VIII

Vers cette époque, M. Méchain, qui avait été envoyé en Espagne pour

prolonger la méridienne jusqu’à Formentera, mourut à Castellon de la

Plana. Son fils, secrétaire de l’Observatoire, donna incontinent sa

démission. Poisson m’offrit cette place; je résistai à sa première

ouverture: je ne voulais pas renoncer à la carrière militaire, objet de

toutes mes prédilections, et dans laquelle j’étais d’ailleurs assuré de

la protection du maréchal Lannes, ami de mon père. J’acceptai toutefois,

à titre d’essai, après une visite que je fis à M. de Laplace, en

compagnie de M. Poisson, la position qu’on m’offrait à l’Observatoire,

avec la condition expresse que je pourrais rentrer dans l’artillerie si

ça me convenait. C’est par ce motif que mon nom resta inscrit sur la

liste des élèves de l’École: j’étais seulement détaché à l’Observatoire

pour un service spécial.

J’entrai donc dans cet établissement sur la désignation de Poisson, mon

ami, et par l’intervention de Laplace. Celui-ci me combla de

prévenances. J’étais heureux et fier quand je dînais dans la rue de

Tournon chez le grand géomètre. Mon esprit et mon cœur étaient

très-disposés à tout admirer, à tout respecter, chez celui qui avait

découvert la cause de l’équation séculaire de la lune, trouvé dans le

mouvement de cet astre les moyens de calculer l’aplatissement de la

terre, rattaché à l’attraction les grandes inégalités de Jupiter et de

Saturne, etc., etc. Mais, quel ne fut pas mon désenchantement, lorsque,

un jour, j’entendis madame de Laplace s’approcher de son mari, et lui

dire: «Voulez-vous me confier la clef du sucre?»

Quelques jours après, un second incident m’affecta plus vivement encore.

Le fils de M. de Laplace se préparait pour les examens de l’École

polytechnique. Il venait quelquefois me voir à l’Observatoire. Dans une

de ses visites, je lui expliquai la méthode des fractions continues, à

l’aide de laquelle Lagrange obtient les racines des équations

numériques. Le jeune homme en parla à son père avec admiration. Je

n’oublierai jamais la fureur qui suivit les paroles d’Émile de Laplace,

et l’âpreté des reproches qui me furent adressés pour m’être fait le

patron d’un procédé qui peut être très-long en théorie, mais auquel on

ne peut évidemment rien reprocher du côté de l’élégance et de la

rigueur. Jamais une préoccupation jalouse ne s’était montrée plus à nu

et sous des formes plus acerbes. Ah! me disais-je, que les anciens

furent bien inspirés lorsqu’ils attribuèrent des faiblesses à celui qui

cependant faisait trembler l’Olympe en fronçant le sourcil.»

Histoire de ma jeunesse · 第 16 / 74 题