Les nouveaux Immeubles Industriels du faubourg Saint-Antoine.
Au milieu de toutes les métamorphoses qui ont transformé Paris pour en
faire la capitale du monde, il y a incontestablement une lacune. Ce qui
manque à Paris aujourd'hui, ce ne sont pas les somptueuses
constructions, ni même les constructions bourgeoises destinées à
l'habitation des classes riches et des classes moyennes: C'est
l'habitation modeste, c'est l'humble logement approprié aux conditions
de la classe laborieuse, en un mot, c'est l'installation qui puisse
donner au travailleur un foyer pour sa famille et un atelier pour son
ouvrage.
De ce côté, tout reste encore à réaliser; car le propre des immeubles
ordinaires est en général de proscrire le travail dans les locations.
Que voulez-vous? dit le propriétaire; le travail fait du bruit, le
travail encombre, le travail gêne par le va-et-vient de ses produits; le
travail ne peut pas payer assez cher; le travail n'attire pas le
locataire, il l'éloigne, et l'ouvrier, ainsi proscrit de l'habitation
confortable, reste confiné dans le ghetto de son installation primitive.
Depuis vingt ans nous entendons poser cette question: Est-il possible de
loger l'ouvrier de manière à donner une légitime satisfaction à toutes
les conditions impérieuses du travail et de la famille. Le problème
était posé; mais en réalité, on peut dire que les architectes qui se
sont fait un renom dans la percée de tous nos boulevards ne se
souciaient pas plus de cette question que, de la quadrature du cercle.
Or, c'est précisément cette importante solution du problème,--l'une des
grandes idées de notre siècle!--que l'entreprise des Nouveaux immeubles
du faubourg Saint-Antoine vient heureusement apporter aux travailleurs
comme aux capitalistes.
M. Emile Leménil, architecte, a formulé un programme et présenté des
plans. Une Société anonyme s'est constituée pour mettre ces plans à
exécution, et, dans l'espace d'une année, l'entreprise a été menée à
bonne fin. Notez que l'opération est des plus considérables. C'est toute
une rue nouvelle, d'un très-joli aspect, qui va créer une élégante
petite ville dans l'immense faubourg. Cette rue, que la Compagnie livre
à la ville de Paris entièrement terminée, avec ses trottoirs et sa
chaussée, porte le nom de _rue de l'Industrie Saint-Antoine_ et relie
entre elles les deux grandes artères du faubourg Saint-Antoine et du
boulevard Voltaire. Nous l'avons dit; l'idée-mère qui a inspiré la
création de ces nouveaux immeubles a pour but de mettre à la disposition
de l'ouvrier une installation complète pour sa famille et pour son
atelier. Toutes les locations de la _rue de l'Industrie Saint-Antoine_
sont disposées pour y appeler comme annexes l'industrie et le travail.
Une partie du local est disposée pour l'habitation confortable de la
famille; l'eau, le gaz, l'air, l'espace, la lumière, sont aménagés de
manière à donner pleine et entière satisfaction à toutes les exigences.
Chacun des dix-neuf immeubles dont se compose la rue a un concierge qui
répond pour tous les locataires de la maison. De plus, dans le vestibule
de chacune des maisons se trouve un tableau où peuvent être inscrits à
la peinture les noms et les enseignes des locataires industriels de
l'immeuble. C'est une innovation empruntée aux coutumes de l'Angleterre,
et dont l'utilité est surtout appréciée des fabricants qui ont à fixer
leurs noms et leur spécialité dans la mémoire de leur clientèle.
Mais ce qui complète cette organisation judicieuse de tous points, ce
qui à notre avis fait de cette création une installation réellement
exceptionnelle, c'est la distribution, à volonté, dans ces locaux
industriels, d'une force motrice à vapeur fournie par une machine de 200
chevaux qui va donner la puissance et la vie aux divers outillages dont
le travailleur a besoin pour le service de son industrie.
Ces machines motrices ont une force constante, régulière, assurée, et
leur installation dans l'ensemble, comme dans les détails, est à l'abri
de toute critique. On ne s'en étonnera pas en apprenant que tout ce
travail a été exécuté par la maison Cail et Cie.
Cette force motrice est distribuée, dans chacun des immeubles, des deux
côtés de la rue--sous-sol, rez-de-chaussée, entresol et premier
étage,--au moyen d'arbres et de courroies, comme dans tous les
établissements industriels. Mais nous devons ajouter ici qu'il existe,
en outre, un projet d'application ultérieur dans les autres étages, et
jusque dans les locaux les plus éloignés du centre des machines, d'une
force motrice distribuée au moyen de l'air comprimé, agissant à l'aide
de petits engins spéciaux sur les outils ou métiers à mettre en
mouvement. Un simple tuyau analogue à un tuyau de gaz ou d'eau,
apportera le principe moteur à tous ces engins. L'air en s'échappant
sera même utilisé, soit pour souffler une forge, soit pour assainir les
ateliers. Un brevet a été pris pour cette application spéciale.
Ainsi donc, ces trois éléments essentiels de l'habitation de
l'ouvrier--logement, atelier, force motrice--se trouvent réunis dans les
immeubles de la rue de l'Industrie Saint-Antoine, dans des conditions
irréprochables d'ordre, de confort, d'hygiène et d'économie. Le
travailleur a là sous la main une installation complète, sans aucune
mise de fonds de sa part, et cette organisation avantageuse lui permet
de disposer de toutes ses ressources pour l'acquisition de son outillage
spécial et des matières premières dont il peut avoir besoin.
Disons-le hautement, cette réunion de l'habitation à l'atelier présente
à la classe laborieuse les conditions les plus favorables à la bonne
entente comme à l'économie du ménage. Ces améliorations ont d'ailleurs
été appréciées, dès le premier jour, par les intéressés, qui n'ont pas
attendu la fin des travaux pour arrêter les locations. Tous les
logements ne sont pas encore prêts; mais au fur et à mesure que les
installations s'achèvent, ou voit se multiplier les demandes et la
compagnie compte déjà plus de cent soixante locataires.
La classe dominante jusqu'à présent parmi ces locataires, ce qui était
facile à prévoir par la spécialité de l'industrie du faubourg
Saint-Antoine, est celle des ébénistes et des fabricants de meubles.
Mais à cette branche d'industrie viendront certainement se joindre les
industries annexes, les tourneurs en bois, en métaux, les scieurs de
placage, les fabricants d'articles de Paris, etc., etc... Les locaux
sont d'ailleurs disposés pour recevoir toutes les branches d'industries,
avec ou sans force motrice.
Le locataire peut trouver dans ces immeubles l'eau chaude ou l'eau
froide, ainsi que le gaz.
La rue de l'Industrie-Saint-Antoine sera, nous l'avons dit, une
charmante et coquette petite ville au milieu du vieux faubourg. Tous les
établissements de première nécessité y sont déjà installés. On y trouve
une boulangerie, une pharmacie, un débit de boissons, un établissement
de bains, etc., etc. La rue de l'Industrie-Saint-Antoine sera la
première Salente fondée par le capital au profit du travail.
Henri Vigne.