D’APRÈS MM. DE HUMBOLDT, FLOURENS, COMBES, L’AMIRAL BAUDIN, DE LA RIVE
(DE GENÈVE), BARRAL, LOUIS BLANC, QUETELET (DE BRUXELLES), SAINT-MARC
GIRARDIN, CH. DELEUTRE ET SUR DES DOCUMENTS FOURNIS PAR SA FAMILLE.
I
L’homme illustre dont nous allons reprendre l’histoire où il l’a laissée
était un de ces génies puissants dont le passage en ce monde laisse des
empreintes profondes. Chacun peut trouver de nobles exemples dans le
récit de ces belles vies.
Aussi ne voulons-nous pas nous astreindre à parler seulement du savant,
à raconter uniquement ses immortelles découvertes. Dans Arago, l’homme
privé, le citoyen, a tout autant de droits que l’homme public, et que le
génie plein d’initiative, à l’attention de ceux qui cherchent à
approfondir l’esprit humain, à connaître les ressorts de notre nature.
Le sang méridional se découvrait facilement dans Dominique-François-Jean
Arago, l’aîné d’une famille dont tous les membres se sont distingués
dans les carrières les plus diverses. D’une grande taille, doué d’une
des plus remarquables figures que l’on pût contempler, ayant l’œil
ombragé d’épais sourcils, qui ne pouvaient éteindre un regard
flamboyant, il laissait voir une âme passionnée pour le bien et pour le
vrai, inaccessible à tout sentiment étroit, pleine de dévouement et
d’affection pour ceux qu’il avait jugés dignes de son amitié. Un des
chefs-d’œuvre de David d’Angers, c’est, à coup sûr, l’admirable buste
qu’il fit d’après ce beau modèle.
François Arago eut toujours le culte de la famille, et les succès des
siens lui étaient bien chers. Ses frères, Jean et Joseph, furent de
braves officiers au service du Mexique. Victor Arago, commandant
d’artillerie, est un soldat dont notre armée est fière. Jacques,
voyageur et conteur inépuisable, et Étienne, écrivain dramatique fécond
et distingué, se sont fait remarquer tous deux dans les lettres.
Derrière le cercueil de François, ne marchaient, hélas! que Jacques et
Victor; Jean est mort en 1856; Joseph est toujours au Mexique, et
Étienne se trouve dans l’exil, qu’il subit pour ses ardentes et
généreuses convictions. François Arago avait perdu sa sœur aînée depuis
plusieurs années; mais sa seconde sœur l’a soigné jusqu’au dernier jour;
elle est la femme de M. Mathieu, savant modeste et pur, dont l’esprit
ferme et plein de sagacité honore l’Académie des sciences; elle a donné
à François Arago une nièce qui fut son Antigone, lors d’un dernier et
cruel voyage vers sa terre natale, que la médecine, à bout de
ressources, ordonna au malade trois mois avant sa mort.
Un trait touchant peindra, à cette occasion, la délicatesse de cœur
d’Arago. En revenant plus malade de ce voyage, il voulut faire un long
détour afin d’aller saluer le père de M. Flourens, son collègue comme
secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, et rapporter à son
confrère des nouvelles du vieillard. Et il ne trouva pas de plus grand
plaisir à faire à son savant ami que de lui dire: «Moi infirme, qui vais
mourir, j’ai vu votre père; il va bien.»
La digne nièce de François Arago, mariée aussi à un académicien, M.
Laugier, fut une fille pleine de dévouement pour le grand savant, et
devint ainsi la sœur de ses deux fils, Emmanuel et Alfred: le premier,
orateur très-écouté du barreau de Paris et de nos assemblées politiques,
où il représentait, avec son père et son oncle Étienne, les
Pyrénées-Orientales; le second, peintre d’avenir.
Marié à une femme remarquable par l’esprit et la grâce, François Arago
eut le malheur de la perdre en 1829. Il semblait éviter ce souvenir
cruel. Mais quand il en parlait, c’était d’une voix si émue, si
attendrie, qu’on s’expliquait qu’il abordât le moins possible ce pénible
sujet. «Ah! mon ami, disait-il, un soir, à M. Quetelet, que je suis
fâché que vous n’ayez pas connu ma femme! c’était une femme exquise et à
jamais regrettable.» Entraîné par la tristesse même du sujet, il parla
pendant vingt minutes, et, disait M. Quetelet à la personne qui nous
communique ce détail: «Je n’ai jamais entendu si bien parler, ni d’une
façon si délicate et si touchante d’une grande affection perdue; je
m’étonnais de trouver ces trésors de tendresse, en quelque sorte
féminine, dans un homme aussi fort.»