4 août 1418.

Le supplice de des Essarts fut le dernier acte de la tyrannie de

Caboche. Malgré les agents du duc de Bourgogne, la population de

Paris se souleva en masse contre les Cabochiens. Le duc de

Guyenne se mit à la tête de la réaction, et le duc de Bourgogne

lui-même, ne pouvant empêcher ce qui se faisait, suivit le

mouvement pour conserver quelque crédit sur l'esprit des

Parisiens. Les Cabochiens furent vaincus à l'hôtel de ville,

massacrés et chassés de Paris.

Juvénal des Ursins.

Les Anglois estoient joyeux de la division qu'ils voyoient estre entre

les seigneurs de France. Et fut le roy d'Angleterre conseillé de faire

une armée, et de l'envoyer vers la coste de Normandie, sçavoir s'ils

pourroient avoir quelque entrée et place. De faict, il envoya une

armée vers Dieppe, qui y cuida descendre. Mais les nobles et le peuple

du pays s'assemblèrent sur le rivage de la mer, et combattirent les

Anglois, tellement qu'ils les desconfirent. Et fut le capitaine des

Anglois tué, et pource se retrahirent en Angleterre. Quand le roy

d'Angleterre sceut l'adventure, il en fut bien desplaisant, et ordonna

une plus grande armée à faire: de faict il le fit, et prirent terre.

Le Borgne de la Heuse y alla, et prit des gens ce qu'il put. Et cuida

défendre la descente desdits Anglois; mais il fut bien lourdement

rebouté, et y eut plusieurs chevaux morts de traicts, et aussi de ses

gens pris, et fut contraint de s'en retourner. Les Anglois cuidèrent

trouver manière d'avoir Dieppe; mais ils faillirent. Et vinrent vers

Le Tresport, entrèrent dedans, et en l'abbaye, et y boutèrent le feu,

et ardirent tout, mesme une partie des religieux. Plusieurs gens

tuèrent et navrèrent, et si en prirent, et s'en retournèrent en

Angleterre à tout leur proye.

La chose venue à la cognoissance des seigneurs d'Orléans, Bourbon,

Alençon, et autres, et la manière qu'on tenoit à Paris à la descente

desdits Anglois, ils envoyèrent vers le roi, en s'offrant à son

service: en requérant que les traités de paix qui avoient esté faits,

accordés, promis et jurés, fussent entretenus, gardés et observés. Et

que au regard d'eux, ils ne se trouveroient point qu'ils eussent fait

chose au contraire. Et que en la ville de Paris plusieurs choses

horribles et détestables se faisoient contre les traités de paix.

Mais les bouchers et leurs alliés en tenoient bien peu de compte. Et

firent faire le procès dudit messire des Essars. Et luy imposoit-on

plusieurs cas et choses, qu'on disoit qu'il avoit commis et perpétré,

dont des aucunes dessus est faite mention. Et fut condamné à estre

traisné sur une claye du Palais jusques au Chastellet, puis à avoir la

teste couppée aux halles. Laquelle sentence, qui estoit bien piteuse,

et à la requeste de ceux qu'il avoit premièrement mis sus, et eslevés,

fut exécutée. Et le mit-on au Palais sur une claye attachée au bout de

la charette, et fut traisné les mains liées jusques au Chastellet: en

le menant il sousrioit, et disoit-on qu'il ne cuidoit point mourir, et

qu'il pensoit que le peuple dont il avoit esté fort accointé et

familier, et qui encores l'aimoit, le deust rescourre. Et s'il y en

eust eu un qui eust commencé, on l'eust rescous, car en le menant ils

murmuroient très-fort de ce qu'on luy faisoit. Outre qu'il avoit

espérance que le duc de Bourgongne luy tînt la promesse qu'il luy

avoit faite en la bastille Sainct-Antoine, qu'il n'auroit mal non plus

que luy. Mais il fui mis devant le Chastellet dessus la charrette, et

mené aux halles, et là eut la teste couppée, son corps fut mené au

gibet, et mis au propre lieu où fut mis Montagu. Et disoient aucuns

que «c'estoit un jugement de Dieu de ce qu'il mourut, comme il avoit

fait mourir ledit Montagu.»

Audit mois advint que Jacqueville, et ses soudoyers, qui estoient

orgueilleux et hautains, vinrent un jour de nuict, entre onze et douze

heures au soir, en l'hostel de monseigneur de Guyenne, où il

s'esbatoit, et avoit-on dansé. Et vint jusques en la chambre dudit

seigneur, et le commença à hautement tancer, et le reprendre des

chères qu'il faisoit, et des danses et despenses, et dit plusieurs

paroles trop fières et orgueilleuses contre un tel seigneur, et «qu'on

ne lui souffriroit pas faire ses volontés, et s'il ne se advisoit,

qu'on y mettroit remède.» A ces paroles estoit présent le seigneur de

La Trimouille, qui ne se put faire qu'il ne respondist audit

Jacqueville, que «ce n'estoit pas bien fait de parler ainsi dudit

seigneur, ni à luy à faire, et que l'heure estoit bien impertinente,

et les paroles trop fières et hautaines, vu le petit lieu dont il

estoit.» Sur ce se meurent paroles, tellement que La Trimouille

desmentit Jacqueville, et aussi Jacqueville La Trimouille. Monseigneur

de Guyenne, voyant la manière dudit Jacqueville, tira une petite dague

qu'il avoit, et en bailla trois coups audit Jacqueville par la

poitrine, sans qu'il luy fist aucun mal, car il avoit bon haubergeon

dessous sa robe. Le lendemain ledit Jacqueville et ses cabochiens

s'esmeurent en intention d'aller tuer ledit seigneur de La Trimouille:

de faict, ils eussent accomply leur mauvaise volonté, si ce n'eust

esté le duc de Bourgongne, qui les appaisa tellement, qu'ils

laissèrent leur fureur et se refroidirent; mais du courroux qu'en eut

monseigneur de Guyenne, il fut trois jours qu'il jettoit et crachoit

le sang par la bouche, et en fut très-bien malade.

Le roy fut gary, et revint en bonne santé. Laquelle chose venue à la

cognoissance des seigneurs d'Orléans et autres dessus nommés, ils

envoyèrent devers le roy une ambassade, en lui requérant qu'il voulust

faire entretenir la paix, ainsi qu'elle avoit esté jurée et promise.

Le roy envoya vers eux l'evesque de Tournay, l'hermite de la Faye,

maistre Pierre de Marigny, et un secrétaire, lesquels seigneurs

estoient à Verneuil, et parlèrent longuement ensemble. Et s'en

retourna ladite ambassade arrière vers le roy à Paris, où ils

rapportèrent pleinement, comme lesdits seigneurs vouloient paix et ne

demandoient autre chose, et que hors la ville en quelque lieu sur ils

peussent parler ensemble. Et si rapportèrent lesdits ambassadeurs, que

lesdits seigneurs se plaignoient fort de ce qu'on ne leur rendoit

leurs places prises durant la guerre, ainsi qu'il leur avoit esté

promis. Et aussi des mutations qu'on avoit fait des officiers des

maisons du roy, de la reyne, de monseigneur de Guyenne, et des

capitaines ès places du roy, et des prisonniers, tant des seigneurs,

et officiers, que des femmes et des manières qu'on tenoit ès choses

qu'on faisoit.

Quand ceux qu'on nommoit cabochiens sceurent que les matières se

disposoient à la paix, ils furent moult troublés, cognoissant que ce

qu'ils avoient fait par leur puissance, qui gisoit en cruauté et

inhumanité, cesseroit; partant de tout leur pouvoir ils trouvèrent

bourdes et choses non véritables, ni apparentes, pour cuider empescher

la paix: toutesfois ils delivrèrent de prison les dames et aucuns des

prisonniers.

Or estoit le duc de Berry, à tout son chapperon blanc, logé au

cloistre de Nostre-Dame, en l'hostel d'un docteur en médecine, nommé

maistre Simon Allegret, qui estoit son physicien. Et presque tous les

jours il vouloit que ledit feu maistre Jean Juvénal des Ursins,

seigneur de Traignel, allast devers luy. Ils conféroient ensemble du

temps qui couroit et des choses qu'on fesoit et disoit. Ledit seigneur

dit audit Juvénal: «Serons-nous tousjours en ce poinct, que ces

meschantes gens ayent auctorité et domination?» Auquel le seigneur de

Traignel respondit: «Ayez espérance en Dieu, car en brief temps vous

les verrez destruits et venus en grande confusion.» Or tous les jours

il ne pensoit, ne imaginoit que la manière comme il pourroit faire, et

délibéra d'y remédier: il estoit bien noble homme, de haut courage,

sage et prudent, qui avoit gouverné la ville de Paris douze ou treize

ans, en bonne paix, amour et concorde. Et estoit en grand soucy comme

il pourroit sçavoir si aucuns de la ville seroient avec luy, et de son

imagination: car il ne s'osoit descouvrir à personne, combien que

plusieurs de Paris des plus grands et moyens, estoient de sa volonté.

Luy donc estant en ceste pensée et grande perplexité, par trois

nuicts, comme au poinct du jour il luy sembloit qu'il songeoit, ou

qu'on luy disoit: «_Surgite cum sederetis, qui manducatis panem

doloris_.» Et un matin madame sa femme, qui estoit une bonne et dévote

dame, luy dit: «Mon amy et mary, j'ai ouy au matin que vous disiez ou

qu'on vous disoit ces mots contenus en mes heures, où il y a: _Surgite

cum sederetis, qui manducatis panem doloris_. Qu'est-ce à dire?» Et le

bon seigneur lui respondit: «Ma mie, nous avons onze enfans, et est

bien mestier que nous priions Dieu qu'il nous doint bonne paix, et

ayons espérance en luy, et il nous aidera.» Or en la cité y avoit deux

quarteniers drappiers, l'un nommé Estienne d'Ancenne, l'autre

Gervaisot de Merilles, qui souvent conversoient avec leurs quarteniers

et dixeniers, et sentoient bien par leurs paroles qu'ils estoient bien

mal contens des cabochiens.

Un soir ils vindrent devers monseigneur de Berry, et se trouvèrent

d'adventure ensemble, ledit Juvénal avec ledit duc de Berry: là ils

conclurent qu'ils vivroient et mourroient ensemble, et exposeroient

corps et biens à rompre les entreprises desdits bouchers et de leurs

alliés, et rompre leur faict. Le plus expédient estoit de trouver

moyen de souslever le peuple contre eux: et en ceste pensée et volonté

estoient plusieurs gens de bien de Paris, de divers quartiers: et

grommeloit fort le peuple, pource qu'ils voyoient que lesdits

bouchers, et leurs alliés, par leur langage ne vouloient point de

paix: car ils firent faire lettres au roy très-séditieuses contre les

seigneurs, c'est à sçavoir Sicile, Orléans, Bourbon, Alençon, et

autres, et les faisoient publier par Paris, disant «que lesdits

seigneurs vouloient destruire la ville, et faire tuer des plus grands,

et prendre leurs femmes, et les faire espouser à leurs valets et

serviteurs, et plus leurs autres langages non véritables.» Mais

nonobstant leurs langages et paroles, le roy et son conseil

délibérèrent d'entendre à paix, et envoya le roy bien notable

ambassade au pont de l'Arche, où estoient lesdits seigneurs, lesquels

respondirent qu'ils ne demandoient que paix. Et vint à Paris, de par

lesdits seigneurs, un bien notable homme et vaillant clerc, nommé

maistre Guillaume Signet. Lequel devant le roy, en la présence de

monseigneur le dauphin, Berry, Bourgongne, et plusieurs dits

cabochiens, fit une moult notable proposition: monstrant en effet «le

grand inconvénient au roy et royaume, par les divisions qui avoient

couru et couroient: que les Anglois sous ombre desdites divisions,

pourroient descendre et faire grand dommage au royaume, et qu'il n'y

avoit remède que d'avoir paix.» Pour abréger, il fut delibéré et

conclu par le roy qu'il vouloit paix. Et pour ceste cause allèrent à

Pontoise lesdits duc de Berry et de Bourgongne, où il y eut articles

faits, beaux et bons, lesquels plurent à toutes les parties. Et s'en

retournèrent lesdits ducs de Berry et de Bourgongne à Paris.

Le premier jour d'aoust, qui fust un mardy, les articles de la paix

furent lus devant le roy, monseigneur de Guyenne, et plusieurs

seigneurs présens. Et ainsi qu'on vouloit délibérer, maistre Jean de

Troyes, les Sainct-Yons, et les Gois, et Caboche, vindrent par une

manière assez impétueuse, en requérant «qu'ils vissent les articles,

et qu'ils assembleroient sur iceux ceux de la ville, car la chose leur

touchoit grandement.» Ausquels fut respondu «que le roy vouloit paix

et qu'ils entendroient lire les articles, s'ils vouloient, mais qu'ils

n'en auroient aucune copie.» Le lendemain, qui fut mercredy matin, ils

s'assemblèrent en l'hostel de ville, jusques à bien mille personnes.

Plusieurs y en avoit de divers quartiers, qui y estoient à bonne

intention allés, pour contredire ausdits cabochiens. Dans ladite

assemblée proposa un advocat en parlement, nommé maistre Jean Rapiot,

bien notable nommé, qui avoit belle parole et haute. En sa

proposition, il n'entendoit pas de rompre le bien de la paix et dit

«que le prévost des marchands et les eschevins la vouloient». Mais les

cabochiens dirent «qu'il estoit bon que préalablement, voire

nécessaire, qu'on monstrat aux seigneurs d'Orléans, Bourbon et

Alençon, et à leurs alliés, les mauvaisetiés et trahisons qu'ils

avaient fait ou voulu faire, afin qu'ils cognussent quelle grâce on

leur faisoit d'avoir paix à eux, et aussi qu'on leur montrast et lût

les articles audit lieu.» Et les tenoit maistre Jean de Troyes en une

feuille de papier en sa main: lors il fut par un de la ville dit «que

la matière estoit grande et haute, et que le meilleur seroit que elle

se délibérast par les quartiers, et que le lendemain, qui estoit

jeudy, les quarteniers, qui estoient présens, assemblassent les

quartiers, et que là pourroit-on lire ce que tenoit ledit de Troyes,

au lieu où les assemblées des quartiers se faisoient.» Et après, tous

ceux qui estoient présens, excepté ceux de la ligue dudit de Troyes,

commencèrent à crier: «Par les quartiers!» Lors un de ceux de

Sainct-Yons, qui estoit armé, et au bout du grand banc, va dire «qu'il

le falloit faire promptement, et que la chose estoit hastive». Et lors

derechef la plus grande partie des présens commença derechef à crier:

«Par les quartiers!» L'un des Gois qui estoit armé dit hautement que

«quiconque le voulust voir, il se feroit promptement audit lieu». Lors

un charpentier du cimetière Saint-Jean, nommé Guillaume Cirace, qui

estoit quartenier, se leva et dit «que la plus grande partie estoit

d'opinion que il se fist par les quartiers, et que ainsi le falloit-il

faire». Mais lesdits Sainct-Yons et les Gois bien arrogamment luy

contredirent, en disant «que malgré son visage il se feroit en la

place». Lequel Cirace d'un bon courage et visage va dire «que il se

feroit par les quartiers, et que s'ils le vouloient empescher, il y

avoit à Paris autant de frappeurs de coignées, que de assommeurs de

bœufs ou vaches». Et lors les autres se turent, et demeura la

conclusion qu'il se feroit par les quartiers, et s'en alla chacun en

son hostel.

Le jeudy matin maistre Jean de Troyes, qui estoit concierge du Palais

et y demeuroit, fit grande diligence d'assembler les quarteniers de la

cité au cloistre Sainct-Éloy, pour les induire à sa volonté; et

estoient assemblés avant qu'on appellast advocats en parlement, où

estoit ledit seigneur de Traignel, advocat du roy. Auquel lesdits

quarteniers Guillaume d'Ancenne et Gervaisot de Merilles firent à

sçavoir l'assemblée soudainement faite. Et s'en vint à Sainct-Éloy, et

n'y sceut si tost venir, que ledit maistre Jean de Troyes n'eust

commencé son sermon. Quand il vit ledit seigneur de Traignel il luy

dit «qu'il fust le très-bien venu, et qu'il estoit bien joyeux de sa

venue». Et tenoit ladite cédule, dont dessus est fait mention, en sa

main, contenant merveilleuses choses contre lesdits seigneurs, non

véritables, laquelle fut lue. Et demanda audit seigneur de Traignel,

«qu'il lui en sembloit, et s'il n'estoit pas bon qu'on la montrast au

roy et à ceux de son conseil, avant qu'on accordast aucunement les

articles de la paix». Lequel de Traignel respondit «qu'il luy sembloit

que puisqu'il plaisoit au roy que toutes les choses qui avoient été

dites ou faites à ce temps passé fussent oubliées ou abolies, tant

d'un costé que d'autre, sans que jamais en fust faite mention, que

rien ne se devoit plus ramentevoir; et que les choses contenues en

ladite cédule estoient toutes séditieuses et taillées d'empêcher le

traité de paix, laquelle le peuple devoit désirer». Et sans plus

demander à autres opinion aucune, tous à une voix dirent que «ledit

seigneur disoit bien, et qu'il falloit avoir la paix,» en criant tous

d'une voix: «La paix! la paix! et qu'on devoit déchirer ladite cédule

que tenoit ledit de Troyes.» De faict elle luy fut ostée des mains, et

mise en plus de cent pièces. Tantost par la ville fut divulgué ce qui

avoit esté fait au quartier de la Cité, et tout le peuple des autres

quartiers fut de semblable opinion, excepté les deux quartiers de

devers les halles et l'hostel d'Artois, où estoit logé le duc de

Bourgongne. Tantost après dîner, ledit Juvénal accompagné des

principaux de la cité, tant d'église que autres, jusques au nombre de

trente personnes, se mit en chemin pour aller à Sainct-Paul devers le

roy. En y allant, plusieurs autres notables personnes de divers

quartiers le suivirent, et trouvèrent le roy audit hostel, et en sa

compagnée le duc de Bourgongne et autres ses alliés. Et en bref luy

exposa ledit Juvénal leur venue, «en monstrant les maux qui estoient

advenus par les divisions, et que la paix estoit nécessaire: et luy

supplioient ses bons bourgeois de Paris qu'il voulust tellement

entendre et faire que bonne paix et ferme fust faite. Et pour parvenir

à ce, qu'il en voulust charger monseigneur de Guyenne, son fils». Le

roy respondit en brief que leur requeste estoit raisonnable, et que

c'estoit bien raison que ainsi fust fait». Lors le duc de Bourgongne

dit audit seigneur de Traignel: «Juvénal, Juvénal, entendez-vous bien,

ce n'est pas la manière de ainsi venir.» Et il luy respondit que

«autrement on ne pouvoit venir à conclusion de paix, vues les manières

que tenoient lesdits bouchers, et que autres fois il en avoit esté

adverty, mais il n'y avoit voulu entendre». Après ces choses, ils s'en

allèrent vers monseigneur le dauphin, duc de Guyenne, et se mit ledit

seigneur à une fenestre accoudé; sur ses espaules estoit un des

Sainct-Yons. Là luy furent dites les paroles qu'on avoit devant dites

au roy. Lequel seigneur dit «qu'il vouloit la paix, et y entendroit de

son pouvoir, et le monstreroit par effet». Si luy fut requis, pour

éviter toutes doubtes, «qu'il mist la bastille de Sainct-Antoine en sa

main et qu'il fit tant qu'il en eust les clefs». Pour laquelle chose

il envoya vers le duc de Bourgongne, qui en avoit la garde, ou autres

de par luy. Lequel envoya quérir ceux de ladite bastille et fit

délivrer la place audit seigneur, lequel la bailla en garde à messire

Regnaud d'Angennes, lequel depuis trois ou quatre jours avoit esté

délivré de prison. Au surplus, il fut requis et supplié audit

seigneur, «qu'il lui plus le lendemain matin, qui estoit vendredy, se

mettre sus et chevaucher par la ville de Paris,» lequel promit de

ainsi le faire. Et s'en retournèrent ledit seigneur de Traignel et

ceux de sa compagnée. Et s'en retournant ils trouvèrent le recteur,

accompagné d'aucuns de l'Université, qui alloit devers le roy et

monseigneur de Guyenne, pour pareille cause. Lesquels y allèrent et

eurent pareille response que dessus.

Le peuple de Paris estoit jà tout esmeu à la paix: et estoient

principalement aucuns qui se mettoient sus, c'est à sçavoir Pierre

Oger vers Sainct-Germain de l'Auxerrois; Estienne de Bonpuis vers

Saincte-Oportune, Guillaume Cirace au cimetière de Sainct-Jean et en

la porte Baudeloier; et tous ceux de la cité en la compagnée dudit

seigneur de Traignel, pour sçavoir ce qu'on auroit à faire. Le

vendredy matin il alla ouyr messe à la Madeleine, qui est jouxte son

hostel[143]. Et envoya querir le duc de Berry, et y alla, lequel duc

luy demanda: «Qu'est cecy, Juvénal, que voulez faire, dites-moi ce que

je ferai?» Par lequel fut respondu: «Monseigneur, passez la rivière,

et faites mener vos chevaux autour, et allez à l'hostel de monseigneur

de Guyenne, et luy dites qu'il monte à cheval et s'en vienne au long

de la rue Sainct-Antoine vers le Louvre, et il délivrera messeigneurs

les ducs de Bavière et de Bar. Et ne vous souciez: car aujourd'hui

j'ay espérance en Dieu que tout se portera bien et que serez paisible

capitaine de Paris: j'iray avec les autres, et nous rendrons tous à

monseigneur le dauphin et à vous.» Lors ledit duc de Berry fit ce que

dit est. Et ledit Juvénal s'en vint avec tous ceux de la cité à

Sainct-Germain de l'Auxerrois, où estoit Pierre Oger, afin que

ensemble ils fussent plus forts. Car les prévost des marchands et

eschevins, les archers et arbalestriers de la ville, et tous les

cabochiens, estoient assemblés en Grève, de mille à douze cens bien

ordonnés, se doutant qu'on ne leur courust sus, prêts de se défendre.

Le duc de Bourgongne faisoit grande diligence de rompre l'embusche

dudit seigneur, laquelle estoit jà mise sus, et chevauchoit par la

ville au long de la rue Sainct-Antoine. Quand il fut à la porte

Baudés, ledit Juvénal, lui sixiesme seulement, prit le chemin à venir

par devant Sainct-Jean en Grève, où il trouva belle et grande

compagnée des autres, et passa par le milieu d'eux. En passant,

Laurens Callot, neveu de maistre Jean de Troyes, prit maistre Jean,

fils dudit Juvénal, par la bride de son cheval, et luy demanda «qu'ils

feroient». Et il luy respondit: «Suivez-nous, avec monseigneur le

dauphin, et vous ne pourrez faillir.» Et ainsi le firent, et prirent

leur chemin par devers le pont de Notre-Dame, en allant par

Chastellet, au long de la rivière. Et estoit jà monseigneur le dauphin

devant le Louvre. Et avec luy estoient les ducs de Berry et de

Bourgongne. Et délivra les ducs de Bavière et de Bar, qui se mirent en

sa compagnée. Quand lesdits de Troyes et les cabochiens furent en une

vallée sur la rivière, près de Sainct-Germain de l'Auxerrois, un nommé

Gervaisot Dyonnis, tapissier, qui avoit en sa compagnée aucuns

compagnons, vit et apperçeut ledit maistre Jean de Troyes qui luy

avoit fait desplaisir; il tira son épée en disant: «Ribault traistre,

à ce coup je t'auray.» Et tout soudainement on ne sceut ce que tous

devinrent, car ils s'enfuirent. Et envoya-l'on demander audit Juvénal

«si on iroit fermer les portes, afin qu'ils ne s'en allassent». Et il

respondit «qu'on laissast tout ouvert, et s'en allast qui voudroit, et

qui voudroit demeurer demeurast, et que on ne vouloit que paix et bon

amour ensemble.» Mais ils s'en allèrent, et prirent de leurs biens ce

qu'ils voulurent, et les emportèrent. Et prirent lesdits seigneurs

leur chemin en Grève, où il y en avoit qui avoient grand desir de

frapper sur le duc de Bourgongne, dont il se doutoit fort. Parquoy il

envoya demander audit seigneur de Traignel, s'il avoit garde. Et il

respondit que «non, et qu'il ne s'en doutast, et qu'ils mourroient

tous avant que on luy fist desplaisir de sa personne.» Quand ils

furent devant l'hostel de ville, ils descendirent, et montèrent en

haut en une chambre lesdits seigneurs, les prévost des marchands et

eschevins, et ledit seigneur de Traignel. Monseigneur le Dauphin dit

audit seigneur de Traignel: «Juvénal, dites ce que nous avons à faire

comme je vous ay dit.» Lors il commença à dire comme la ville avoit

esté mal gouvernée, en récitant les maux qu'on y faisoit. Et dit au

prévost des marchands, nommé Andriet de Pernon, «qu'il estoit bon

preud'homme, et que ledit seigneur vouloit qu'il demeurast et aussi

deux eschevins, et que lesdits de Troyes et du Belloy ne le seroient

plus»; et au lieu d'eux on mit Guillaume Cirace et Gervaisot de

Merilles; que monseigneur de Berry seroit capitaine de Paris; que

monseigneur de Guyenne prendroit la Bastille de Sainct-Antoine en sa

main, et y mettroit monseigneur de Bavière, son oncle, pour son

lieutenant, et le duc de Bar seroit capitaine du Louvre. Lesquels deux

seigneurs on venoit de délivrer de prison, et estoit commune renommée

que le lendemain, qui estoit samedy, on leur devoit coupper les

testes. Et au gouvernement de la prévosté de Paris messire Tanneguy du

Chastel et messire Bertrand de Montauban, deux vaillans chevaliers.

Depuis ledit messire Tanneguy eut seul la prévosté. Après ces choses

ainsi faites, lesdits seigneurs et le peuple se départirent et

allèrent prendre leur réfection. Or est une chose merveilleuse, que

oncques après ladite mutation, ni en icelle faisant, il n'y eut aucune

personne frappée, prise, ni pillée, ni oncques personne n'entra en

maison. Toute l'après-disnée on chevauchoit librement par la ville, et

estoit le peuple tout resjouy.

[143] L'hôtel des Ursins.

Le lendemain, qui fut samedy, le duc de Berry, comme capitaine,

chevaucha par la ville, et le voyoit-on très-volontiers. Et disoient

les gens que «c'étoit bien autre chevaucherie que celle de Jacqueville

et des cabochiens».

Le duc de Bourgongne n'estoit pas bien content, ni aucuns de ses gens:

et le dimanche il disna de bonne heure, et s'en vint devers le roy à

son disner, qui estoit comme en transes de sa maladie: ce jour il

faisoit moult beau temps, et dit au roy, «que s'il lui plaisoit aller

esbattre jusques vers le bois de Vincennes, qu'il y faisoit beau», et

en fut le roy content: mais l'esbatement qu'il entendoit, c'estoit

qu'il le vouloit emmener: or en vinrent les nouvelles audit seigneur

de Traignel, lequel envoya tantost par la ville faire monter gens à

cheval, et se trouvèrent promptement de quatre à cinq cents chevaux

hors de la porte Sainct-Antoine. Et y estoit le duc de Bavière, auquel

ledit seigneur de Traignel dit «qu'il allast devers le pont de

Charenton,» et luy bailla maistre Arnaud de Marle, accompagné

d'environ deux cens chevaux, lesquels allèrent: et ledit de Traignel

alla tout droit vers le bois, là où il trouva le roy et le duc de

Bourgongne. Et dit ledit Traignel au roy: «Sire, venez-vous-en en

vostre bonne ville de Paris, le temps est bien chaud pour vous tenir

sur les champs.» Dont le roy fut très-content, et se mit à retourner.

Lors ledit duc de Bourgogne dit audit seigneur de Traignel: «Que ce

n'estoit pas la manière de faire telles choses, et qu'il menoit le roy

voler.» Auquel il respondit: «Qu'il le menoit trop loin voler, et

qu'il voyoit bien que tous ses gens estoient housés: et si avoit ses

trompettes qui avoient leurs instruments ès fourreaux;» et s'en

retourna le roy à Paris. Et le trouva-l'on que véritablement il menoit

le roy à Meaux, et plus outre. Le lendemain le duc de Bourgongne,

voyant qu'il ne pouvoit venir à son intention, s'en alla bien

soudainement de ladite ville. Dont les seigneurs et ceux de la ville

furent bien desplaisans: car ils avoient bonne espérance que la paix

se parferoit: que les seigneurs d'Orléans et autres viendroient à

Paris, et que tous ensemble feroient tellement que jamais guerre n'y

seroit: aucuns disoient que le duc de Bavière, frère de la reine,

avoit laschement fait (puis qu'il avoit esté acertené, ainsi qu'il

disoit, que le samedy on luy devoit coupper la teste) qu'il n'avoit

tué le duc de Bourgongne soudainement, et s'en estre allé ensuite en

Allemagne, et il n'en eut rien plus esté.

Le samedy fut fait une grande assemblée à Sainct-Bernard de

l'université de Paris. Là envoyèrent monseigneur de Guyenne, et les

seigneurs, remercier l'Université de ce qui avoit esté fait et de ce

qu'ils s'y estoient grandement et notablement conduits, en monstrant

la grande affection que ils avoient eu au bien de la paix. Et firent

ceux de ladite Université une bien notable procession à Sainct-Martin

des Champs, et y eut du peuple beaucoup. Et fit un notable sermon

maistre Jean Gerson, qui estoit un bien notable docteur en théologie,

lequel prit son thème, _in pace in idipsum_, lequel il déduisit bien

grandement et notablement, tellement que tous en furent très-contens.

Il y eut mutation d'officiers faite par le roy en son grand conseil.

Et fut esleu chancelier de France maistre Henry de Marie, premier

président du parlement, et ledit seigneur de Traignel chancelier de

monseigneur le Dauphin, et maistre Robert Mauger premier président,

messire Tanneguy du Chastel seul prévost de Paris, et maistre Jean de

Vailly président en parlement. Pour abréger, tous les officiers qui

avoient esté ordonnés à la requeste de ceux qu'on nommoit cabochiens

furent mués et ostés.

Il y avoit un nommé Jean de Troyes, qui estoit seigneur de l'huis de

fer à Paris, qui avoit esté bien extrême ès maux qui s'estoient faits

au temps passé, lequel fut pris et mis en Chastellet; il confessa

plusieurs très-mauvais cas que faisoient les bouchers et ceux de la

ligue, comme meurtres secrets, pilleries et robberies, dont d'aucuns

il avoit esté consentant. Et eut le col coupé ès halles.

Et fut trouvé un roolle où estoient plusieurs notables gens tant de

Paris, que de la cour du roy, et de la reyne, et des seigneurs. Et

estoient signés en teste les uns T, les autres B, et les autres R.

Desquels aucuns devoient estre tués. Et les eût on esté prendre de

nuit en leurs maisons, faisant semblant de les mener en prison; mais

on les eûst jetés en la rivière et fait mourir secrettement: ceux-là

estoient signés en teste T. Les autres on les devoit bannir, et

prendre leurs biens, et estoient signés B. Les autres qui devoient

demeurer à Paris, mais on les devoit rançonner à grosses sommes

d'argent, estoient signés en tête R. Et s'ils eussent plus régné, ils

eussent mis leur mauvaise volonté à exécution.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 83 / 126 题