertes, gentiment troussées, et les danseurs pleins d'entrain.

Les costumes les plus divers se rencontraient. La culotte courte avec

les bas, la perruque et l'habit à la française, étalaient leurs grâces

dans les avant-deux où apparaissait le pantalon révolutionnaire; car,

disons-le en passant, le terme de _sans-culottes_, dont on s'est servi

pour désigner les patriotes, ne signifiait nullement que ceux-ci

allaient dépourvus du vêtement destiné à couvrir les jambes; cela

voulait dire qu'au contraire les jambes révolutionnaires étaient trop

vêtues: les citoyens avaient allongé l'étoffe et ne portaient plus de

culottes, mais des pantalons.

Les uniformes étincelaient, nombreux. Beaucoup de gardes nationaux,

en tenue, prêts à s'élancer hors du bal et à courir, au premier appel du

tambour, commencer la danse du trône et le branle de la révolution.

Parmi ceux-ci, circulant l'air vainqueur et se cambrant avec avantage en

passant devant les jolies filles, on pouvait remarquer un grand et fort

garçon aux traits à la fois énergiques et doux, qui portait le coquet

costume de garde française avec la cocarde bleu et rouge de la

municipalité de Paris. Sur sa manche, le galon d'argent indiquait son

grade: un sergent passé, comme beaucoup de ses camarades, dans la milice

soldée de la ville, depuis le licenciement des gardes françaises.

Il tournait et retournait aux alentours d'une robuste et appétissante

luronne, à l'œil honnête et bleu, à l'allure dégagée. Celle-ci

regardait ironiquement le beau garde française hésitant à s'approcher

d'elle, malgré les encouragements de ses camarades:

—Mais vas-y donc, Lefebvre! soufflait l'un des gardes... la place n'est

pas imprenable!...

—Elle a même peut-être déjà connu la brèche! disait un autre.

—Si tu n'oses pas l'aborder, moi, j'essaie! ajoutait un troisième.

—Tu vois bien que c'est toi qu'elle reluque! On va danser la

fricassée... Invite-la!... reprit le premier, encourageant le sergent

Lefebvre.

Celui-ci se tâtait; il n'osait accoster la fraîche et jolie commère,

nullement décontenancée d'ailleurs et qui semblait n'avoir pas froid aux

yeux.

—Tu crois, Bernadotte? répondit Lefebvre à celui qui l'excitait ainsi,

comme lui sergent... Morbleu! un soldat français n'a jamais reculé ni

devant l'ennemi ni en face d'une belle... je vais tenter l'assaut!...

Et se détachant de ses camarades, le sergent Lefebvre marcha droit à la

jolie fille, dont les yeux s'étaient chargés de colère et qui

s'apprêtait à le recevoir de la plus belle façon, ayant entendu les

propos peu respectueux des militaires sur son compte.

—Attends! ma fille, dit-elle à sa voisine, j'vas leur apprendre, moi, à

ces freluquets de gardes françaises, si j'ai une brèche!

Et elle se leva vivement, les poings sur la hanche, les yeux pétillants,

la langue la démangeant, prompte à l'attaque comme à la riposte.

Le sergent crut que l'action valait mieux que la parole...

Avançant les bras, il saisit la jeune fille à la taille et tenta de lui

déposer un baiser sur le cou, en disant:

—Mam'zelle, voulez-vous danser la fricassée?

La gaillarde était leste. En un clin d'œil elle se dégagea, puis

expédiant sa main avec vivacité dans la direction de la joue du sergent,

ébahi et penaud, elle l'appliqua en disant, mais sans colère et plutôt

joyeuse de sa réplique:

—Tiens, fiston, en voilà d'la fricassée!...

Le sergent recula d'un pas, se frotta la joue, devenue cerise, et

portant la main à son tricorne dit galamment:

—Mam'zelle, je vous demande bien pardon!...

—Oh! il n'y a pas d'offense, mon garçon! Ça vous servira de leçon...

Une autre fois vous saurez à qui vous avez affaire!... répondit la jeune

fille, dont toute la colère paraissait tombée, et qui se tournait vers

sa compagne en disant à mi-voix:

—Il n'est pas trop mal, ce garde!...

Bernadotte, cependant, qui avait suivi avec un regard jaloux son

camarade s'approchant de la jolie fille, beaucoup plus satisfait de voir

les choses s'envenimer, s'approcha de lui, le prit par le bras et lui

dit:

—Viens avec nous... tu vois bien qu'on ne veut pas danser avec toi...

Mademoiselle ne sait d'ailleurs peut-être pas la fricassée...

—Qu'est-ce qui vous demande l'heure qu'il est à vous? dit vivement la

luronne... Je sais danser la fricassée et je la danserai avec qui me

plaît... pas avec vous, par exemple!... Mais si votre camarade veut

m'inviter poliment... eh bien! je tricoterai des jambes avec lui

volontiers... sans rancune, n'est-ce pas, sergent?

Et cette joyeuse et bonne fille, toute de premier mouvement et de

franche allure, tendit sa main à Lefebvre.

—Sans rancune, oh! oui, mademoiselle!... Je vous demande encore une

fois bien pardon... Ce qui s'est passé tout à l'heure, voyez-vous, c'est

un peu la faute des camarades... c'est Bernadotte, que vous voyez là,

qui m'a poussé... Oh! je n'ai eu que ce que je méritais!...

Et comme il s'excusait ainsi de son mieux, la jeune fille,

l'interrompant, lui demanda sans façon:

—Mais dites donc, à votre accent, on dirait que vous êtes Alsacien?...

—Né natif du Haut-Rhin! à Ruffach!

—Parbleu! en v'là un hasard... moi, je suis de Saint-Amarin...

—Vous êtes ma payse!

—Et vous mon pays! Comme on se retrouve, hein?

—Et vous vous nommez?

—Catherine Upscher... blanchisseuse, rue Royale, au coin de la rue des

Orties-Saint-Honoré.

—Et moi, Lefebvre, ex-sergent aux gardes, présentement dans la

milice...

—Alors, pays, nous ferons tout à l'heure, si vous le voulez bien, plus

ample connaissance, mais pour le moment la fricassée nous

appelle...

Et le prenant sans façon par la main, elle l'entraîna dans le tourbillon

des danseurs.

Comme elle tournoyait devant un jeune homme, au visage très pâle,

presque blême, portant les cheveux longs en oreilles de chien, à la mine

discrète et futée, et dont la longue lévite avait des allures de

soutane, celui-ci dit assez haut:

—Tiens! voilà Catherine qui passe aux gardes!...

—Vous connaissez cette Catherine? demanda le sergent Bernadotte, qui

avait entendu le propos.

—Oh! en tout bien tout honneur, répondit le jeune homme à tournure

ecclésiastique: c'est ma blanchisseuse... une bonne fille, vaillante,

proprette et vertueuse... le cœur sur la main et la langue joliment

pendue!... dans tout le quartier, pour son franc parler et ses manières

toutes rondes, on la nomme mam'zelle Sans-Gêne...

Le tapage de l'orchestre grandissait et le reste de la conversation se

perdit dans le tumulte joyeux de la fricassée.

II

LA PRÉDICTION

La danse terminée, le sergent Lefebvre reconduisit sa payse Catherine à

sa place.

La paix était complète. Ils se parlaient comme deux vieilles

connaissances et s'avançaient bras dessus bras dessous, ainsi que deux

amoureux.

Lefebvre, pour cimenter tout à fait l'accord, proposa un

rafraîchissement.

—Accepté! répondit Catherine... oh! je ne fais pas de manières, moi...

vous m'avez l'air d'un bon garçon, et, ma foi, je ne refuse pas votre

politesse, d'autant plus que la fricassée donne une jolie soif...

asseyons-nous!

Ils prirent place à une des tables qui garnissaient la salle.

Lefebvre paraissait enchanté de la tournure que prenaient les choses. Il

eut cependant un moment d'hésitation avant de s'asseoir.

—Qu'avez-vous? demanda Catherine brusquement.

—C'est que, voyez-vous, mam'zelle, aux gardes comme dans la milice,

répondit-il un peu embarrassé, nous n'avons pas l'habitude de faire

suisse...

—Ah! je comprends!... vos camarades?... Eh bien! invitez-les...

voulez-vous que je les appelle?...

Et sans attendre la permission, se levant, montant sur le banc de bois

peint en vert qui tenait à la table, Catherine, arrondissant ses mains

en porte-voix, héla le groupe des trois gardes qui, à distance,

regardaient avec de la raillerie dans les yeux le manège du couple:

—Ohé! les gas! venez donc par ici!... On ne vous mangera pas!... et de

voir boire les autres, ça donne la pépie!...

Les trois gardes ne firent aucune difficulté de répondre à l'invitation

familière.

—Tu ne viens pas, Bernadotte? demanda l'un des gardes au sergent, qui

restait en arrière.

—Je cause avec le citoyen... répondit d'un ton de mauvaise humeur

Bernadotte, jaloux de tout avantage d'un camarade et qui, dépité du

succès remporté par Lefebvre auprès de la belle blanchisseuse, voulait

se tenir à l'écart en affectant de s'entretenir avec le jeune homme à

longue lévite et à oreilles de chien.

—Oh! le citoyen n'est pas de trop, cria Catherine... je le

connais... il me connaît bien aussi, pas vrai, citoyen Fouché?

Le jeune homme ainsi interpellé s'avança vers la table où déjà Lefebvre

avait commandé du vin chaud avec des échaudés, et dit en saluant:

—Puisque mademoiselle Catherine le veut bien... nous allons prendre

place... j'adore me trouver avec les vaillants défenseurs de la cité!...

Les quatre gardes et le civil qu'on avait nommé Fouché s'assirent, et

les verres ayant été remplis, on trinqua.

Catherine et Lefebvre, qui en étaient déjà aux petites privautés

galantes, burent, à la dérobée, dans le même verre.

Lefebvre voulut s'enhardir et prendre un baiser...

Catherine se regimba.

—Pas de ça, pays! dit-elle... je veux bien rire tant qu'on voudra, mais

pas plus!

—De la vertu chez une blanchisseuse, vous ne vous attendiez pas à cela,

milicien? dit Fouché... Ah! c'est qu'elle n'est pas commode tous les

jours, mademoiselle Sans-Gêne!...

—Dites donc, citoyen Fouché, reprit vivement Catherine, vous me

connaissez, puisque c'est moi qui ai votre linge... depuis trois mois

que vous êtes débarqué de Nantes... est-ce qu'il y a quelque chose à

dire sur mon compte?...

—Non!... rien... absolument rien!

—Je consens comme cela à plaisanter... à danser une fricassée comme

tout à l'heure... à trinquer même avec de bons enfants comme vous

paraissez l'être, mais personne, entendez-vous, ne peut se vanter, dans

le quartier ou ailleurs, d'avoir dépassé le seuil de ma chambre... ma

boutique, par exemple, est ouverte à tout le monde!... quant à ma

chambre, une seule personne en aura la clef...

—Et quel sera l'heureux coquin? dit Lefebvre en frisant sa moustache.

—Mon mari!... répondit fièrement Catherine, et, choquant son verre au

verre de Lefebvre, elle ajouta en riant:—Vous voilà averti, pays,

qu'est-ce que vous en dites?...

—Mais ce ne serait peut-être pas si désagréable que cela... répondit le

sergent en tortillant sa moustache... on peut voir... A la vôtre,

mam'zelle Sans-Gêne!...

—A la vôtre, citoyen!... en attendant votre demande...

Et tous deux trinquèrent gaiement, en riant franchement de ces libres

accordailles...

A ce moment, un personnage singulier, coiffé d'un chapeau pointu et vêtu

d'une longue robe noire parsemée d'étoiles d'argent, de croissants

lunaires bleus et de comètes à queues ponceau, se glissa entre les

tables dans une allure spectrale.

—Tiens, c'est Fortunatus!... s'écria Bernadotte... c'est le

sorcier!... Qui veut se faire dire la bonne aventure?...

Chaque bal alors avait son sorcier ou sa tireuse de cartes, prédisant

l'avenir et révélant le passé, moyennant cinq sols.

Dans ces grands bouleversements, à une époque comme celle de la veille

du 10 août, où toute une société disparaissait pour faire place à un

monde nouveau, dans un changement à vue rappelant celui des féeries, la

croyance au merveilleux était partout. Cagliostro et sa carafe, Mesmer

avec son baquet, avaient troublé bien des têtes dans l'aristocratie. La

crédulité populaire allait aux devins de carrefours et aux astrologues

de guinguettes.

Catherine avait envie de connaître sa destinée. Il lui semblait que la

rencontre du beau sergent devait modifier sa vie...

Au moment où elle allait prier Lefebvre d'appeler Fortunatus et de

l'interroger pour elle, le sorcier, se détournant, répondait à un groupe

de trois jeunes gens assis à une table voisine...

—Écoutons ce qu'il va leur dire! fit Catherine à mi-voix, désignant ses

voisins...

—J'en connais un, dit Bernadotte... il s'appelle Andoche Junot... c'est

un bourguignon... je l'ai rencontré volontaire au bataillon de la

Côte-d'Or...

—Le second, c'est un aristocrate... dit Lefebvre, il se nomme

Pierre de Marmont... c'est un bourguignon aussi, il est de Châtillon...

—Et le troisième?... demanda Fouché, ce jeune homme si maigre, au teint

olivâtre, qui a des yeux enfoncés... il me semble l'avoir déjà vu!...

mais où ça?...

—Dans ma boutique sans doute, dit Catherine, rougissant un peu... c'est

un officier d'artillerie... démissionnaire... il attend une place... il

logeait, près de chez moi, à l'_Hôtel des Patriotes_, rue

Royale-Saint-Roch...

—Un Corse? demanda Fouché... ils logent tous à cet hôtel... il a un

drôle de nom, votre client... attendez donc... Berna... Buna, Bina... ça

n'est pas cela! fit-il, cherchant le nom qui lui échappait.

—Bonaparte! dit Catherine.

—Oui, c'est cela... Bonaparte... Timoléon, je crois?

—Napoléon! reprit Catherine... c'est un garçon savant et qui en impose

à tous ceux qui le voient!...

—Il a un fichu nom ce Timolé... ce Napoléon Bonaparte... et une triste

mine! Ah! si celui-là arrive jamais à quelque chose!... Un nom pareil,

ça ne se retient pas! grommela Fouché, et il ajouta:—Attention! le

sorcier leur parle... qu'est-ce qu'il peut bien leur prédire?...

Les quatre jeunes gens se turent, tendant l'oreille, et Catherine,

devenue sérieuse, impressionnée par le voisinage du magicien, murmura à

l'oreille de Lefebvre:

—Je voudrais qu'il prédise bien du bonheur à Bonaparte... il a tant de

mérite ce jeune homme-là! il soutient ses quatre frères et ses

sœurs... et il est loin d'être riche... aussi, voyez-vous, je n'ai

jamais pu lui présenter sa note... il m'en doit pourtant des

blanchissages! ajouta-t-elle avec un soupir de commerçante un peu

alarmée.

Fortunatus cependant, balançant son chapeau pointu, lisait avec gravité

dans la main que lui tendait le jeune homme que Bernadotte avait appelé

Junot:

—Toi! lui dit-il d'une voix caverneuse, ta carrière sera belle et bien

remplie... tu seras l'ami d'un grand homme... tu l'accompagneras dans sa

gloire... sur ta tête se posera une couronne ducale... tu triompheras

dans le Midi...

—Bravo! je suis actuellement en demi-solde... tu es consolant, l'ami!

Mais, dis-moi, après tant de bonheur, comment mourrai-je?

—Fou! dit d'un ton lugubre le sorcier.

—Diable! le commencement de ta prophétie vaut mieux que la fin, fit en

riant le second, celui que Bernadotte avait désigné sous le nom de

Marmont... et moi, me prédis-tu la folie?

—Non! tu vivras pour le malheur de ton pays et pour ta honte...

après une existence de gloire et d'honneur, tu abandonneras ton maître,

tu trahiras ta patrie et ton nom deviendra synonyme de celui de

Judas!...

—Tu ne me favorises guère en tes prédictions, dit Marmont en

ricanant... et que vas-tu annoncer à notre camarade?...

Et il désignait le jeune officier d'artillerie, à qui Catherine portait

de l'intérêt.

Mais celui-ci, retirant vivement sa main, dit d'un ton brusque:

—Je ne veux pas connaître l'avenir... je le sais!...

Et montrant à ses amis, à travers la clôture en planches du jardin,

entourant le Waux-Hall, le ciel, dont un pan s'étalait au-dessus du bal:

—Voyez-vous cette étoile là-bas? dit-il d'une voix vibrante... Non?

n'est-ce pas? Eh bien! moi, je la vois... c'est la mienne!...

Le sorcier s'était éloigné.

Catherine lui fit signe; il s'approcha du groupe, et regardant deux des

gardes, il leur dit:

—Profitez de votre jeunesse... vos jours sont comptés!...

—Et où mourrons-nous? demanda l'un des deux jeunes gens, qui devaient

être parmi les héros qui tombèrent pour la liberté, le 10 août, fusillés

par les Suisses.

—Sur les marches d'un palais!

—Que de grandeurs! s'écria Bernadotte... et à moi aussi tu vas

prédire une fin tragique... avec un palais?...

—Non!... ta mort sera douce... tu occuperas un trône, et après avoir

renié ton drapeau et combattu tes compagnons d'armes, dans un vaste

tombeau lointain, près d'une mer glacée, tu reposeras...

—Si les camarades prennent tout, que me restera-t-il à moi? demanda

Lefebvre.

—Toi, dit Fortunatus, tu épouseras celle que tu aimeras, tu commanderas

une formidable armée et ton nom signifiera toujours bravoure et

loyauté!...

—Et moi, citoyen sorcier, hasarda Catherine, intimidée, pour la

première fois de sa vie peut-être...

—Vous, mademoiselle, vous serez la femme de celui que vous aimerez...

et vous deviendrez duchesse!...

—Il faudra donc que je devienne duc alors! général ne me suffirait pas?

dit gaiement Lefebvre... Eh! sorcier, achève ta prédiction... dis-moi

que j'épouserai Catherine et qu'ensemble nous serons duc et duchesse...

Mais Fortunatus, à pas lents, s'en allait parmi les rires des jeunes

gens et les regards attentifs des femmes.

—Vraiment! dit Fouché, ce magicien est peu inventif... il vous

prédit à tous les plus hautes destinées... à moi il ne m'a rien dit...

Je ne serai donc jamais un personnage?...

—Vous avez déjà été curé, dit Catherine, que voulez-vous donc

devenir?...

—J'ai été simplement oratorien, ma chère... à présent je suis patriote,

ennemi des tyrans... Ce que je voudrais être? oh! c'est bien simple:

ministre de la police!...

—Vous le serez peut-être... vous êtes si malin, au courant de tout ce

qui se passe, de tout ce qui se dit, citoyen Fouché! riposta Catherine.

—Oui, je serai ministre de la police, quand vous serez duchesse! fit-il

avec un sourire étrange qui illumina un instant sa physionomie triste et

adoucit son profil de fouine.

Le bal était fini. Les quatre jeunes gens se levèrent en riant aux

éclats et s'éloignèrent en se moquant bien fort du sorcier et de sa

sorcellerie.

Catherine donnait le bras à Lefebvre, qui avait obtenu la permission de

la reconduire jusqu'à la porte de sa boutique.

Devant eux marchaient leurs trois voisins de table. Napoléon Bonaparte,

un peu à l'écart de ses deux amis, Junot et Marmont, devisant

insoucieusement, allait grave et raide; par instants il levait les yeux

au plafond bleu du ciel, semblant y suivre cette étoile dont il avait

parlé, visible pour lui seul.

III

LA DERNIÈRE NUIT DE LA ROYAUTÉ

Le 10 août était un vendredi.

La nuit du 9 au 10 fut douce, étoilée, sereine. Jusqu'à minuit, la lune

répandit sa clarté rafraîchissante sur la ville, en apparence calme,

paisible, endormie.

Paris, cependant, depuis une quinzaine ne dormait plus que d'un œil,

la main sur ses armes, prêt à se dresser au premier appel.

Depuis la soirée où Lefebvre avait fait la rencontre de Catherine la

blanchisseuse, au Waux-Hall, la cité était devenue fournaise.

La Révolution bouillait dans cette cuve géante.

Les Marseillais étaient venus, emplissant les rues et les clubs de leur

ardeur, de leur patriotisme ensoleillé et de leur entrain martial. Ils

lançaient aux échos l'hymne immortel de l'armée des bords du Rhin,

sorti du génie subitement inspiré et du cœur vibrant de Rouget de

Lisle. Ils l'apprenaient aux Parisiens, qui, au lieu d'appeler ce chant

à jamais national la Française, lui donnèrent généreusement le nom de

_Marseillaise_.

La cour et le peuple se préparaient à la lutte, au grand jour.

La cour barricadait le château des Tuileries, y faisait tenir garnison

par les Suisses mandés de Courbevoie et de Rueil, convoquait les nobles

fanatiques qu'on avait appelés, après le banquet d'octobre où la cocarde

nationale avait été foulée aux pieds, les Chevaliers du poignard.

Cette grande journée, qui est la victoire même de la Révolution et

l'avènement de la République, car le 22 septembre ne fit que proclamer

et légaliser l'acte triomphant du 10 août, nul ne peut se vanter de

l'avoir organisée, commandée, décrétée.

Danton dormait chez Camille Desmoulins, quand on vint le chercher pour

se rendre à la Commune. Marat se terrait dans sa cave. Robespierre

demeurait à l'écart; il ne fut élu que le 11 membre de la Commune.

Barbaroux avait décliné l'honneur de conduire les Marseillais, et

Santerre, le grand agitateur du faubourg Saint-Antoine, ne figura qu'au

milieu de la journée dans la lutte.

Le 10 août, insurrection anonyme, bataille sans commandant en chef, eut

pour général la foule et pour héros tout le peuple.

Le mouvement ne commença qu'après minuit, dans cette nuit radieuse

du 9.

Les émissaires des 47 sections qui avaient demandé la déchéance de la

royauté,—une l'avait votée, la section Mauconseil,—circulaient

silencieusement par les rues, transmettaient de porte en porte le mot

d'ordre: Aux armes, quand vous entendrez le tocsin sonner et battre le

rappel!...

Vers une heure, le tocsin tinta dans plusieurs paroisses. La cloche de

Saint-Germain-l'Auxerrois, qui avait sonné le massacre de la

Saint-Barthélemy, sonna le glas de la monarchie.

A ce bruit lugubre qu'accompagna bientôt le roulement lointain des

tambours battant le rappel, Paris se leva et empoigna ses fusils, en se

frottant les yeux.

La lune était couchée. L'ombre avait envahi la ville. Mais, à toutes les

fenêtres, des lumières une à une s'allumèrent. Cette illumination

soudaine, comme pour une fête, avait un aspect sinistre. Aube factice

d'une journée où la fumée du combat, la vapeur des incendies et la buée

du sang devaient obscurcir le soleil.

Les portes, successivement, s'entre-bâillèrent dans les rues en éveil.

Des hommes en armes se montrèrent sur les seuils. Ils interrogeaient

l'horizon, tendaient l'oreille, attendant au passage le gros de leur

section pour entrer dans les rangs, et regardaient le jour monter

au-dessus des toits.

Des crosses de fusils résonnaient sur les pavés. Par les ruelles et

dans les cours on entendait le crépitement des batteries qu'on faisait

jouer, le froissement métallique de la baïonnette dont on essayait la

douille et le cliquetis des sabres et des piques.

Les maisons avoisinant les Tuileries avaient toutes leurs volets

poussés, et déjà plusieurs boutiques s'ouvraient.

Mademoiselle Sans-Gêne n'avait pas été la dernière à mettre le nez au

vent.

Vêtue d'un jupon court, une camisole légère couvrant sa poitrine bombée,

un coquet bonnet de nuit sur la tête, après avoir écouté, de la fenêtre,

les rumeurs de la nuit, percevant le tambour et reconnaissant le tocsin,

elle s'était hâtée de passer dans son atelier, d'allumer et

d'entr'ouvrir, avec prudence, sa porte...

La rue Royale-Saint-Roch où se trouvait sa boutique de blanchisseuse

était encore déserte...

Catherine attendit, regardant, écoutant...

Ce n'était pas seulement la curiosité qui lui faisait ainsi guetter la

venue des sections en armes...

Elle était bonne patriote, la Sans-Gêne, mais un autre sentiment que la

haine du tyran l'animait alors...

Depuis la _fricassée_ dansée au Waux-Hall, elle avait revu son pays, le

sergent Lefebvre...

On avait fait plus ample connaissance. A une petite partie fine, à

la Râpée, où, sans trop de difficultés, elle s'était laissé conduire, on

avait échangé des serments et échafaudé plus d'un projet...

L'ex-garde française s'était montré fort entreprenant, mais Catherine

lui avait répondu d'un ton si énergique qu'elle ne se donnerait qu'à son

mari, que le sergent, tout à fait épris, avait fini par causer

mariage...

Elle avait accepté la proposition.

—Nous n'avons pas grand'chose, avait-elle dit gaiement, à apporter en

ménage... moi, j'ai ma blanchisserie... où les mauvaises payes ne

manquent pas...

—Moi, mes galons, et la solde est souvent en retard...

—Cela ne fait rien... nous sommes jeunes, nous nous aimons, et nous

avons l'avenir devant nous!... Le sorcier de l'autre jour ne m'a-t-il

pas promis que je serais duchesse?...

—Et à moi ne m'a-t-il pas dit que je deviendrais général!...

—Il a d'abord dit que tu épouserais celle que tu aimais...

—Eh bien! réalisons la prédiction par le commencement!

—Mais on ne peut guère se marier en ce moment... on va se battre!...

—Fixons une date, Catherine!...

—A la chute du tyran, veux-tu?...

—Oui... ça me va!... les tyrans, je les exècre... Tiens, Catherine,

regarde-moi ça...

Et Lefebvre, retroussant sa manche, fit voir à sa promise son bras droit

sur lequel s'étalait un superbe tatouage: deux sabres entrecroisés,

surmontés d'une grenade en flammes, avec cette inscription: Mort aux

tyrans!...

—Hein!... on est patriote! dit-il avec orgueil en étendant

triomphalement son bras nu.

—C'est très beau! fit avec conviction Catherine.

Et comme elle avançait un doigt pour tâter le dessin.

—Touche pas! dit vivement Lefebvre, c'est tout frais...

Catherine recula sa main, toute craintive d'endommager le

chef-d'œuvre.

—Aie pas peur; ça ne déteint pas... seulement ça cuit... oh! ça se

passera!... mais attends... dans quelques jours tu auras mieux que

cela...

—Quoi donc?... demanda curieusement Catherine.

—Mon cadeau de noces! répondit mystérieusement le sergent.

Il n'en voulut pas dire davantage ce jour-là, et après avoir trinqué

gaiement, sous la tonnelle du traiteur, à la chute du tyran et à leur

prochain mariage, qui en serait la conséquence, Catherine et son

amoureux s'en revinrent par la diligence de Charenton, jusqu'à la rue du

Bouloi, et de là, à pied, gagnèrent, sous le clignotement malicieux des

étoiles, la boutique de la rue Royale-Saint-Roch où, brusquement, pour

éviter les scènes d'attendrissement, la blanchisseuse ferma la porte au

nez du sergent, en lui criant:

—Bonne nuit, Lefebvre!... tu entreras quand tu seras mon mari!...

Depuis, toutes les fois que son service lui laissait un peu de liberté,

Lefebvre accourait à la boutique et jasait un bon moment avec sa payse.

Tous deux commençaient à trouver que le tyran mettait bien du temps à

tomber.

Aussi, l'on conçoit avec quelle double impatience de bonne patriote et

de fille à marier Catherine épiait cette aube du 10 août...

Le tocsin, dans la nuit lançant ses notes funèbres, sonnait pour les

Tuileries le _De profundis_ de la royauté et, pour la blanchisseuse,

l'_Alleluia_ nuptial.

Deux autres voisins, en costume nocturne, avaient imité Catherine et se

tenaient sur leurs portes, bayant aux nouvelles...

—Y a-t-il du nouveau, mam'zelle Sans-Gêne? demanda l'un d'eux à travers

la rue...

—J'en attends, voisin... tenez! patientez un peu... vous allez savoir

ce qu'il en est...

Essoufflé, ayant couru vite, Lefebvre, équipé, armé, les

buffleteries croisées sur la poitrine, déboucha de la rue Saint-Honoré,

déposa son fusil dans l'angle de la porte, et embrassa vigoureusement la

blanchisseuse.

—Ah! ma bonne Catherine, que je suis content de te voir... Ça va

chauffer, va! ça chauffe même déjà... c'est pour aujourd'hui!... Vive la

nation!...

Les voisins timidement s'étaient rapprochés.

Ils demandèrent ce qui se passait.

—Voilà... dit Lefebvre, se campant, comme s'il allait lire au tambour

une proclamation, il faut vous dire que l'on a voulu assassiner au

château le vertueux Pétion, le maire de Paris...

Une rumeur indignée s'éleva de l'auditoire.

—Qu'avait-il été faire chez le tyran? demanda Catherine.

—Dame! on l'avait attiré là comme otage... Imaginez-vous que le château

est une vraie forteresse, il y a des madriers aux fenêtres, les portes

sont barricadées... Les Suisses sont armés jusqu'aux dents et avec eux

se trouvent ces scélérats de Chevaliers du poignard... des traîtres, des

amis de l'étranger... ils ont juré d'assassiner les patriotes!... Oh!

s'il m'en tombe un entre les mains dans la journée qui se prépare, à

celui-là son compte est bon!... s'écria Lefebvre avec une énergie

presque sauvage.

—Continue, dit Catherine, il n'y en a pas ici, de ces Chevaliers du

poignard... et il est douteux que tu en trouves un sur ton chemin... et

M. Pétion... dis-nous ce qu'il est devenu?...

—Mandé à la barre de l'Assemblée... là du moins il est en sûreté... Oh!

il l'a échappé belle!...

—Est-ce qu'on s'est battu déjà?

—Non... il y a eu cependant un homme tué... Mandat... le commandant de

la garde nationale...

—Votre chef!... les Suisses ont tiré dessus?...

—Lui!... il était de leur côté... on a trouvé, signé de sa main, un

ordre de fusiller les patriotes du faubourg, par derrière, quand ils

seraient arrivés à la hauteur du Pont-Neuf, pour faire leur jonction

avec les camarades de Saint-Marceau et de Saint-Victor... mais la

trahison est déjouée: le traître, appelé à l'Hôtel de Ville pour

s'expliquer, a été abattu d'un coup de pistolet parti de la foule...

rien ne peut arrêter les sections en marche... ce soir, Catherine, nous

serons vainqueurs et dans huit jours nous nous marierons!... Tiens, j'ai

déjà mon cadeau de noces... tu sais, je te l'avais promis!...

Et devant les voisins ébahis, le sergent, mettant à nu son bras gauche,

fit voir un second tatouage représentant deux cœurs enflammés.

—Tu vois, dit-il, ce qu'il y a d'écrit: A Catherine pour la vie!...

Il recula pour mieux laisser admirer le dessin.

—Il est beau... plus beau que l'autre! dit Catherine rouge de

plaisir, et elle sauta au cou du sergent en répétant par deux fois:

—Oh! mon Lefebvre, que tu es gentil et que je t'aime!...

A ce moment, des coups de feu au loin déchirèrent l'air brumeux... Le

canon répondit...

Tous les badauds rentrèrent dans leurs maisons...

—Allons! à tantôt, Catherine! il faut que j'aille où le devoir

m'appelle... Sois tranquille! nous reviendrons vainqueurs!... dit

joyeusement Lefebvre.

Et tout en prenant son fusil, il l'embrassa encore une fois, et

s'éloigna dans la direction des Tuileries.

Les Suisses avaient tiré sur une foule à peine armée et qui parlementait

avec eux...

Des cadavres jonchaient le vestibule des Tuileries, les trois cours et

le Carrousel!...

Mais déjà les canons des patriotes envoyaient leurs boulets signifier à

la royauté sa déchéance...

Louis XVI s'était réfugié au sein de l'Assemblée nationale, qui s'était

réunie à deux heures du matin, au son du tocsin. En attendant les

événements, les législateurs, sous la présidence de Vergniaud,

discutaient l'abolition de la traite des nègres. La cause sacrée de la

liberté humaine était ce jour-là défendue partout, sans distinction de

races, ni de couleurs.

Tapi dans la loge du logotachygraphe, le journaliste sténographe,

comme on dirait aujourd'hui, chargé de la rédaction des comptes rendus,

l'épais monarque mangeait tranquillement une pêche, sourd aux

détonations qui faisaient crouler son trône, indifférent au sort de ses

Suisses, et oublieux de ces nobles qui mouraient pour lui...

Il faisait grand jour. La dernière nuit de la royauté était passée, et

les Marseillais, en chantant, montaient à l'assaut du dernier donjon de

la féodalité.

IV

UN CHEVALIER DU POIGNARD

Il était midi quand le canon cessa de gronder du côté des Tuileries.

Des rumeurs confuses s'élevaient, où l'on distinguait vaguement les cris

de: Victoire! Victoire!...

De grosses nuées montaient au-dessus des maisons et des flammèches, des

flocons de papier et de laine brûlés, tourbillonnaient et s'abattaient

dans les rues...

Les péripéties de cette journée à jamais mémorable avaient été diverses.

Les sections avaient nommé chacune trois commissaires, qui devaient

former la Commune de Paris. Pétion, le maire, appelé à l'Hôtel de Ville,

avait été consigné chez lui, afin que l'insurrection pût agir en toute

indépendance. Mandat, reconnu coupable de trahison, et tué, Santerre

fut, à sa place, nommé commandant de la garde nationale. L'arsenal

avait été forcé et des armes distribuées permirent à une première

colonne, partie du faubourg Saint-Antoine, de se mettre en route.

Le roi, après avoir passé en revue les bataillons de garde nationale

requis pour la défense du château, était rentré découragé en son

appartement. Les seuls bataillons des Petits-Pères, de la

Butte-des-Moulins, l'avaient acclamé. Les autres avaient crié: Vive la

nation! A bas le véto! Et les canonniers, retournant leurs pièces, les

avaient braquées sur le château.

Louis XVI se sentit donc perdu et vit son pouvoir et son prestige

s'évanouir. Il alla demander asile à l'Assemblée nationale, dont la

salle des séances, au Manège, était alors proche du jardin des

Tuileries, à l'endroit où est aujourd'hui, rue de Rivoli, l'hôtel

Continental. Trois cents gardes nationaux et trois cents Suisses

l'escortèrent.

Les Suisses étaient au nombre de neuf cent cinquante, bien armés, bien

disciplinés. La plupart ne parlaient que l'allemand. Cette troupe

domestique, attachée à la personne du roi, fidèle surtout au point

d'honneur de son contrat de louage, était décidée à se sacrifier pour le

maître qui l'avait racolée et la soldait. Ignorant d'ailleurs la

situation, la garde suisse, trompée par ses chefs et excitée par les

Chevaliers du poignard, croyait encore, à l'aube du 10 août, qu'il

s'agissait de défendre la personne du roi contre des brigands venus pour

l'assassiner. Beaucoup, ainsi qu'en témoigna par la suite un de leurs

colonels, M. Pfyffer, furent étonnés et ébranlés en voyant s'avancer,

lors de la poussée populaire vers les portes du château, les gardes

nationaux. L'uniforme les troubla. Ils pensaient n'avoir affaire qu'à la

lie populaire, à des forcenés contre lesquels protestaient les honnêtes

citoyens, et ils voyaient s'avancer vers eux la nation armée et

organisée.

Aussi peut-on croire que le sang eût été épargné dans cette journée,

dont les résultats étaient déjà acquis par la retraite de Louis XVI, si

un de ces terribles hasards, comme il s'en produit dans ces moments

confus, n'était venu donner le signal d'un massacre impitoyable.

Les Marseillais et les Bretons ayant pour chef un ami de Danton, ancien

sous-officier, Westermann, Alsacien, militaire très énergique,

pénétrèrent dans les cours du château. Il y en avait trois à cette

époque, et le Carrousel, beaucoup plus restreint qu'aujourd'hui, était

couvert de maisons.

Westermann avait rangé sa troupe en bataille. Les Suisses étaient postés

aux fenêtres du château, prêts à faire feu.

On s'observait. Westermann dit quelques mots en allemand aux

Suisses pour les dissuader de tirer sur le peuple et les encourager à

fraterniser.

Déjà quelques-uns de ces infortunés mercenaires lançaient des cartouches

par les fenêtres, en signe de désarmement.

Les patriotes, encouragés, rassurés par ces démonstrations pacifiques,

s'engagèrent sous le vestibule du château.

Une barrière était placée au bas des marches du grand escalier,

conduisant à la chapelle.

Sur chaque degré, deux Suisses, l'un adossé au mur, l'autre à la rampe,

se tenaient debout, immobiles, muets et sévères, le fusil en joue, prêts

à faire feu...

Avec leur haute stature, leurs bonnets à poils et leurs habits rouges,

ces montagnards enrégimentés étaient imposants et devaient inspirer la

crainte.

Mais il n'y avait pas que des fédérés bretons ou marseillais dans cette

foule. Des loustics du faubourg s'y étaient faufilés. Gavroche est de

tous les temps et de toutes les fêtes: on est sûr de le retrouver au

premier rang, les jours de bataille, les matins d'exécution et les soirs

de feu d'artifice.

Quelques-uns de ces Parisiens, farceurs intrépides, imaginèrent

d'attirer à eux, avec des crocs, avec des piques, deux ou trois des

Suisses des plus rapprochés...

Les hommes ainsi happés se laissèrent assez facilement entraîner,

contents peut-être d'échapper à une bagarre possible, se croyant hors

d'affaire.

Cette pêche aux Suisses allait continuer, aux éclats de rire des

assistants, quand tout à coup, sans qu'on ait jamais pu démêler, dans la

fumée du combat, l'origine du premier coup de feu et la responsabilité

du signal du massacre, une trombe de projectiles balaya cette foule

jusque-là inoffensive, et plutôt gouailleuse que menaçante.

On est en droit de croire que des gentilshommes, postés sur le palier du

haut, voyant les Suisses accrochés se laisser aller sans résistance,

prêts à fraterniser, pour arrêter la défection et creuser un fossé

sanglant entre le peuple et la garde, ont tout à coup tiré...

Les deux Suisses déjà au milieu du peuple tombèrent frappés les

premiers...

Le feu plongeant, dirigé avec sang-froid par les défenseurs du château,

fut terrible...

En un instant le vestibule fut plein de cadavres.

Le sang coulait en ruisseaux sur les dalles...

Une fumée épaisse avait envahi le vestibule...

Au signal des coups de feu de l'intérieur, la fusillade s'était engagée

partout.

Les Suisses et les gentilshommes, dont beaucoup avaient revêtu

l'uniforme de la garde, tiraient à l'abri des fenêtres barricadées.

Tous leurs coups portaient...

Les cours s'étaient vidées. Le Carrousel était balayé. Les Suisses

firent alors une sortie vigoureuse jusque dans la rue Saint-Honoré.

Mais les Marseillais, les Bretons, les gardes nationaux revinrent en

forces, avec du canon. Les Suisses étaient débordés, le château fut

envahi. Rien ne résista à la foule triomphante. La plupart des Suisses

furent massacrés dans les appartements, dans les jardins; jusqu'aux

Champs-Elysées, on les poursuivit. Plusieurs durent la vie à la

générosité des vainqueurs, qui s'efforcèrent de les protéger contre la

fureur populaire.

Le roi avait été sommé de faire cesser le feu des Suisses. Il donna

l'ordre à M. d'Hervilly, mais ce chef des Chevaliers du poignard se

réserva de s'en servir selon les circonstances. Il croyait alors, avec

la reine, que force resterait aux défenseurs du château et que le feu

des Suisses aurait raison de ce qu'il appelait la canaille. Quand il

reconnut son erreur, il était trop tard: le château était au pouvoir du

peuple et le roi, prisonnier dans l'enceinte de l'Assemblée, n'allait

pas tarder à être écroué au Temple.

Catherine, qui n'avait plus peur, après avoir suivi avec émotion les

débuts de l'affaire, rassurée bientôt, n'entendant pas de coups de feu,

s'était aventurée jusqu'à gagner le Carrousel...

Elle voulait voir si le tyran mettait de la bonne volonté à

déguerpir et à hâter sa noce...

Et puis, elle se disait aussi, que peut-être, parmi les combattants,

elle apercevrait son Lefebvre...

Cette idée de le surprendre, noir de poudre, se battant comme un démon

au premier rang, sous la mitraille, loin de lui inspirer de la crainte,

l'enhardissait...

Elle aurait voulu être près de lui, pouvoir lui passer les cartouches...

plus que cela: tenir elle-même un fusil, le charger et faire feu sur les

défenseurs du tyran!...

Elle se sentait une âme de guerrière, à l'odeur de la poudre...

Tous les dangers de son Lefebvre elle aurait voulu les partager, et de

la gloire qu'il allait acquérir elle se montrait à la fois fière et un

peu jalouse...

Non! pas une seule fois la pensée ne lui vint qu'il pouvait tomber sous

les balles des Suisses...

Ne leur avait-on pas prédit qu'il commanderait des armées et qu'elle

serait sa femme!... Ni l'un ni l'autre n'étaient destinés à périr en

cette journée...

Et, bravant le péril, elle avançait toujours plus près des canonniers et

des Marseillais, cherchant Lefebvre et dédaignant la mort...

Quand la furieuse fusillade des Suisses éclata, il y eut une affreuse

débandade...

Catherine fut entraînée par la masse des fuyards dans la rue

Saint-Honoré.

Vers sa boutique elle s'en revint, redoutant que la panique ne se

propageât jusque-là et qu'on n'envahît sa maison...

Elle n'avait pas perdu tout espoir, mais elle commençait à craindre que

sa noce ne fût reculée...

—Ah! les hommes!... ils n'ont donc pas de cœur de lâcher pied ainsi!

grognait-elle en piétinant de rage sur la porte de sa blanchisserie...

Oh! si j'avais eu un fusil, je serais restée, moi!... Je parie bien que

Lefebvre ne s'est pas sauvé, lui!...

Et, fiévreuse, impatiente, elle prêtait toujours l'oreille... guettant

la victoire qu'elle attendait toujours...

Quand le canon se remit à tonner avec force, elle trépigna de joie et

cria:

—Ça, c'est à nous!... bravo, les canonniers!...

Puis elle se remit à écouter...

Les coups de canon se multipliaient, la fusillade était nourrie, des

cris confus lui arrivaient. Pour sûr, les patriotes avançaient. On avait

la victoire!

Ah! qu'il lui tardait de revoir son Lefebvre sain et sauf, et de

l'embrasser vainqueur en lui disant:

—A présent, nous pouvons nous marier?

Elle allait et venait, fébrilement, dans sa boutique dont elle avait,

par prudence, laissé les volets clos.

Elle n'osait s'éloigner, quelque envie qu'elle eût de retourner au

champ de bataille, de peur que Lefebvre ne revînt en son absence. Il

serait alarmé et ne saurait où la chercher. Le mieux était de

l'attendre. Il repasserait sûrement par la rue Royale-Saint-Roch avec

ses camarades, le château pris.

La rue était redevenue calme et déserte.

Les voisins s'étaient enfermés chez eux.

Midi venait de sonner. On entendait, tout proche, des coups de feu

isolés.

Par l'entre-bâillement de sa porte, elle entrevoyait au loin, du côté de

la rue Saint-Honoré, des ombres qui fuyaient, poursuivies par des hommes

armés...

C'étaient les derniers défenseurs du château qu'on pourchassait par les

rues...

Tout à coup, après deux ou trois décharges tout près d'elle, elle

distingua comme un bruit de pas précipités dans l'allée qui conduisait à

la porte de dégagement de sa boutique sur la rue Saint-Honoré.

Elle tressaillit...

—On dirait qu'il y a quelqu'un, murmura-t-elle... Oui... on marche...

qui donc peut venir?

Brave, elle courut tirer la barre de la porte de l'allée et ouvrit...

Un homme parut, pâle, faible et tout sanglant, portant la main à sa

poitrine; il se traînait avec peine...

Ce blessé était vêtu d'un habit blanc, avec la culotte courte et les bas

de soie...

Ce n'était pas un patriote; s'il avait combattu, c'était assurément dans

les rangs des ennemis du peuple...

—Qui êtes-vous?... Que voulez-vous? dit-elle avec fermeté...

—Un vaincu... je suis blessé... on me poursuit... donnez-moi asile...

sauvez-moi, au nom du ciel, madame!... Je me nomme le comte de

Neipperg... Je suis officier autrichien...

Il n'en put dire davantage.

Une écume rose lui montait aux lèvres. Son visage devenait d'une pâleur

effrayante.

Il s'abattit sur le seuil de l'allée...

Catherine, en voyant tomber devant elle ce jeune homme élégant, dont le

jabot et le gilet étaient rouges de sang, poussa un cri de pitié et

d'effroi:

—Ah! le pauvre garçon!... dit-elle... comme ils l'ont arrangé... C'est

pourtant un aristocrate!... il a tiré sur le peuple... ce n'est pas même

un Français... il a dit qu'il était Autrichien... C'est égal, c'est un

homme tout de même!...

Et, mue par cet instinct de bonté qui se trouve au cœur de toutes les

femmes, même les plus énergiques,—dans toute cantinière robuste il y

a une douce sœur de charité,—Catherine se baissa, tâta la

poitrine du blessé, écarta doucement les linges englués de sang et

chercha à s'assurer s'il était mort...

—Il respire encore, dit-elle avec joie... on peut le sauver!

Alors, courant à la cuve, elle remplit une jatte d'eau fraîche, et après

avoir pris la précaution de fermer la porte de la rue solidement, en

assujettissant la barre, elle revint vers le blessé.

Elle fit une compresse, déchirant le premier linge qu'elle trouva sous

sa main...

Dans sa précipitation, elle ne s'aperçut pas qu'elle venait de mettre en

pièces une chemise d'homme.

—Ah! j'ai fait un joli coup, se dit-elle, voilà que j'ai pris la

chemise d'une pratique!...

Elle regarda la marque:

—C'est à ce pauvre petit capitaine d'artillerie... Napoléon

Bonaparte!... Le pauvre garçon n'en a pas de trop... Il me doit aussi

une note assez forte... C'est égal, je lui rendrai une chemise neuve...

J'irai l'acheter et je la lui porterai moi-même à son garni, en lui

disant que j'ai roussi la sienne avec mon fer... Pourvu qu'il accepte,

car il est bien fier!... Ah! en voilà un qui ne fait pas beaucoup

attention à son linge... pas plus qu'aux femmes, d'ailleurs!

acheva-t-elle avec un léger soupir.

Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau · 第 1 / 19 段