LIII

Delambre mourut le 19 août 1822. Après les délais obligés on procéda à

son remplacement. La place de secrétaire perpétuel n’est pas de celles

qu’on peut laisser longtemps vacantes. L’Académie nomma une commission

pour lui présenter des candidats: elle était composée de MM. de Laplace,

Arago, Legendre, Rossel, Prony, Lacroix. La liste de présentation se

composait de MM. Biot, Fourier et Arago. Je n’ai pas besoin de dire avec

quelle persistance je m’opposai à l’inscription de mon nom sur cette

liste; je dus céder à la volonté de mes collègues, mais je saisis la

première occasion de déclarer publiquement que je n’avais ni la

prétention ni le désir d’obtenir un seul suffrage; qu’au surplus je

cumulais autant d’emplois que j’en pouvais remplir, qu’à cet égard M.

Biot était dans la même position; en telle sorte que je faisais des vœux

pour la nomination de M. Fourier.

On a prétendu, mais je n’ose me flatter que le fait soit exact, que ma

déclaration exerça une certaine influence sur le résultat du scrutin. Ce

résultat fut le suivant: M. Fourier réunit 38 voix et M. Biot 10. Dans

une circonstance de cette nature, chacun cache soigneusement son vote

afin de ne pas courir la chance d’un futur désaccord avec celui qui sera

investi de l’autorité que l’Académie accorde au secrétaire perpétuel. Je

ne sais si on me pardonnera de raconter un incident dont l’Académie

s’égaya beaucoup dans le temps.

M. de Laplace, au moment de voter, prit deux billets blancs; son voisin

eut la coupable indiscrétion de regarder et vit distinctement que

l’illustre géomètre écrivait le nom de Fourier sur les deux. Après les

avoir ployés tranquillement, M. de Laplace mit les billets dans son

chapeau, le remua, et dit à ce même voisin curieux: «Vous voyez, j’ai

fait deux billets; je vais en déchirer un, je mettrai l’autre dans

l’urne, j’ignorerai ainsi même pour lequel des deux candidats j’aurai

voté.»

Les choses se passèrent comme l’avait annoncé le célèbre académicien;

seulement tout le monde sut avec certitude que son suffrage avait été

pour Fourier, et le calcul des probabilités ne fut nullement nécessaire

pour arriver à ce résultat.

Histoire de ma jeunesse · 第 59 / 74 题