COURRIER DE PARIS

Il est des délicats, même en bon nombre, qui ne veulent point souffrir

qu'on leur parle encore du shah de Perse. Le nom seul de Nassr-ed-Din

leur irrite les nerfs. Quelques-uns ferment les yeux, d'autres se

bouchent les oreilles. «Passons à un autre incident,» disent-ils. Toute

comparaison blessante mise de côté, ce serait à peu de chose près ce qui

s'est passé, il y a cent ans, à propos d'un homme qu'on avait roué en

place de Grève. Paris ne s'occupait plus que de ce roué. Portrait du

roué à toutes les vitres, relation de la mort du roué vendue dans les

rues par les crieurs publics, conversations sur le roué, bons mots du

roué. Tout cela rendait furieux l'auteur de _Candide_.

--Surtout, disait Mme Denis aux visiteurs, ne parlez pas du roué. M. de

Voltaire vous en voudrait à mort.

Cette susceptibilité du grand vieillard se retrouve à point; c'est à

ceux qui tiennent une plume qu'on fait la recommandation. «Surtout, plus

un mot du shah, n'est-ce pas?» Il ne sera donc plus question du voyageur

dans ce _Courrier_. Mais d'ailleurs, où et comment prendre du neuf à ce

sujet? Aucune des particularités de l'Odyssée royale n'est ignorée. On

connaît la mise en scène de dimanche dernier; on sait la manière dont le

roi des rois a été conduit au palais Bourbon, les fêtes qui ont suivi

son arrivée. Cent feuilles périodiques de toutes dimensions nous ont

tenus au courant de la moindre cérémonie. Nous connaissons les dîners,

le théâtre, l'illumination, la promenade à Versailles. Nul n'aura rien

perdu de cette vie de gala un peu plus somptueuse et tout aussi galante

que celle qui avait été organisée par Sancho Pança dans l'île de

Baratavia en terre ferme.

De nos jours, la statistique se met à tout. Or, savez-vous ce qu'un

membre de l'Académie des sciences, très-profond sur les riens, a pu

calculer? Il a trouvé un résultat à faire dresser les cheveux sur la

tête. Voici ce que c'est: Du moment où Nassr-ed-Din est arrivé de

Cherbourg à Passy, de Passy à l'Arc-de-Triomphe, de ce monument à sa

résidence et de son palais à celui de Louis XIV, à Versailles, on a

écrit, imprimé, public et fait lire au peuple le plus spirituel de la

terre, à ce qu'il prétend, sur le shah, à propos du shah et de ses

contingents, une masse compacte de 7 milliards 500 millions de lettres,

c'est-à-dire de quoi composer vingt-cinq volumes in-octavo de 325 pages

l'un. Le moyen de lutter contre tant de flots d'encre! Et, sans être

pour cela Voltaire, comment ne pas aspirer à ne plus lire ni rien

entendre lire sur une actualité si dévorante?

Par bonheur, en ce moment, le plus gros de la besogne est fait. Les

lustres s'éteignent, l'orchestre se tait; on ne débite plus de madrigaux

à l'oreille du visiteur, et le visiteur ne charge plus son drogman de

répondre. Allons, l'imprévu de cette aventure est déjà usé. Tous ceux de

nos mondains qui avaient prolongé leur séjour jusqu'à l'heure où le shah

serait notre hôte ont bouclé leurs valises. Les blasés s'écrient:

«Comment! ce n'était que ça?» Mot terrible que vous avez si souvent

entendu, couplet final de toutes les comédies d'ici-bas, grandes et

petites. Dans quarante-huit heures, le prince à l'aigrette de diamants

ne sera plus qu'un point dans l'histoire.

Aller aux eaux, se réfugier aux bains de mer, rien de mieux;

l'engouement s'en mêle, l'imitation à outrance y pousse les oisifs et

les sots, et voilà le mal. De juin à septembre, le fait d'émigrer aux

sources ou sur les plages sévit sur les familles à l'égal d'une endémie.

Tout petit prince a des ambassadeurs, disait La Fontaine. Toute maison à

pauvre chevance prétend mener la vie de loisir à Plombières ou à

Trouville. Il en résulte Dieu sait quelle ruine pour le mari, martyr

cent fois plus à plaindre que ceux qui ont été faits par Néron et par

Dioclétien. En 1873, la jeune femme qui va aux eaux ou bien aux bains de

mer pousse les siens à l'abîme à cause des toilettes insensées, des

frais du parcours, de ce qu'il faut pour le séjour au Casino et pour

tout ce qui s'ensuit. Personne n'ignore ces détails et personne n'ose

s'en affranchir.

Il est mort, il n'y a pas longtemps, un homme de science, presque un

grand homme, tout médecin de province qu'il fût. J'ai voulu nommer le

docteur Bretonneau, célèbre à Tours, tout aussi connu à Paris. Sauf un

très-petit nombre de cas, ce savant déconseillait les eaux, mais sans

succès. Il n'ignorait pas que chez nous la mode a toujours passé et

passera toujours avant la raison. Pour faire voir combien peu sa parole

était écoutée, il se plaisait à raconter le trait suivant;

Un jour,--c'était au chef-lieu de la Touraine,--un de ses anciens

domestiques vint lui demander quelque chose comme une consultation.

L'homme entra et salua fort poliment.

Le nouveau venu.--Bonjour, monsieur le docteur.

Le docteur Bretonneau.--Bonjour, monsieur.

L'étranger.--Est-ce que vous ne me reconnaissez pas, monsieur le

docteur?

Le docteur Bretonneau.--Pas précisément. Je sais que vous êtes le maire

de Fouilly-le-Persil.

Le Maire.--Oui, mais je suis aussi votre ancien cocher, Baptiste; vous

savez bien?

Le docteur.--Tiens, c'est toi, mon gaillard! et tu es maire! Au fait,

c'est la conséquence de nos moeurs démocratiques. Ce qu'il y a de mieux,

c'est que tu n'en es pas plus fier pour ça. Mais, au fait, je te dis

toi, à une autorité, à monsieur le maire! je m'oublie! Mais, écoute.

Quand je te dirai toi, ce sera pour Baptiste, mon ancien cocher; quand

je te dirai vous, ce sera pour monsieur le maire. (Ici une pause.) Eh

bien, voyons, Baptiste, que veux-tu de moi?

Baptiste.--Monsieur le docteur, je viens vous consulter pour un

rhumatisme qui me fait souffrir mort et passion.

Le docteur.--On ne guérit guère d'un rhumatisme.

Baptiste.--Mais un médecin de Paris, qui est crâne médecin, allez! m'a

dit qu'il en faisait son affaire.

Le docteur.--Ton crâne médecin n'est pas une somnambule?

Baptiste.--Non, c'est un monsieur décoré.

Le docteur.--J'aurais dû m'en douter. Eh bien, que conseille-t-il?

Baptiste.--Tout simplement d'aller aux eaux de Vichy.

Le docteur.--Aux eaux! Mais, Baptiste, ça te coûtera au moins quatre ou

cinq cents francs, les eaux! Est-ce que tu peux te permettre cette

dépense?

Baptiste.--Eh oui, docteur, surtout quand il s'agit de ma santé. Cinq

cents francs vont et viennent.

Le docteur.--Eh bien, écoute; veux-tu un bon conseil de ton ancien

maître?

Baptiste.--Tout de même.

Le docteur.--Parlons donc raison. Avec tes 500 francs, tu auras deux

belles vaches, race charolaise. Achète-les. Tu seras sûr de ne pas

perdre ton argent. Tandis qu'en allant aux eaux, je te préviens que tu

ne guériras jamais ton rhumatisme. Adieu, fais ce que je te dis et

reviens me voir.

La saison finie, Baptiste reparut, en effet. Il n'avait pas suivi le

conseil. On sait que quand on demande un conseil, c'est toujours pour ne

pas le suivre. Il revenait de Vichy; il avait 500 francs de moins dans

sa poche, mais il avait toujours son rhumatisme.

--Mon pauvre garçon, lui dit le docteur, j'ai fait pour toi tout ce que

j'avais à faire. A présent, va-t-en au diable.

Un homme qui n'ira pas au diable, mais qui se prépare à courir de

brillantes et héroïques aventures, c'est Pertuiset.--Qu'est-ce que c'est

que ça, Pertuiset? va-t-on demander.--Tout simplement le successeur

immédiat et comme l'héritier présomptif de Jules Gérard, le tueur de

lions. Un chasseur, un inventeur, un homme d'aventures, un de ceux qui

s'agitent le plus pour étendre au loin l'influence française et pour

enrichir la géographie de notions nouvelles. Dans le monde du sport, on

connaît ses prouesses, déjà nombreuses. En Afrique, il a tué le lion, en

se jouant; il a de plus contribué à fonder cette Société fameuse qui

devait organiser des caravanes de voyageurs d'Alger au Sénégal,

traversant le grand Désert. Si l'entreprise n'a pas eu de suite, ça été,

non de sa faute, mais à cause de la timidité imbécile des capitaux.

J'ai dit qu'il est un inventeur. Il a créé, en effet, la balle

explosible, engin terrible, véritable foudre portative, plus terrible

que celle que Benjamin Franklin a enchaînée au moyen de l'aimant.

Celle-là, on ne peut pas l'empêcher d'éclater. En éclatant, la balle

explosible transperce tout, une cuirasse, un mur, un navire blindé. Si,

en 1870, au moment de la guerre qui nous a tant éprouvés, la balle de

Pertuiset eût été adoptée, il n'y aurait eu qu'une bataille au lieu de

cent, et tout porte à croire qu'elle eut été à notre profit.

Pour le moment, Pertuiset s'occupe moins de pyrotechnie que de voyages.

Après avoir exploré l'Amérique du Sud, il revient chez nous avec des

idées de conquête. Entre la république du Chili et la Patagonie, il

existe une région d'une richesse sans égale qu'on appelle la

Terre-de-Feu. Terre-de-Feu est ici une antiphrase, le mot signifie autre

chose que ce qu'il a l'air de dire, car le climat est tempéré et même

froid. Les naturels du pays, sauvages indomptés, possèdent vingt sortes

de trésors dont ils ne se servent pas: mines d'or, mines d'argent,

houille, cobalt, guano, etc., etc. Ils ont des pécaris par millions, des

morses féconds en ivoire, d'admirables forêts. Mais toujours envieux,

ils n'entendent pas que le civilisé approche de ces richesses. Malheur à

l'Européen qui entrerait chez eux!

Pertuiset, nouveau Jason allant à Cholcos, a organisé une expédition

militaire contre les _Feugiens_. En septembre prochain il fera irruption

dans la grande île, à la tête d'un bataillon couvert de cottes de

mailles et armé de chassepots. Les sauvages ont la fronde, les flèches

et la massue. Qui remportera d'eux ou du nouveau Fernand Cortez? Les

sauvages seront-ils battus? Pertuiset, percé de javelines, sera-t-il

mangé par eux, un soir, comme plat du milieu, avec de l'ail et des

piments?--Toute l'Amérique du Sud et un peu le beau monde de Paris se

préoccupent vivement de cette affaire.--Quant à nous, nos sentiments ne

sont pas douteux. Il nous paraît fort désirable que le hardi voyageur

réussisse pleinement dans son entreprise et qu'il ajoute une rallonge

aux colonies françaises.

Il y a depuis longtemps à l'École des Beaux-Arts un proverbe fort connu.

Cet adage, je demande la permission de le rapporter ici, prévenant le

lecteur que je le transcris sans intention méchante pour personne. On

dit donc: _Gueux connue un peintre, grossier comme un sculpteur, bête

comme un musicien, bien mis comme un architecte_.--Eh bien, tout cela,

Dieu merci, est faux comme un jeton. Il y a une multitude de peintres

qui ne sont pas gueux. Bien plus M. Edmond About le démontrait l'autre

jour, le moyen le plus simple de devenir millionnaire au temps où nous

sommes, c'est de promener un pinceau sur une toile. Par ce qui se passe

journellement à l'Hôtel des Ventes, on sait que cela vaut une mine

d'or.--Grossier comme un sculpteur,--qui y croira? L'homme le plus

galant du dix-neuvième siècle aura été l'auteur d'une statue célèbre.

Trois autres statuaires bien connus n'ouvrent la bouche que pour débiter

des madrigaux que Dorat ne désavouerait pas s'il venait à

renaître.--Bête comme un musicien,--ah! je sais, La Bruyère a déjà écrit

quelque chose comme ça, mais les temps ont changé. Que ferez-vous des

bons mots de Rossini? Que direz-vous des jolies boutades d'Auber?

Jacques Offenbach, sachez-le, s'entend fort bien à tourner une

épigramme.--Bien mis comme un architecte!--Pour le coup, vu les moeurs

du monde artiste, ça, c'est la plus cruelle des injures.--Un homme bien

mis est un homme perdu de réputation.--Et l'autre jour, deux amis ont

été sur le point de se couper la gorge à cause de ce tronçon de

proverbe.

F*** rencontre S*** avec des habits neufs.

--Comme tu es bien mis! Quelle correction dans les entournures? On te

prendrait pour un notaire.

S'il eût dit: On te prendrait pour un architecte, la chose aurait déjà

été assez grave, mais pour un notaire.--Il y a eu envoi de témoins,

rendez-vous pris; au moment de se tuer, on s'est donné la main, dans

l'île de Croissy, sur le terrain.

Paris devient de plus en plus buveur de bière; c'est même là l'objet

d'un très-grand chagrin pour les esprits qui redoutent l'envahissement

de tout ce qui a un caractère germanique. Ainsi tel duc que je pourrais

vous nommer craint que l'abus du bock ne finisse par nous rendre

Allemands. On rencontre, par bonheur, un grand nombre d'opiniâtres qui

tiennent pour le vin. Citons, si vous voulez, les membres du Caveau.

Ajoutons-y les comédiens, les orateurs, les poètes du midi. Dans cette

liste il est juste de ranger un aquarelliste de talent, l'excellent

G***, si bon Français à tous les points de vue.

Voilà quelques jours, sous les marronniers de la Bourse, on commentait

un télégramme, venu de la Côte-d'Or.

Dijon, 2 juillet 1873.

_Les traces de la gelée s'effacent; la vigne va bien._

--La vigne va bien! Quand je vous disais, s'écria G, que l'année que

nous traversons est une année calomniée!

Philibert Audebrand.

[Illustration: LE VOYAGE DU SHAH DE PERSE.--Réception de S. M. par le

Président de la République à la gare de Passy.]

[Illustration: LE VOYAGE DU SHAH DE PERSE--Réception de S. M. par M. le

Préfet de la Seine sur la place de l'Étoile.]

L'Illustration, No. 1585, 12 Juillet 1873 · 第 7 / 30 题