Ainsi, plus de contestation possible sur les trois premiers points que
nous avons établis et que nous résumons en trois mots:
La Bourse est un marché tout aussi respectable que tous les autres
marchés.
Elle est le foyer où s'est élaborée et développée la richesse mobilière,
l'une des plus grandes conquêtes de notre temps.
Elle est ainsi devenue un véritable marché des capitaux.
C'est déjà sans doute une belle et large influence. Eh bien! ce que nous
avons dit ne suffit pas encore pour donner à l'action de la Bourse toute
sa mesure. Plus s'est étendu le cercle des opérations de la Bourse, plus
se sont aussi multipliés les intérêts politiques, financiers,
industriels et commerciaux dont elle est la vivante image, et cette
union du marché de nos valeurs mobilières et de notre vie publique a
fini par se faire si étroite, si intime, que la Bourse est devenue le
thermomètre que l'on consulte pour savoir comment monte ou descend le
crédit de la France.
Entrons dans quelques détails pour montrer que ce thermomètre est d'une
rigoureuse exactitude.
*
* *
Le crédit est assurément une création admirable, et le baron Louis
n'allait certainement pas trop loin quand il disait que le crédit «est
l'artillerie des finances».
Mais on abuse des meilleures choses, et les abus qu'a provoqués
l'application du crédit sont des plus nombreux. C'est ainsi que les
gouvernements ont fait du crédit public une sorte de levier d'Archimède
avec lequel ils croyaient pouvoir soulever le monde. Les emprunts
n'étaient plus pour eux des obligations. C'était en réalité une suite
indéfiniment prolongée de trésors incalculables, et les économistes du
dix-huitième siècle ne se gênaient pas pour comparer le crédit à une
fontaine intarissable et pour soutenir que plus les États y puisaient,
plus ils étaient sûrs de s'enrichir.
Une séduisante théorie, n'est-ce pas? et les gouvernements ne
demandaient pas mieux que de l'écouter de toutes les oreilles de leurs
ministres; car si les particuliers ont quelquefois besoin d'argent, les
gouvernements en ont besoin toujours, et nous savons aujourd'hui s'ils
ont trouvé moyen de puiser à cette fontaine de Jouvence qu'on faisait
couler sous leurs yeux.
Ils en ont si bien usé et abusé qu'à l'heure qu'il est, les
gouvernements de l'Europe se partagent en deux moitiés:
l'une--l'Angleterre, la France, la Prusse et la Russie--qui conserve
encore son crédit intact; l'autre--la Turquie, l'Autriche, l'Italie,
l'Espagne--qui a déjà tué cette poule aux oeufs d'or, et qui n'emprunte
plus qu'à la façon des fils de famille.
Nous sommes bien revenus aujourd'hui des illusions de l'école économique
du siècle dernier. Sans contester la puissance du crédit, nous en sommes
à nous dire, d'après l'aphorisme populaire, que le crédit n'a pas le
pouvoir de changer la nature des choses et que les emprunts ressemblent
absolument aux enfants qui sont conçus dans la joie, unis qui ne sont
rendus que dans la douleur!
Eh bien! Ces emprunts d'État constitués par le crédit public, c'est la
Bourse qui leur donne par sa cote leur valeur exacte et qui indique, par
ses variations, l'amélioration ou la dépréciation qui les fait hausser
ou baisser.
Et la Bourse, il faut le dire à sa louange, n'a de préférence pour
personne. Les jugements rendus au nom de la cote qui ne représente que
l'argent, sont inexorables et sans pitié. La Bourse, c'est l'égalité
devant la pièce de cent sous.
Prenons pour exemple les deux pays que les affaires rapprochent le plus,
la France et l'Angleterre.
La Bourse, impassible et sans broncher, cote ainsi la rente 3 p; 100 des
deux, pays: