XII

J’attendais à Valence M. Biot, qui s’était chargé d’apporter de nouveaux

instruments avec lesquels nous devions mesurer la latitude de

Formentera. Je profiterai de ces courts instants de repos pour consigner

ici quelques détails de mœurs qu’on lira peut-être avec intérêt.

Je rapporterai d’abord une aventure qui faillit me coûter la vie dans

des circonstances assez singulières.

Un jour, par délassement, je crus pouvoir aller, avec un compatriote, à

la foire de Murviedro, l’ancienne Sagonte, qu’on me disait être

très-curieuse. Je rencontrai, dans la ville, la fille d’un Français

résidant à Valence, mademoiselle B***. Toutes les hôtelleries étaient

combles; mademoiselle B*** nous invita à aller prendre une collation

chez sa grand’mère; nous acceptâmes. Mais, au sortir de la maison, elle

nous apprit que notre visite n’avait pas été du goût de son fiancé, et

que nous devions nous attendre à quelque guet-apens de sa façon. Nous

allâmes incontinent acheter des pistolets chez un armurier, et nous nous

remîmes en route pour Valence.

Chemin faisant, je dis au calezero, homme que j’employais depuis

longtemps et qui m’était très-dévoué:

«Isidro, j’ai quelques raisons de croire que nous serons arrêtés; je

vous en avertis, afin que vous ne soyez pas surpris par les coups de feu

qui partiront de la caleza.»

Isidro, assis sur le brancard, suivant l’habitude du pays, répondit:

«Vos pistolets sont parfaitement inutiles, Messieurs: laissez-moi faire;

il suffira d’un cri pour que ma mule nous débarrasse de deux, de trois

et même de quatre hommes.»

Une minute s’était à peine écoulée depuis que le calezero avait prononcé

ces paroles, lorsque deux hommes se présentèrent devant la mule et la

saisirent par les naseaux. A l’instant, un cri formidable, qui ne

s’effacera jamais de mon souvenir, le cri de _capitana!_ fut poussé par

Isidro. La mule se cabra presque verticalement, en soulevant l’un des

deux hommes, retomba et partit au grand galop. Le cahot qu’éprouva la

voiture nous fit trop bien comprendre ce qui venait d’arriver. Un long

silence succéda à cet événement; il ne fut interrompu que par ces mots

du calezero: «Ne trouvez-vous pas, Messieurs, que ma mule vaut mieux que

des pistolets?»

Le lendemain, le capitaine général, don Domingo Izquierdo me raconta

qu’on avait trouvé un homme écrasé sur la route de Murviedro. Je lui

rendis compte de la prouesse de la mule d’Isidro, et tout fut dit.

Histoire de ma jeunesse · 第 19 / 74 题