Les choses se passent dans le monde comme dans les drames de Gozzi où
les mêmes personnes paraissent toujours, avec les mêmes intentions et le
même sort; les motifs et les événements différent assurément dans chaque
pièce, mais l’esprit des événements est le même, les personnages d’une
pièce ne savent rien non plus de ce qui s’est passé dans l’autre, où ils
étaient pourtant acteurs: aussi après toutes les expériences des pièces
précédentes, Pantalone n’est devenu ni plus adroit ni plus généreux, ni
Tartaglia plus honnête, ni Brighella plus courageux, ni Colombine plus
vertueuse.--(W. I. 215.)
* * * * *
Notre monde civilisé n’est qu’une grande mascarade. On y rencontre des
chevaliers, des moines, des soldats, des docteurs, des avocats, des
prêtres, des philosophes, et que ne rencontre-t-on pas encore? Mais ils
ne sont pas ce qu’ils représentent: ce sont de simples masques sous
lesquels se cachent la plupart du temps des spéculateurs d’argent
(_moneymakers_.) Tel prend aussi le masque de la justice et du droit
avec le secours d’un avocat, pour mieux frapper son semblable; tel
autre, dans le même but, a choisi le masque du bien public et du
patriotisme; un troisième celui de la religion, de la foi immaculée.
Pour toutes sortes de buts secrets, plus d’un s’est caché sous le masque
de la philosophie, comme aussi de la philanthrophie, etc. Les femmes ont
moins de choix: elles se servent la plupart du temps du masque de la
vertu, de la pudeur, de la simplicité, de la modestie. Il y aussi des
masques généraux, sans caractère spécial, comme les dominos au bal
masqué, et que l’on rencontre partout: ceux-là nous figurent l’honnêteté
rigide, la politesse, la sympathie sincère et l’amitié grimaçante. La
plupart du temps, il n’y a, comme je l’ai dit, que de purs industriels,
commerçants, spéculateurs, sous tous ces masques. A ce point de vue la
seule classe honnête est celle des marchands, car seuls ils se donnent
pour ce qu’ils sont, et se promènent à visage découvert: aussi les
a-t-on mis au bas de l’échelle.--(P. II. 226.)
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Le médecin voit l’homme dans toute sa faiblesse; le juriste le voit dans
toute sa méchanceté; le théologien, dans toute sa bêtise.--(P. II. 639.)
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De même qu’il suffit d’une feuille à un botaniste pour reconnaître toute
la plante, de même qu’un seul os suffisait à Cuvier pour reconstruire
tout l’animal, ainsi une seule action caractéristique de la part d’un
homme peut permettre d’arriver à une connaissance exacte de son
caractère, et par conséquent de le reconstituer en une certaine mesure,
quand bien même il s’agirait d’une chose insignifiante; l’occasion n’en
est que plus favorable: car dans les affaires plus importantes, les
hommes sont sur leur garde, dans les petites choses, au contraire, ils
suivent leur nature sans y songer beaucoup. Si quelqu’un, à propos d’une
vétille, montre par sa conduite absolument égoïste, sans les moindres
égards pour autrui, que le sentiment de justice est étranger à son cœur,
il ne faut pas lui confier un centime, sans prendre les sûretés
suffisantes... D’après le même principe, il faut briser immédiatement
avec ces gens qui s’appellent les bons amis, même pour les moindres
choses, quand ils trahissent un caractère méchant, faux ou vulgaire,
afin de prévenir par là les mauvais tours qu’ils pourraient vous jouer
dans des affaires graves. J’en dirais autant des domestiques: plutôt
seul qu’au milieu de traîtres.--(L. 151.)
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Laisser paraître de la colère ou de la haine dans ses paroles ou sur son
visage, cela est inutile, dangereux, imprudent, ridicule, commun. On ne
doit trahir sa colère ou sa haine que par des actes. Les animaux à sang
froid sont les seuls qui aient du venin.--(P. I. 497.)
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Politesse est prudence; impolitesse une stupidité: se faire des ennemis
aussi inutilement et de gaîté de cœur, c’est du délire, comme lorsque
l’on met le feu à sa maison. Car la politesse est comme les jetons, une
monnaie notoirement fausse; être économe de cette monnaie, c’est un
manque d’esprit; en être prodigue au contraire, c’est faire preuve de
bon sens.--(L. 217.)
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Notre confiance envers les autres n’a très souvent d’autres causes que
la paresse, l’égoïsme et la vanité: la paresse quand l’ennui de
réfléchir, de veiller, d’agir, nous porte à nous confier à un autre;
l’égoïsme, quand le besoin de parler de nos affaires nous excite à lui
faire des confidences; la vanité quand nous avons quelque chose
d’avantageux à dire sur notre compte. Nous n’exigeons pas moins qu’on
nous fasse honneur de notre confiance.--(P. I. 491.)
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Il est prudent de faire sentir de temps en temps aux gens, hommes et
femmes, que l’on peut fort bien se passer d’eux: cela fortifie l’amitié;
et même près de la plupart des hommes, il n’est pas mauvais de glisser
de temps en temps dans la conversation une nuance de dédain à leur
égard; ils font d’autant plus de cas de notre amitié: _chi non istima
vien stimato_, qui n’estime pas est estimé, dit un proverbe italien. Si
quelqu’un a beaucoup de valeur réelle à nos yeux, il faut le lui cacher
comme si c’était un crime. Voilà qui n’est pas précisément réjouissant;
mais il en est ainsi. C’est à peine si les chiens supportent la grande
amitié: bien moins encore les hommes.--(P. I. 480.)
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Les amis se disent sincères; ce sont les ennemis qui le sont: aussi
devrait-on prendre leur critique comme une médecine amère, et apprendre
par eux à se mieux connaître.--(P. I. 489).
* * * * *
Il peut arriver que nous regrettions la mort de nos ennemis et de nos
adversaires, même après nombre d’années, presque autant que celle de nos
amis,--c’est quand nous trouvons qu’ils nous manquent pour être témoins
de nos éclatants succès.--(P. II. 621.)
* * * * *
Rien ne trahit plus l’ignorance des hommes que si l’on allègue comme une
preuve des mérites et de la valeur d’un homme qu’il a beaucoup d’amis:
comme si les hommes accordaient leur amitié d’après la valeur et le
mérite! comme s’ils n’étaient pas au contraire semblables aux chiens qui
aiment celui qui les caresse ou leur donne des os, sans plus s’occuper
d’eux au delà!--Celui qui s’entend le mieux à les caresser, fussent-ils
les bêtes les plus vilaines, celui-là a beaucoup d’amis.--(M. 257.)
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«Ni aimer, ni haïr», c’est la moitié de la sagesse humaine: «ne rien
dire et ne rien croire» l’autre moitié. Mais avec quel plaisir on tourne
le dos à un monde qui exige une pareille sagesse.--(P. I. 496.)
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La différence entre la vanité et l’orgueil, c’est que l’orgueil est une
conviction bien arrêtée de notre supériorité en toutes choses; la vanité
au contraire est le désir d’éveiller chez les autres cette persuasion,
avec une secrète espérance de se laisser à la longue convaincre
soi-même. L’orgueil a donc son origine dans une conviction intérieure et
directe que l’on a de sa haute valeur; au contraire, la vanité cherche
un appui dans l’opinion du dehors pour arriver à l’estime de soi-même.
La vanité rend bavard, l’orgueil rend silencieux. Mais l’homme vain
devrait savoir que la haute opinion des autres, objet de ses efforts,
s’obtient beaucoup plus aisément par un silence continu que par la
parole, quand même on aurait les plus belles choses à dire.--N’est pas
orgueilleux qui veut, tout au plus peut-on simuler l’orgueil, mais comme
tout rôle de convention, ce rôle-là ne pourra être soutenu jusqu’au
bout. Car il n’y a que la conviction ferme, profonde, inébranlable que
l’on a de posséder des qualités supérieures et exceptionnelles, qui
rende réellement orgueilleux. Cette conviction a beau être erronée, ou
bien encore ne reposer que sur des avantages extérieurs et de
convention, cela ne nuit en rien à l’orgueil, si elle est sérieuse et
sincère. Car l’orgueil a ses racines dans notre conviction, et il ne
dépend pas, non plus que toute autre connaissance, de notre bon plaisir.
Son pire ennemi, j’entends son plus grand obstacle, est la vanité qui ne
brigue les applaudissements d’autrui que pour édifier une haute opinion
de soi-même, tandis que l’orgueil fait supposer que ce sentiment est
déjà entièrement affermi en nous.
Bien des gens blâment et critiquent l’orgueil; ceux-là sans doute n’ont
rien en eux-mêmes qui puisse les rendre fiers.--(P. I. 379.)
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La nature est ce qu’il y a de plus aristocratique au monde: toute
différence que le rang ou la richesse en Europe, les castes dans l’Inde
établissent entre les hommes, est petite en comparaison de la distance
qu’au point de vue moral et intellectuel la nature a irrévocablement
fixée; et, dans l’aristocratie de la nature comme dans les autres
aristocraties, il y a dix mille plébéiens pour un noble et des millions
pour un prince; la grande foule c’est le tas, _plebs_, _mob_, _rabble_,
_la canaille_.
C’est pourquoi, soit dit en passant, les patriciens et les nobles de la
nature devraient aussi peu que ceux des États se mêler à la populace,
mais vivre d’autant plus séparés et inabordables qu’ils sont plus
élevés.--(N. 382.)
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La tolérance que l’on remarque et que l’on loue souvent chez les grands
hommes, n’est toujours que le résultat du plus grand mépris pour les
autres hommes: lorsqu’un grand esprit est tout à fait pénétré de ce
mépris, il cesse de considérer les hommes comme ses semblables, et
d’exiger d’eux ce qu’on exige de ses semblables. Il est alors aussi
tolérant envers eux qu’envers tous les autres animaux, auxquels nous
n’avons pas à reprocher leur déraison et leur bestialité.--(N. 359.)
* * * * *
C’est la malédiction de l’homme de génie que, dans la mesure même où il
semble aux autres grand et admirable, ceux-ci lui paraissent à leur tour
petits et pitoyables. Il lui faut pendant toute sa vie réprimer cette
opinion, comme les autres répriment la leur. Cependant il est condamné à
vivre dans une île déserte, où il ne rencontre personne de semblable à
lui, et qui n’a d’autres habitants que des singes et des perroquets. Et
toujours il est victime de cette illusion, qui lui fait prendre de loin
un singe pour un homme.--(N. 359.)
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