Vers cette époque, M. Méchain, qui avait été envoyé en Espagne pour
prolonger la méridienne jusqu’à Formentera, mourut à Castellon de la
Plana. Son fils, secrétaire de l’Observatoire, donna incontinent sa
démission. Poisson m’offrit cette place; je résistai à sa première
ouverture: je ne voulais pas renoncer à la carrière militaire, objet de
toutes mes prédilections, et dans laquelle j’étais d’ailleurs assuré de
la protection du maréchal Lannes, ami de mon père. J’acceptai toutefois,
à titre d’essai, après une visite que je fis à M. de Laplace, en
compagnie de M. Poisson, la position qu’on m’offrait à l’Observatoire,
avec la condition expresse que je pourrais rentrer dans l’artillerie si
ça me convenait. C’est par ce motif que mon nom resta inscrit sur la
liste des élèves de l’École: j’étais seulement détaché à l’Observatoire
pour un service spécial.
J’entrai donc dans cet établissement sur la désignation de Poisson, mon
ami, et par l’intervention de Laplace. Celui-ci me combla de
prévenances. J’étais heureux et fier quand je dînais dans la rue de
Tournon chez le grand géomètre. Mon esprit et mon cœur étaient
très-disposés à tout admirer, à tout respecter, chez celui qui avait
découvert la cause de l’équation séculaire de la lune, trouvé dans le
mouvement de cet astre les moyens de calculer l’aplatissement de la
terre, rattaché à l’attraction les grandes inégalités de Jupiter et de
Saturne, etc., etc. Mais, quel ne fut pas mon désenchantement, lorsque,
un jour, j’entendis madame de Laplace s’approcher de son mari, et lui
dire: «Voulez-vous me confier la clef du sucre?»
Quelques jours après, un second incident m’affecta plus vivement encore.
Le fils de M. de Laplace se préparait pour les examens de l’École
polytechnique. Il venait quelquefois me voir à l’Observatoire. Dans une
de ses visites, je lui expliquai la méthode des fractions continues, à
l’aide de laquelle Lagrange obtient les racines des équations
numériques. Le jeune homme en parla à son père avec admiration. Je
n’oublierai jamais la fureur qui suivit les paroles d’Émile de Laplace,
et l’âpreté des reproches qui me furent adressés pour m’être fait le
patron d’un procédé qui peut être très-long en théorie, mais auquel on
ne peut évidemment rien reprocher du côté de l’élégance et de la
rigueur. Jamais une préoccupation jalouse ne s’était montrée plus à nu
et sous des formes plus acerbes. Ah! me disais-je, que les anciens
furent bien inspirés lorsqu’ils attribuèrent des faiblesses à celui qui
cependant faisait trembler l’Olympe en fronçant le sourcil.»