J’attendais à Valence M. Biot, qui s’était chargé d’apporter de nouveaux
instruments avec lesquels nous devions mesurer la latitude de
Formentera. Je profiterai de ces courts instants de repos pour consigner
ici quelques détails de mœurs qu’on lira peut-être avec intérêt.
Je rapporterai d’abord une aventure qui faillit me coûter la vie dans
des circonstances assez singulières.
Un jour, par délassement, je crus pouvoir aller, avec un compatriote, à
la foire de Murviedro, l’ancienne Sagonte, qu’on me disait être
très-curieuse. Je rencontrai, dans la ville, la fille d’un Français
résidant à Valence, mademoiselle B***. Toutes les hôtelleries étaient
combles; mademoiselle B*** nous invita à aller prendre une collation
chez sa grand’mère; nous acceptâmes. Mais, au sortir de la maison, elle
nous apprit que notre visite n’avait pas été du goût de son fiancé, et
que nous devions nous attendre à quelque guet-apens de sa façon. Nous
allâmes incontinent acheter des pistolets chez un armurier, et nous nous
remîmes en route pour Valence.
Chemin faisant, je dis au calezero, homme que j’employais depuis
longtemps et qui m’était très-dévoué:
«Isidro, j’ai quelques raisons de croire que nous serons arrêtés; je
vous en avertis, afin que vous ne soyez pas surpris par les coups de feu
qui partiront de la caleza.»
Isidro, assis sur le brancard, suivant l’habitude du pays, répondit:
«Vos pistolets sont parfaitement inutiles, Messieurs: laissez-moi faire;
il suffira d’un cri pour que ma mule nous débarrasse de deux, de trois
et même de quatre hommes.»
Une minute s’était à peine écoulée depuis que le calezero avait prononcé
ces paroles, lorsque deux hommes se présentèrent devant la mule et la
saisirent par les naseaux. A l’instant, un cri formidable, qui ne
s’effacera jamais de mon souvenir, le cri de _capitana!_ fut poussé par
Isidro. La mule se cabra presque verticalement, en soulevant l’un des
deux hommes, retomba et partit au grand galop. Le cahot qu’éprouva la
voiture nous fit trop bien comprendre ce qui venait d’arriver. Un long
silence succéda à cet événement; il ne fut interrompu que par ces mots
du calezero: «Ne trouvez-vous pas, Messieurs, que ma mule vaut mieux que
des pistolets?»
Le lendemain, le capitaine général, don Domingo Izquierdo me raconta
qu’on avait trouvé un homme écrasé sur la route de Murviedro. Je lui
rendis compte de la prouesse de la mule d’Isidro, et tout fut dit.