Le supplice de des Essarts fut le dernier acte de la tyrannie de
Caboche. Malgré les agents du duc de Bourgogne, la population de
Paris se souleva en masse contre les Cabochiens. Le duc de
Guyenne se mit à la tête de la réaction, et le duc de Bourgogne
lui-même, ne pouvant empêcher ce qui se faisait, suivit le
mouvement pour conserver quelque crédit sur l'esprit des
Parisiens. Les Cabochiens furent vaincus à l'hôtel de ville,
massacrés et chassés de Paris.
Juvénal des Ursins.
Les Anglois estoient joyeux de la division qu'ils voyoient estre entre
les seigneurs de France. Et fut le roy d'Angleterre conseillé de faire
une armée, et de l'envoyer vers la coste de Normandie, sçavoir s'ils
pourroient avoir quelque entrée et place. De faict, il envoya une
armée vers Dieppe, qui y cuida descendre. Mais les nobles et le peuple
du pays s'assemblèrent sur le rivage de la mer, et combattirent les
Anglois, tellement qu'ils les desconfirent. Et fut le capitaine des
Anglois tué, et pource se retrahirent en Angleterre. Quand le roy
d'Angleterre sceut l'adventure, il en fut bien desplaisant, et ordonna
une plus grande armée à faire: de faict il le fit, et prirent terre.
Le Borgne de la Heuse y alla, et prit des gens ce qu'il put. Et cuida
défendre la descente desdits Anglois; mais il fut bien lourdement
rebouté, et y eut plusieurs chevaux morts de traicts, et aussi de ses
gens pris, et fut contraint de s'en retourner. Les Anglois cuidèrent
trouver manière d'avoir Dieppe; mais ils faillirent. Et vinrent vers
Le Tresport, entrèrent dedans, et en l'abbaye, et y boutèrent le feu,
et ardirent tout, mesme une partie des religieux. Plusieurs gens
tuèrent et navrèrent, et si en prirent, et s'en retournèrent en
Angleterre à tout leur proye.
La chose venue à la cognoissance des seigneurs d'Orléans, Bourbon,
Alençon, et autres, et la manière qu'on tenoit à Paris à la descente
desdits Anglois, ils envoyèrent vers le roi, en s'offrant à son
service: en requérant que les traités de paix qui avoient esté faits,
accordés, promis et jurés, fussent entretenus, gardés et observés. Et
que au regard d'eux, ils ne se trouveroient point qu'ils eussent fait
chose au contraire. Et que en la ville de Paris plusieurs choses
horribles et détestables se faisoient contre les traités de paix.
Mais les bouchers et leurs alliés en tenoient bien peu de compte. Et
firent faire le procès dudit messire des Essars. Et luy imposoit-on
plusieurs cas et choses, qu'on disoit qu'il avoit commis et perpétré,
dont des aucunes dessus est faite mention. Et fut condamné à estre
traisné sur une claye du Palais jusques au Chastellet, puis à avoir la
teste couppée aux halles. Laquelle sentence, qui estoit bien piteuse,
et à la requeste de ceux qu'il avoit premièrement mis sus, et eslevés,
fut exécutée. Et le mit-on au Palais sur une claye attachée au bout de
la charette, et fut traisné les mains liées jusques au Chastellet: en
le menant il sousrioit, et disoit-on qu'il ne cuidoit point mourir, et
qu'il pensoit que le peuple dont il avoit esté fort accointé et
familier, et qui encores l'aimoit, le deust rescourre. Et s'il y en
eust eu un qui eust commencé, on l'eust rescous, car en le menant ils
murmuroient très-fort de ce qu'on luy faisoit. Outre qu'il avoit
espérance que le duc de Bourgongne luy tînt la promesse qu'il luy
avoit faite en la bastille Sainct-Antoine, qu'il n'auroit mal non plus
que luy. Mais il fui mis devant le Chastellet dessus la charrette, et
mené aux halles, et là eut la teste couppée, son corps fut mené au
gibet, et mis au propre lieu où fut mis Montagu. Et disoient aucuns
que «c'estoit un jugement de Dieu de ce qu'il mourut, comme il avoit
fait mourir ledit Montagu.»
Audit mois advint que Jacqueville, et ses soudoyers, qui estoient
orgueilleux et hautains, vinrent un jour de nuict, entre onze et douze
heures au soir, en l'hostel de monseigneur de Guyenne, où il
s'esbatoit, et avoit-on dansé. Et vint jusques en la chambre dudit
seigneur, et le commença à hautement tancer, et le reprendre des
chères qu'il faisoit, et des danses et despenses, et dit plusieurs
paroles trop fières et orgueilleuses contre un tel seigneur, et «qu'on
ne lui souffriroit pas faire ses volontés, et s'il ne se advisoit,
qu'on y mettroit remède.» A ces paroles estoit présent le seigneur de
La Trimouille, qui ne se put faire qu'il ne respondist audit
Jacqueville, que «ce n'estoit pas bien fait de parler ainsi dudit
seigneur, ni à luy à faire, et que l'heure estoit bien impertinente,
et les paroles trop fières et hautaines, vu le petit lieu dont il
estoit.» Sur ce se meurent paroles, tellement que La Trimouille
desmentit Jacqueville, et aussi Jacqueville La Trimouille. Monseigneur
de Guyenne, voyant la manière dudit Jacqueville, tira une petite dague
qu'il avoit, et en bailla trois coups audit Jacqueville par la
poitrine, sans qu'il luy fist aucun mal, car il avoit bon haubergeon
dessous sa robe. Le lendemain ledit Jacqueville et ses cabochiens
s'esmeurent en intention d'aller tuer ledit seigneur de La Trimouille:
de faict, ils eussent accomply leur mauvaise volonté, si ce n'eust
esté le duc de Bourgongne, qui les appaisa tellement, qu'ils
laissèrent leur fureur et se refroidirent; mais du courroux qu'en eut
monseigneur de Guyenne, il fut trois jours qu'il jettoit et crachoit
le sang par la bouche, et en fut très-bien malade.
Le roy fut gary, et revint en bonne santé. Laquelle chose venue à la
cognoissance des seigneurs d'Orléans et autres dessus nommés, ils
envoyèrent devers le roy une ambassade, en lui requérant qu'il voulust
faire entretenir la paix, ainsi qu'elle avoit esté jurée et promise.
Le roy envoya vers eux l'evesque de Tournay, l'hermite de la Faye,
maistre Pierre de Marigny, et un secrétaire, lesquels seigneurs
estoient à Verneuil, et parlèrent longuement ensemble. Et s'en
retourna ladite ambassade arrière vers le roy à Paris, où ils
rapportèrent pleinement, comme lesdits seigneurs vouloient paix et ne
demandoient autre chose, et que hors la ville en quelque lieu sur ils
peussent parler ensemble. Et si rapportèrent lesdits ambassadeurs, que
lesdits seigneurs se plaignoient fort de ce qu'on ne leur rendoit
leurs places prises durant la guerre, ainsi qu'il leur avoit esté
promis. Et aussi des mutations qu'on avoit fait des officiers des
maisons du roy, de la reyne, de monseigneur de Guyenne, et des
capitaines ès places du roy, et des prisonniers, tant des seigneurs,
et officiers, que des femmes et des manières qu'on tenoit ès choses
qu'on faisoit.
Quand ceux qu'on nommoit cabochiens sceurent que les matières se
disposoient à la paix, ils furent moult troublés, cognoissant que ce
qu'ils avoient fait par leur puissance, qui gisoit en cruauté et
inhumanité, cesseroit; partant de tout leur pouvoir ils trouvèrent
bourdes et choses non véritables, ni apparentes, pour cuider empescher
la paix: toutesfois ils delivrèrent de prison les dames et aucuns des
prisonniers.
Or estoit le duc de Berry, à tout son chapperon blanc, logé au
cloistre de Nostre-Dame, en l'hostel d'un docteur en médecine, nommé
maistre Simon Allegret, qui estoit son physicien. Et presque tous les
jours il vouloit que ledit feu maistre Jean Juvénal des Ursins,
seigneur de Traignel, allast devers luy. Ils conféroient ensemble du
temps qui couroit et des choses qu'on fesoit et disoit. Ledit seigneur
dit audit Juvénal: «Serons-nous tousjours en ce poinct, que ces
meschantes gens ayent auctorité et domination?» Auquel le seigneur de
Traignel respondit: «Ayez espérance en Dieu, car en brief temps vous
les verrez destruits et venus en grande confusion.» Or tous les jours
il ne pensoit, ne imaginoit que la manière comme il pourroit faire, et
délibéra d'y remédier: il estoit bien noble homme, de haut courage,
sage et prudent, qui avoit gouverné la ville de Paris douze ou treize
ans, en bonne paix, amour et concorde. Et estoit en grand soucy comme
il pourroit sçavoir si aucuns de la ville seroient avec luy, et de son
imagination: car il ne s'osoit descouvrir à personne, combien que
plusieurs de Paris des plus grands et moyens, estoient de sa volonté.
Luy donc estant en ceste pensée et grande perplexité, par trois
nuicts, comme au poinct du jour il luy sembloit qu'il songeoit, ou
qu'on luy disoit: «_Surgite cum sederetis, qui manducatis panem
doloris_.» Et un matin madame sa femme, qui estoit une bonne et dévote
dame, luy dit: «Mon amy et mary, j'ai ouy au matin que vous disiez ou
qu'on vous disoit ces mots contenus en mes heures, où il y a: _Surgite
cum sederetis, qui manducatis panem doloris_. Qu'est-ce à dire?» Et le
bon seigneur lui respondit: «Ma mie, nous avons onze enfans, et est
bien mestier que nous priions Dieu qu'il nous doint bonne paix, et
ayons espérance en luy, et il nous aidera.» Or en la cité y avoit deux
quarteniers drappiers, l'un nommé Estienne d'Ancenne, l'autre
Gervaisot de Merilles, qui souvent conversoient avec leurs quarteniers
et dixeniers, et sentoient bien par leurs paroles qu'ils estoient bien
mal contens des cabochiens.
Un soir ils vindrent devers monseigneur de Berry, et se trouvèrent
d'adventure ensemble, ledit Juvénal avec ledit duc de Berry: là ils
conclurent qu'ils vivroient et mourroient ensemble, et exposeroient
corps et biens à rompre les entreprises desdits bouchers et de leurs
alliés, et rompre leur faict. Le plus expédient estoit de trouver
moyen de souslever le peuple contre eux: et en ceste pensée et volonté
estoient plusieurs gens de bien de Paris, de divers quartiers: et
grommeloit fort le peuple, pource qu'ils voyoient que lesdits
bouchers, et leurs alliés, par leur langage ne vouloient point de
paix: car ils firent faire lettres au roy très-séditieuses contre les
seigneurs, c'est à sçavoir Sicile, Orléans, Bourbon, Alençon, et
autres, et les faisoient publier par Paris, disant «que lesdits
seigneurs vouloient destruire la ville, et faire tuer des plus grands,
et prendre leurs femmes, et les faire espouser à leurs valets et
serviteurs, et plus leurs autres langages non véritables.» Mais
nonobstant leurs langages et paroles, le roy et son conseil
délibérèrent d'entendre à paix, et envoya le roy bien notable
ambassade au pont de l'Arche, où estoient lesdits seigneurs, lesquels
respondirent qu'ils ne demandoient que paix. Et vint à Paris, de par
lesdits seigneurs, un bien notable homme et vaillant clerc, nommé
maistre Guillaume Signet. Lequel devant le roy, en la présence de
monseigneur le dauphin, Berry, Bourgongne, et plusieurs dits
cabochiens, fit une moult notable proposition: monstrant en effet «le
grand inconvénient au roy et royaume, par les divisions qui avoient
couru et couroient: que les Anglois sous ombre desdites divisions,
pourroient descendre et faire grand dommage au royaume, et qu'il n'y
avoit remède que d'avoir paix.» Pour abréger, il fut delibéré et
conclu par le roy qu'il vouloit paix. Et pour ceste cause allèrent à
Pontoise lesdits duc de Berry et de Bourgongne, où il y eut articles
faits, beaux et bons, lesquels plurent à toutes les parties. Et s'en
retournèrent lesdits ducs de Berry et de Bourgongne à Paris.
Le premier jour d'aoust, qui fust un mardy, les articles de la paix
furent lus devant le roy, monseigneur de Guyenne, et plusieurs
seigneurs présens. Et ainsi qu'on vouloit délibérer, maistre Jean de
Troyes, les Sainct-Yons, et les Gois, et Caboche, vindrent par une
manière assez impétueuse, en requérant «qu'ils vissent les articles,
et qu'ils assembleroient sur iceux ceux de la ville, car la chose leur
touchoit grandement.» Ausquels fut respondu «que le roy vouloit paix
et qu'ils entendroient lire les articles, s'ils vouloient, mais qu'ils
n'en auroient aucune copie.» Le lendemain, qui fut mercredy matin, ils
s'assemblèrent en l'hostel de ville, jusques à bien mille personnes.
Plusieurs y en avoit de divers quartiers, qui y estoient à bonne
intention allés, pour contredire ausdits cabochiens. Dans ladite
assemblée proposa un advocat en parlement, nommé maistre Jean Rapiot,
bien notable nommé, qui avoit belle parole et haute. En sa
proposition, il n'entendoit pas de rompre le bien de la paix et dit
«que le prévost des marchands et les eschevins la vouloient». Mais les
cabochiens dirent «qu'il estoit bon que préalablement, voire
nécessaire, qu'on monstrat aux seigneurs d'Orléans, Bourbon et
Alençon, et à leurs alliés, les mauvaisetiés et trahisons qu'ils
avaient fait ou voulu faire, afin qu'ils cognussent quelle grâce on
leur faisoit d'avoir paix à eux, et aussi qu'on leur montrast et lût
les articles audit lieu.» Et les tenoit maistre Jean de Troyes en une
feuille de papier en sa main: lors il fut par un de la ville dit «que
la matière estoit grande et haute, et que le meilleur seroit que elle
se délibérast par les quartiers, et que le lendemain, qui estoit
jeudy, les quarteniers, qui estoient présens, assemblassent les
quartiers, et que là pourroit-on lire ce que tenoit ledit de Troyes,
au lieu où les assemblées des quartiers se faisoient.» Et après, tous
ceux qui estoient présens, excepté ceux de la ligue dudit de Troyes,
commencèrent à crier: «Par les quartiers!» Lors un de ceux de
Sainct-Yons, qui estoit armé, et au bout du grand banc, va dire «qu'il
le falloit faire promptement, et que la chose estoit hastive». Et lors
derechef la plus grande partie des présens commença derechef à crier:
«Par les quartiers!» L'un des Gois qui estoit armé dit hautement que
«quiconque le voulust voir, il se feroit promptement audit lieu». Lors
un charpentier du cimetière Saint-Jean, nommé Guillaume Cirace, qui
estoit quartenier, se leva et dit «que la plus grande partie estoit
d'opinion que il se fist par les quartiers, et que ainsi le falloit-il
faire». Mais lesdits Sainct-Yons et les Gois bien arrogamment luy
contredirent, en disant «que malgré son visage il se feroit en la
place». Lequel Cirace d'un bon courage et visage va dire «que il se
feroit par les quartiers, et que s'ils le vouloient empescher, il y
avoit à Paris autant de frappeurs de coignées, que de assommeurs de
bœufs ou vaches». Et lors les autres se turent, et demeura la
conclusion qu'il se feroit par les quartiers, et s'en alla chacun en
son hostel.
Le jeudy matin maistre Jean de Troyes, qui estoit concierge du Palais
et y demeuroit, fit grande diligence d'assembler les quarteniers de la
cité au cloistre Sainct-Éloy, pour les induire à sa volonté; et
estoient assemblés avant qu'on appellast advocats en parlement, où
estoit ledit seigneur de Traignel, advocat du roy. Auquel lesdits
quarteniers Guillaume d'Ancenne et Gervaisot de Merilles firent à
sçavoir l'assemblée soudainement faite. Et s'en vint à Sainct-Éloy, et
n'y sceut si tost venir, que ledit maistre Jean de Troyes n'eust
commencé son sermon. Quand il vit ledit seigneur de Traignel il luy
dit «qu'il fust le très-bien venu, et qu'il estoit bien joyeux de sa
venue». Et tenoit ladite cédule, dont dessus est fait mention, en sa
main, contenant merveilleuses choses contre lesdits seigneurs, non
véritables, laquelle fut lue. Et demanda audit seigneur de Traignel,
«qu'il lui en sembloit, et s'il n'estoit pas bon qu'on la montrast au
roy et à ceux de son conseil, avant qu'on accordast aucunement les
articles de la paix». Lequel de Traignel respondit «qu'il luy sembloit
que puisqu'il plaisoit au roy que toutes les choses qui avoient été
dites ou faites à ce temps passé fussent oubliées ou abolies, tant
d'un costé que d'autre, sans que jamais en fust faite mention, que
rien ne se devoit plus ramentevoir; et que les choses contenues en
ladite cédule estoient toutes séditieuses et taillées d'empêcher le
traité de paix, laquelle le peuple devoit désirer». Et sans plus
demander à autres opinion aucune, tous à une voix dirent que «ledit
seigneur disoit bien, et qu'il falloit avoir la paix,» en criant tous
d'une voix: «La paix! la paix! et qu'on devoit déchirer ladite cédule
que tenoit ledit de Troyes.» De faict elle luy fut ostée des mains, et
mise en plus de cent pièces. Tantost par la ville fut divulgué ce qui
avoit esté fait au quartier de la Cité, et tout le peuple des autres
quartiers fut de semblable opinion, excepté les deux quartiers de
devers les halles et l'hostel d'Artois, où estoit logé le duc de
Bourgongne. Tantost après dîner, ledit Juvénal accompagné des
principaux de la cité, tant d'église que autres, jusques au nombre de
trente personnes, se mit en chemin pour aller à Sainct-Paul devers le
roy. En y allant, plusieurs autres notables personnes de divers
quartiers le suivirent, et trouvèrent le roy audit hostel, et en sa
compagnée le duc de Bourgongne et autres ses alliés. Et en bref luy
exposa ledit Juvénal leur venue, «en monstrant les maux qui estoient
advenus par les divisions, et que la paix estoit nécessaire: et luy
supplioient ses bons bourgeois de Paris qu'il voulust tellement
entendre et faire que bonne paix et ferme fust faite. Et pour parvenir
à ce, qu'il en voulust charger monseigneur de Guyenne, son fils». Le
roy respondit en brief que leur requeste estoit raisonnable, et que
c'estoit bien raison que ainsi fust fait». Lors le duc de Bourgongne
dit audit seigneur de Traignel: «Juvénal, Juvénal, entendez-vous bien,
ce n'est pas la manière de ainsi venir.» Et il luy respondit que
«autrement on ne pouvoit venir à conclusion de paix, vues les manières
que tenoient lesdits bouchers, et que autres fois il en avoit esté
adverty, mais il n'y avoit voulu entendre». Après ces choses, ils s'en
allèrent vers monseigneur le dauphin, duc de Guyenne, et se mit ledit
seigneur à une fenestre accoudé; sur ses espaules estoit un des
Sainct-Yons. Là luy furent dites les paroles qu'on avoit devant dites
au roy. Lequel seigneur dit «qu'il vouloit la paix, et y entendroit de
son pouvoir, et le monstreroit par effet». Si luy fut requis, pour
éviter toutes doubtes, «qu'il mist la bastille de Sainct-Antoine en sa
main et qu'il fit tant qu'il en eust les clefs». Pour laquelle chose
il envoya vers le duc de Bourgongne, qui en avoit la garde, ou autres
de par luy. Lequel envoya quérir ceux de ladite bastille et fit
délivrer la place audit seigneur, lequel la bailla en garde à messire
Regnaud d'Angennes, lequel depuis trois ou quatre jours avoit esté
délivré de prison. Au surplus, il fut requis et supplié audit
seigneur, «qu'il lui plus le lendemain matin, qui estoit vendredy, se
mettre sus et chevaucher par la ville de Paris,» lequel promit de
ainsi le faire. Et s'en retournèrent ledit seigneur de Traignel et
ceux de sa compagnée. Et s'en retournant ils trouvèrent le recteur,
accompagné d'aucuns de l'Université, qui alloit devers le roy et
monseigneur de Guyenne, pour pareille cause. Lesquels y allèrent et
eurent pareille response que dessus.
Le peuple de Paris estoit jà tout esmeu à la paix: et estoient
principalement aucuns qui se mettoient sus, c'est à sçavoir Pierre
Oger vers Sainct-Germain de l'Auxerrois; Estienne de Bonpuis vers
Saincte-Oportune, Guillaume Cirace au cimetière de Sainct-Jean et en
la porte Baudeloier; et tous ceux de la cité en la compagnée dudit
seigneur de Traignel, pour sçavoir ce qu'on auroit à faire. Le
vendredy matin il alla ouyr messe à la Madeleine, qui est jouxte son
hostel[143]. Et envoya querir le duc de Berry, et y alla, lequel duc
luy demanda: «Qu'est cecy, Juvénal, que voulez faire, dites-moi ce que
je ferai?» Par lequel fut respondu: «Monseigneur, passez la rivière,
et faites mener vos chevaux autour, et allez à l'hostel de monseigneur
de Guyenne, et luy dites qu'il monte à cheval et s'en vienne au long
de la rue Sainct-Antoine vers le Louvre, et il délivrera messeigneurs
les ducs de Bavière et de Bar. Et ne vous souciez: car aujourd'hui
j'ay espérance en Dieu que tout se portera bien et que serez paisible
capitaine de Paris: j'iray avec les autres, et nous rendrons tous à
monseigneur le dauphin et à vous.» Lors ledit duc de Berry fit ce que
dit est. Et ledit Juvénal s'en vint avec tous ceux de la cité à
Sainct-Germain de l'Auxerrois, où estoit Pierre Oger, afin que
ensemble ils fussent plus forts. Car les prévost des marchands et
eschevins, les archers et arbalestriers de la ville, et tous les
cabochiens, estoient assemblés en Grève, de mille à douze cens bien
ordonnés, se doutant qu'on ne leur courust sus, prêts de se défendre.
Le duc de Bourgongne faisoit grande diligence de rompre l'embusche
dudit seigneur, laquelle estoit jà mise sus, et chevauchoit par la
ville au long de la rue Sainct-Antoine. Quand il fut à la porte
Baudés, ledit Juvénal, lui sixiesme seulement, prit le chemin à venir
par devant Sainct-Jean en Grève, où il trouva belle et grande
compagnée des autres, et passa par le milieu d'eux. En passant,
Laurens Callot, neveu de maistre Jean de Troyes, prit maistre Jean,
fils dudit Juvénal, par la bride de son cheval, et luy demanda «qu'ils
feroient». Et il luy respondit: «Suivez-nous, avec monseigneur le
dauphin, et vous ne pourrez faillir.» Et ainsi le firent, et prirent
leur chemin par devers le pont de Notre-Dame, en allant par
Chastellet, au long de la rivière. Et estoit jà monseigneur le dauphin
devant le Louvre. Et avec luy estoient les ducs de Berry et de
Bourgongne. Et délivra les ducs de Bavière et de Bar, qui se mirent en
sa compagnée. Quand lesdits de Troyes et les cabochiens furent en une
vallée sur la rivière, près de Sainct-Germain de l'Auxerrois, un nommé
Gervaisot Dyonnis, tapissier, qui avoit en sa compagnée aucuns
compagnons, vit et apperçeut ledit maistre Jean de Troyes qui luy
avoit fait desplaisir; il tira son épée en disant: «Ribault traistre,
à ce coup je t'auray.» Et tout soudainement on ne sceut ce que tous
devinrent, car ils s'enfuirent. Et envoya-l'on demander audit Juvénal
«si on iroit fermer les portes, afin qu'ils ne s'en allassent». Et il
respondit «qu'on laissast tout ouvert, et s'en allast qui voudroit, et
qui voudroit demeurer demeurast, et que on ne vouloit que paix et bon
amour ensemble.» Mais ils s'en allèrent, et prirent de leurs biens ce
qu'ils voulurent, et les emportèrent. Et prirent lesdits seigneurs
leur chemin en Grève, où il y en avoit qui avoient grand desir de
frapper sur le duc de Bourgongne, dont il se doutoit fort. Parquoy il
envoya demander audit seigneur de Traignel, s'il avoit garde. Et il
respondit que «non, et qu'il ne s'en doutast, et qu'ils mourroient
tous avant que on luy fist desplaisir de sa personne.» Quand ils
furent devant l'hostel de ville, ils descendirent, et montèrent en
haut en une chambre lesdits seigneurs, les prévost des marchands et
eschevins, et ledit seigneur de Traignel. Monseigneur le Dauphin dit
audit seigneur de Traignel: «Juvénal, dites ce que nous avons à faire
comme je vous ay dit.» Lors il commença à dire comme la ville avoit
esté mal gouvernée, en récitant les maux qu'on y faisoit. Et dit au
prévost des marchands, nommé Andriet de Pernon, «qu'il estoit bon
preud'homme, et que ledit seigneur vouloit qu'il demeurast et aussi
deux eschevins, et que lesdits de Troyes et du Belloy ne le seroient
plus»; et au lieu d'eux on mit Guillaume Cirace et Gervaisot de
Merilles; que monseigneur de Berry seroit capitaine de Paris; que
monseigneur de Guyenne prendroit la Bastille de Sainct-Antoine en sa
main, et y mettroit monseigneur de Bavière, son oncle, pour son
lieutenant, et le duc de Bar seroit capitaine du Louvre. Lesquels deux
seigneurs on venoit de délivrer de prison, et estoit commune renommée
que le lendemain, qui estoit samedy, on leur devoit coupper les
testes. Et au gouvernement de la prévosté de Paris messire Tanneguy du
Chastel et messire Bertrand de Montauban, deux vaillans chevaliers.
Depuis ledit messire Tanneguy eut seul la prévosté. Après ces choses
ainsi faites, lesdits seigneurs et le peuple se départirent et
allèrent prendre leur réfection. Or est une chose merveilleuse, que
oncques après ladite mutation, ni en icelle faisant, il n'y eut aucune
personne frappée, prise, ni pillée, ni oncques personne n'entra en
maison. Toute l'après-disnée on chevauchoit librement par la ville, et
estoit le peuple tout resjouy.
[143] L'hôtel des Ursins.
Le lendemain, qui fut samedy, le duc de Berry, comme capitaine,
chevaucha par la ville, et le voyoit-on très-volontiers. Et disoient
les gens que «c'étoit bien autre chevaucherie que celle de Jacqueville
et des cabochiens».
Le duc de Bourgongne n'estoit pas bien content, ni aucuns de ses gens:
et le dimanche il disna de bonne heure, et s'en vint devers le roy à
son disner, qui estoit comme en transes de sa maladie: ce jour il
faisoit moult beau temps, et dit au roy, «que s'il lui plaisoit aller
esbattre jusques vers le bois de Vincennes, qu'il y faisoit beau», et
en fut le roy content: mais l'esbatement qu'il entendoit, c'estoit
qu'il le vouloit emmener: or en vinrent les nouvelles audit seigneur
de Traignel, lequel envoya tantost par la ville faire monter gens à
cheval, et se trouvèrent promptement de quatre à cinq cents chevaux
hors de la porte Sainct-Antoine. Et y estoit le duc de Bavière, auquel
ledit seigneur de Traignel dit «qu'il allast devers le pont de
Charenton,» et luy bailla maistre Arnaud de Marle, accompagné
d'environ deux cens chevaux, lesquels allèrent: et ledit de Traignel
alla tout droit vers le bois, là où il trouva le roy et le duc de
Bourgongne. Et dit ledit Traignel au roy: «Sire, venez-vous-en en
vostre bonne ville de Paris, le temps est bien chaud pour vous tenir
sur les champs.» Dont le roy fut très-content, et se mit à retourner.
Lors ledit duc de Bourgogne dit audit seigneur de Traignel: «Que ce
n'estoit pas la manière de faire telles choses, et qu'il menoit le roy
voler.» Auquel il respondit: «Qu'il le menoit trop loin voler, et
qu'il voyoit bien que tous ses gens estoient housés: et si avoit ses
trompettes qui avoient leurs instruments ès fourreaux;» et s'en
retourna le roy à Paris. Et le trouva-l'on que véritablement il menoit
le roy à Meaux, et plus outre. Le lendemain le duc de Bourgongne,
voyant qu'il ne pouvoit venir à son intention, s'en alla bien
soudainement de ladite ville. Dont les seigneurs et ceux de la ville
furent bien desplaisans: car ils avoient bonne espérance que la paix
se parferoit: que les seigneurs d'Orléans et autres viendroient à
Paris, et que tous ensemble feroient tellement que jamais guerre n'y
seroit: aucuns disoient que le duc de Bavière, frère de la reine,
avoit laschement fait (puis qu'il avoit esté acertené, ainsi qu'il
disoit, que le samedy on luy devoit coupper la teste) qu'il n'avoit
tué le duc de Bourgongne soudainement, et s'en estre allé ensuite en
Allemagne, et il n'en eut rien plus esté.
Le samedy fut fait une grande assemblée à Sainct-Bernard de
l'université de Paris. Là envoyèrent monseigneur de Guyenne, et les
seigneurs, remercier l'Université de ce qui avoit esté fait et de ce
qu'ils s'y estoient grandement et notablement conduits, en monstrant
la grande affection que ils avoient eu au bien de la paix. Et firent
ceux de ladite Université une bien notable procession à Sainct-Martin
des Champs, et y eut du peuple beaucoup. Et fit un notable sermon
maistre Jean Gerson, qui estoit un bien notable docteur en théologie,
lequel prit son thème, _in pace in idipsum_, lequel il déduisit bien
grandement et notablement, tellement que tous en furent très-contens.
Il y eut mutation d'officiers faite par le roy en son grand conseil.
Et fut esleu chancelier de France maistre Henry de Marie, premier
président du parlement, et ledit seigneur de Traignel chancelier de
monseigneur le Dauphin, et maistre Robert Mauger premier président,
messire Tanneguy du Chastel seul prévost de Paris, et maistre Jean de
Vailly président en parlement. Pour abréger, tous les officiers qui
avoient esté ordonnés à la requeste de ceux qu'on nommoit cabochiens
furent mués et ostés.
Il y avoit un nommé Jean de Troyes, qui estoit seigneur de l'huis de
fer à Paris, qui avoit esté bien extrême ès maux qui s'estoient faits
au temps passé, lequel fut pris et mis en Chastellet; il confessa
plusieurs très-mauvais cas que faisoient les bouchers et ceux de la
ligue, comme meurtres secrets, pilleries et robberies, dont d'aucuns
il avoit esté consentant. Et eut le col coupé ès halles.
Et fut trouvé un roolle où estoient plusieurs notables gens tant de
Paris, que de la cour du roy, et de la reyne, et des seigneurs. Et
estoient signés en teste les uns T, les autres B, et les autres R.
Desquels aucuns devoient estre tués. Et les eût on esté prendre de
nuit en leurs maisons, faisant semblant de les mener en prison; mais
on les eûst jetés en la rivière et fait mourir secrettement: ceux-là
estoient signés en teste T. Les autres on les devoit bannir, et
prendre leurs biens, et estoient signés B. Les autres qui devoient
demeurer à Paris, mais on les devoit rançonner à grosses sommes
d'argent, estoient signés en tête R. Et s'ils eussent plus régné, ils
eussent mis leur mauvaise volonté à exécution.