1413.
Paris, livré en 1411 aux bouchers et au comte de Saint-Pol, fut
au pouvoir d'une démagogie furieuse dont les chefs furent les
maîtres bouchers, auxquels se joignirent bientôt les valets
d'abattoir, les écorcheurs, équarisseurs, corroyeurs, tanneurs et
tripiers, et le bourreau Capeluche. Le nom de cabochien, que
porta ce parti, vient des frères Caboche, écorcheurs de bêtes à
la boucherie de Paris. La domination des bouchers dura depuis
1411 jusqu'au mois d'août 1413.
_Récit du Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.
Une première émeute, excitée par quelques misérables, éclate dans
Paris à l'occasion du prévôt, messire Pierre des Essarts.
Il y avait parmi les familiers de monseigneur le duc de Guienne des
gens qui ne cessaient de lui répéter que ceux qu'on avait taxés d'une
cupidité insatiable sauraient bien se justifier, si on voulait les
entendre. Ils l'assurèrent aussi que le prévôt de Paris, messire
Pierre des Essarts, avait plusieurs fois reconnu avoir remis par ordre
du roi deux millions d'or au duc de Bourgogne, sans savoir cependant
l'emploi qu'en avait fait ce prince. A l'appui de ces assertions, le
prévôt s'engageait à montrer les reçus que le duc lui avait donnés,
et qui étaient revêtus de sa signature. Il se fit par là un ennemi
mortel du duc de Bourgogne; mais il se concilia en même temps les
bonnes grâces du duc de Guienne, qui le manda en toute hâte auprès de
lui, d'après le conseil de ses familiers, dès qu'il vit le roi repris
de sa maladie.
La plupart des Parisiens, qui l'année précédente avaient montré
beaucoup d'attachement pour le prévôt et le regardaient comme le père
du peuple et le principal défenseur de la chose publique, dominés
alors par je ne sais quel sentiment, qu'on ne peut expliquer que par
cet amour du changement qui tourmente toujours la multitude
capricieuse, avaient conçu contre lui un profond ressentiment, une
haine mortelle, et avaient demandé avec instance qu'on nommât à sa
place un autre prévôt. On avait facilement cédé à leur demande, ainsi
qu'il a été dit plus haut; et dès lors, considérant ledit Pierre des
Essarts comme un banni mis hors la loi, ils publiaient partout que
monseigneur le duc de Guienne ne lui pardonnait pas d'avoir dilapidé
les revenus de son auguste père. Tel était l'état des esprits
lorsqu'on apprit, le 27 avril, cinq jours après la fête de Pâques, que
le prévôt s'était emparé, par ordre du duc de Guienne, de la bastille
Saint-Antoine avec une troupe de chevaliers et d'écuyers.
Lorsque j'ai écrit ces détails, j'ignorais dans quelle intention il
s'était si soudainement rendu maître de ce fort royal, presque
inexpugnable, abondamment fourni de toutes espèces d'armes et de
machines de siége, et par lequel on pouvait introduire à Paris un
grand nombre de gens de guerre, en dépit des habitants et au détriment
de la ville. Mais je puis dire qu'il s'ensuivit de là d'horribles
malheurs, dont le récit conviendrait mieux aux accents de la muse
tragique qu'à la plume de l'historien. Je renoncerais donc à en
parler avec détail si je ne m'étais fait une loi de transmettre le mal
comme le bien au souvenir de la postérité. Quelques brouillons de bas
étage, que je dois nommer ici pour les flétrir à jamais, savoir les
deux frères Legoix, ignobles bouchers, Denis de Chaumont et Simon
Caboche[141], écorcheurs de bêtes à la boucherie de Paris,
parcoururent la ville toute la journée pour ébruiter ce qui se
passait. Ils avaient avec eux quelques gens dont les noms m'échappent
en ce moment, entre autres un fameux médecin appelé Jean de Troyes,
homme éloquent et rusé, déjà fort avancé en âge et touchant presque à
la vieillesse, dont ils avaient toujours pris conseil dans leurs
entreprises. Ces misérables, qui avaient excité les révoltes et dirigé
les émeutes précédentes, publièrent partout que cette prise de
possession avait pour objet de détruire la ville et d'enlever de force
le roi et son fils aîné monseigneur le duc de Guienne. Ils avaient
déjà forcé par leurs vaines clameurs les échevins de Paris à déposer,
comme il a été dit plus haut, le prévôt des marchands, Pierre Gentien,
président de la monnaie royale, sous prétexte qu'il avait altéré la
nouvelle monnaie d'or et d'argent, et ils avaient fait nommer à sa
place un notable bourgeois, nommé André d'Eperneuil. Afin de
poursuivre leurs projets, ils allèrent aussitôt trouver ce nouveau
magistrat, se firent remettre malgré lui la bannière de la ville,
qu'on appelait _étendard_, et obtinrent l'autorisation d'inviter les
cinquanteniers et les dizeniers à se rendre en armes sur la place de
Grève avec les hommes qui étaient sous leurs ordres. Ils auraient
exécuté et mené à fin leur sinistre dessein, sans le courage du clerc
de la ville, qui refusa à plusieurs reprises de signer l'écrit du
prévôt. Cet homme ne céda ni aux menaces ni à la violence, se
contentant toujours de répondre avec douceur qu'il ne fallait rien
précipiter, et qu'on savait bien que le prévôt, les échevins et les
principaux défenseurs de la ville avaient juré à monseigneur le duc de
Guienne de ne point faire prendre les armes aux bourgeois sans lui en
avoir donné avis deux jours auparavant. Ainsi l'autorisation du prévôt
se trouva annulée; il y eut dès le même jour un grand nombre de gens
du menu peuple qui refusèrent d'y obéir.
[141] Le Religieux (V, 173) nous apprend que Caboche s'appelait
Simon le Coutellier, dit Caboche.
Le lendemain, 28 avril, les principaux cinquanteniers, gens sages et
modérés, et quelques-uns des plus notables bourgeois se réunirent sans
armes, selon leur coutume, à l'hôtel de ville, avec le prévôt des
marchands et les échevins, pour délibérer sur l'état des affaires.
Considérant combien les derniers troubles avaient été préjudiciables à
la chose publique, ils proposèrent de mettre bas les armes qu'on avait
prises sans la permission du roi ou du duc de Guienne. Puis l'un
d'eux, ayant été chargé de haranguer la multitude, engagea les
habitants à rester tranquilles chez eux, à vaquer comme de coutume aux
travaux de leurs métiers et aux soins de leur négoce, sans se laisser
émouvoir par des bruits mal fondés et peut-être inventés à plaisir.
«Je sais, dit-il, que l'incrédulité obstinée a quelquefois ses
dangers; mais il est bien plus dangereux encore de croire à la légère.
Il n'est point convenable que vous soyez agités, comme les feuilles,
par le moindre vent. Quoi de plus absurde, je vous le demande, que de
prêter l'oreille à toutes sortes de contes et de les croire comme
articles de foi, quand vous voyez qu'autant il y a d'hommes, autant il
y a d'opinions diverses? Quoi! vous vous imaginez, vous publiez que
vous êtes tous dans les mêmes sentiments! Il n'y a rien de plus
déraisonnable que cette pensée. Pour ne pas vous laisser aller à des
jugements téméraires, vous devez vous recueillir en vous-mêmes, et
examiner de sang-froid, avec mûre réflexion, si ceux qui sèment de
pareils bruits sont des ennemis ou des amis, des misérables ou des
honnêtes gens. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que si quelque
trahison a été commise contre la ville ou contre le duc de Guienne, il
ne vous appartient point de saisir ni de détenir les coupables sans le
consentement du roi.»
Vouloir parler raison aux chefs de la sédition, c'était s'adresser à
des sourds: ils répondirent à ces sages conseils par des clameurs
tumultueuses. «C'est en vain, s'écrièrent-ils, que nous avons fait
avertir le roi, les princes et leurs conseillers, soit en particulier,
soit en public, des dangers auxquels nous exposaient les machinations
des traîtres. Puisqu'ils n'ont tenu aucun compte de nos avis, nous
avons le droit d'en tirer nous-mêmes vengeance.» En même temps ces
furieux entraînèrent avec eux jusqu'à la porte Saint-Antoine près de
trois mille misérables qu'ils avaient armés, et s'y postèrent en
dedans et en dehors des murs de la ville, afin d'empêcher messire
Pierre des Essarts de s'échapper. On vit dans cette conjoncture des
chevaliers se mettre à la tête des séditieux, entre autres les sires
de Helly, Léon de Jacqueville et Robert de Mailly, familiers du duc de
Bourgogne, qui, au grand étonnement de tout le monde, offrirent
d'eux-mêmes de les seconder. Je voulus connaître les motifs de leur
conduite, et j'appris que ledit Léon de Jacqueville ambitionnait le
poste de capitaine de Paris, qu'il obtint en effet plus tard, et que
les deux autres nourrissaient une haine implacable contre Pierre des
Essarts.
Pierre des Essarts, craignant avec raison pour sa vie, bien qu'il sût
que le fort qu'il occupait était inexpugnable, abondamment pourvu
d'armes et en état de repousser les assaillants, ne laissa pas d'avoir
recours aux moyens de douceur; et s'adressant, du haut d'une fenêtre
de la citadelle, auxdits chevaliers et aux autres chefs de la
sédition, il leur dit qu'il était venu sur l'invitation de monseigneur
le duc de Guienne, et leur montra des lettres patentes scellées du
sceau de ce prince. Il ajouta, pour apaiser la fureur populaire, qu'il
n'avait jamais songé à rien faire au préjudice du roi ou du royaume,
de la ville de Paris ou de ses habitants; qu'il était prêt à se
retirer ailleurs si on lui laissait la faculté de sortir, et qu'il ne
reviendrait pas, à moins d'être rappelé par eux; qu'il leur demandait
cette grâce et les en suppliait instamment à mains jointes. Mais ces
forcenés, loin d'avoir égard à ses prières, proférèrent contre lui des
cris épouvantables, lui reprochèrent sa trahison, et s'engagèrent
entre eux par des serments terribles à ne point quitter la place
jusqu'à ce qu'il se fût livré à merci, pour être puni comme il le
méritait. Ils auraient mis leur projet à exécution et commencé
l'assaut sur-le-champ, si lesdits chevaliers ne les eussent calmés par
de douces paroles. Au même instant, le duc de Bourgogne étant survenu
engagea en peu de mots Pierre des Essarts à faire sa soumission; puis
il invita la multitude à ne pas encourir le crime de lèse-majesté en
attaquant une forteresse du roi, s'offrit pour caution de Pierre des
Essarts, et promit de le décider à se rendre sans résistance.
Les factieux arrêtent et emprisonnent des gens de monseigneur le
duc de Guienne.
Cependant le nombre des factieux s'était accru jusqu'à près de vingt
mille, et ils menaçaient tous de détruire la Bastille. Ils auraient
mis ce projet à exécution, malgré les obstacles qu'il présentait, si
le duc de Bourgogne n'eût juré à leurs chefs qu'il tiendrait
fidèlement sa parole. Mais à peine les avait-il quittés, que, laissant
une partie des leurs à la garde de la place, ils emmenèrent le reste
pour commettre un attentat plus grave et inouï jusqu'alors. Je n'ai pu
savoir si, comme le bruit en courut, ils y furent poussés par quelque
personnage puissant; ce dont je suis sûr, c'est qu'ils ne pardonnaient
pas à monseigneur le duc de Guienne ses orgies nocturnes, ses
débauches et ses déportements scandaleux: ils craignaient,
disaient-ils, qu'il ne tombât en la même maladie que son père, à la
honte du royaume. Ils savaient aussi que ni les avis de sa mère ni les
conseils de ses parents n'avaient pu mettre un frein à ces désordres.
S'imaginant donc que cet endurcissement devait être attribué aux
suggestions de ses familiers, ils résolurent d'arrêter la plupart
d'entre eux et de les emprisonner, afin de l'obliger par la crainte à
faire ce qu'on n'avait pu obtenir de lui par la douceur.
On annonça au duc cette résolution téméraire, et on lui conseilla de
prendre aussitôt les armes avec ses chevaliers, ses écuyers et ses
serviteurs, et d'arborer sur la porte de son palais la bannière des
fleurs de lis. On pensait qu'il pourrait ainsi calmer en partie la
fureur de la multitude. Mais pendant qu'on délibérait à ce sujet on
aperçut par les fenêtres du palais le peuple qui accourait avec ses
capitaines, animé d'une rage forcenée et diabolique. Après avoir
planté l'étendard de la ville devant la porte et fait investir le
palais de tous côtés, ils demandèrent à grands cris à parler au duc.
Quoique les clameurs confuses de cette multitude révoltée lui
causassent une grande frayeur et qu'il crût sa vie et celle de ses
familiers sérieusement menacées, il n'osa pas néanmoins refuser
audience aux séditieux. D'après le conseil du duc de Bourgogne, il se
montra à la fenêtre: «Mes amis, leur dit-il, quel sujet vous amène, et
d'où vient un si grand émoi? Je suis prêt à vous entendre, et j'agirai
selon le bon plaisir de chacun de vous.» A ces mots, maître Jean de
Troyes, qui avait été chargé de porter la parole, imposa silence à
tous de la voix et du geste, et s'exprima ainsi:
«Très-excellent seigneur, vous voyez rassemblés ici dans l'intérêt de
votre royaume et de votre honneur vos bourgeois et sujets, qui
viennent humblement se recommander à votre sérénissime grandeur. Ne
vous effrayez pas de ce que nous sommes en armes; car nous
n'hésiterions pas, l'expérience vous l'a déjà appris, à exposer notre
vie pour vous défendre. Mais nous voyons avec le plus vif déplaisir
qu'à la fleur de votre royale jeunesse vous soyez détourné de la route
qu'ont suivie vos ancêtres par les conseils de quelques traîtres qui
vous obsèdent à toute heure et à tout instant. Il n'est personne qui
ne sache dans le royaume combien ils ont à cœur de vous pervertir.
L'auguste reine votre mère et tous les princes du sang en sont
profondément affligés; ils craignent que quand vous aurez atteint
l'âge viril vous ne soyez incapable de régner. C'est pourquoi,
considérant ces misérables comme dignes de l'animadversion de Dieu et
des hommes, nous avons requis plusieurs fois les principaux
conseillers du roi de les éloigner de son service. Comme ils n'ont
jusqu'à présent tenu aucun compte de nos prières, nous venons demander
qu'on nous les livre, afin que nous tirions vengeance de leur
trahison.»
La foule applaudit par des cris frénétiques à cet insolent discours.
Le duc de Guienne, malgré tout le déplaisir qu'il éprouvait, ne laissa
pas de faire bonne contenance, d'après le conseil du duc de Bourgogne,
et leur répondit: «Braves bourgeois et fidèles sujets du roi notre
sire, je vous supplie de retourner à vos métiers et de calmer votre
ressentiment; car j'ai toujours regardé mes familiers comme de fidèles
serviteurs.» Son chancelier ajouta: «Dites si vous en connaissez qui
aient failli à leur devoir de fidélité; ils seront punis comme ils le
méritent.» Alors celui qui portait la parole lui présenta un papier
contenant une liste d'environ cinquante des principaux chevaliers et
écuyers de la maison du duc, en tête de laquelle se trouvait le
chancelier lui-même; il l'invita même plusieurs fois à lire cette
liste à haute et intelligible voix. Le duc éprouva une vive
indignation en s'entendant sommer par cette troupe de misérables de
livrer les prétendus traîtres qui lui étaient désignés. Tout confus
d'un tel affront, il se retira dans la chambre du roi. Mais pendant
qu'il réfléchissait avec amertume et douleur à l'outrage qu'il venait
d'essuyer et au danger de ses serviteurs, ces forcenés brisèrent les
portes avec fureur et entrèrent de force dans la chambre. Ils
parcoururent aussitôt le palais dans tous les sens, ainsi qu'ils en
étaient convenus, en fouillèrent les réduits les plus secrets, et y
arrêtèrent monseigneur le duc de Bar, cousin du roi, le chancelier du
duc, Jean de Vailly, Jacques de la Rivière, son chambellan, messire
Jean d'Angennes, messire Jean de Boissay, les frères Gilles et Michel
de Vitry, ses valets de chambre, Jean du Mesnil, son écuyer tranchant,
et sept autres dont je ne me rappelle pas les noms; ils leur
ordonnèrent, au nom du roi, de se rendre en prison. Ils poussèrent
même la violence jusqu'à fouler aux pieds tous les égards dus au rang
suprême, et osèrent, avec une brutalité qui eût fait horreur aux
hommes les plus sauvages, arracher des bras de madame la duchesse de
Guienne Michel de Vitry, qu'elle voulait sauver. Puis ils les
emmenèrent tous à cheval, en la compagnie du duc de Bourgogne et de
plusieurs autres seigneurs, jusqu'à l'hôtel dudit duc.
Au plus fort de l'émeute, quelques hommes, égarés sans doute par
l'ivresse, ayant rencontré près de l'hôtel du duc un ouvrier au
service de monseigneur le duc de Berri, et faisant partie de sa
maison, qui se nommait Watelet, et qui était fort renommé pour son
habileté à construire et à diriger les machines de siége, le tuèrent
sur-le-champ, et l'accusèrent ensuite d'avoir menacé d'incendier une
grande partie de la ville à l'aide d'un feu inextinguible. Ils firent
éprouver le même sort à un autre malheureux, dont j'ignore le nom,
quoiqu'il se fût réfugié chez le comte de Vertus, dans l'espoir d'y
trouver un asile sûr: son seul crime était d'avoir désapprouvé leurs
attentats. Le même jour, dans la soirée, ils jetèrent à l'eau un
secrétaire du roi, nommé Raoul de Brissac, qu'ils accusaient à tort ou
à raison, je l'ignore, d'avoir révélé aux ennemis les secrets du roi
pendant la guerre civile.
Le prévôt de Paris est arrêté et mis en prison.
Après cela les séditieux, ayant passé toute la nuit sous les murs de
la bastille Saint-Antoine, pour que Pierre des Essarts ou ses
complices ne pussent s'échapper, conduisirent tous leurs prisonniers
au palais du Louvre, et les confièrent à la garde de quelques gens de
la maison du roi conjointement et d'un certain nombre de bourgeois.
Ils décidèrent aussi que les absents, qui s'étaient soustraits à leur
fureur, seraient sommés, au nom du roi, de revenir à Paris, sous
peine d'être considérés comme exilés et proscrits à jamais. Cette
sommation fut faite par la voix du héraut, dans les carrefours de la
ville. Puis le duc de Bourgogne, pressé par les séditieux d'accomplir
sa promesse, s'aboucha avec le prévôt de Paris, et l'engagea, au nom
du roi, à se rendre, s'il ne voulait être mis en pièces par la
populace qui l'assiégeait. Le prévôt, pour échapper au péril, laissa
entrer le duc dans la place avec quelques chevaliers; il fut aussitôt
placé sous la garde de ces chevaliers, qui durent répondre de lui sur
leur tête. Alors le peuple cessa d'investir la place et mit bas les
armes. Mais comme la rumeur publique accusait le prévôt d'être venu se
poster en ce lieu avec l'intention de conduire le roi et monseigneur
le duc de Guienne au tournoi qui devait avoir lieu le 1er mai dans le
bois de Vincennes, et de les emmener ensuite plus loin sous l'escorte
d'une troupe nombreuse de gens de guerre, on le fit sortir de la
Bastille à la demande du peuple, et on l'incarcéra d'abord au Petit
Châtelet, puis au Grand, afin qu'il y fût gardé plus sûrement. Ses
accusateurs, à l'appui de leurs imputations, prétendaient que pour
assurer le succès de son entreprise il avait cantonné dans la Brie
près de cinq cents hommes d'armes mais qu'à la nouvelle de son
arrestation ces gens de guerre s'étaient dissipés comme de la fumée,
et étaient allés chercher fortune ailleurs. Peut-être saura-t-on à la
fin ce qu'il faut penser de cela.
Les séditieux, d'après le conseil de leurs chefs, prennent des
chaperons blancs pour signe de ralliement.
Deux jours après que la populace eut ainsi obtenu à force de clameurs
que l'on mît en prison celui que l'année précédente elle vénérait
comme un père et un prince, et qu'elle regardait maintenant, au grand
étonnement de tous, comme un ennemi de l'État, les chefs de la
sédition se rendirent à l'hôtel de ville, pour consulter le prévôt des
marchands et les échevins sur ce qu'il y avait à faire. Malgré
l'assurance avec laquelle ils se vantèrent d'avoir travaillé d'une
manière notable pour l'honneur et dans l'intérêt du royaume, du roi et
de monseigneur le duc de Guienne, les bourgeois qui avaient le plus
d'influence dans le conseil déclarèrent que c'était un acte de
témérité très-blâmable que d'avoir pris les armes sans la permission
du roi, violé la maison de monseigneur le duc de Guienne, et arrêté
malgré lui le duc de Bar, son cousin, et la plupart de ses familiers.
On savait que ce prince était vivement irrité de cette offense; et
comme il était à craindre que par cette considération le duc d'Orléans
et les autres princes du sang ne conçussent contre la ville une haine
implacable, et ne cherchassent à tirer vengeance d'un pareil outrage,
on résolut de leur envoyer messire Pierre de Craon avec un humble et
respectueux message, dans lequel on assurait qu'on n'avait eu aucun
dessein de leur déplaire, et qu'on avait agi dans l'intérêt et pour
l'honneur du roi et de monseigneur le duc de Guienne. Il fut aussi
décidé que l'on supplierait les docteurs et professeurs de
l'Université de Paris de faire cause commune avec le peuple, et de se
charger de présenter ces explications au roi et aux seigneurs de sa
cour. Ceux-ci se contentèrent de répondre qu'ils s'entremettraient
volontiers de tout leur pouvoir pour ménager la paix entre eux et le
duc de Guienne. Charmés de cette réponse, les rebelles s'enhardirent
dans leurs tentatives, et, au commencement de mai, ils adoptèrent des
chaperons blancs, comme signe de ralliement et comme preuve de leur
persévérance dans l'esprit de rébellion. Ils allèrent même trouver
messeigneurs les ducs de Guienne, de Berri et de Bourgogne, leur
présentèrent trois chaperons, et obtinrent à force d'instances qu'ils
les portassent en témoignage de l'affection qu'ils avaient pour la
ville et pour le peuple de Paris.
Discours tenus en présence des ducs de Guienne, de Berri et de
Bourgogne.
Le même jour, les séditieux firent représenter auxdits ducs, par un
éloquent orateur, qu'ils devaient avoir pour agréable tout ce qui
avait été fait, et les supplièrent de faire punir tous les prisonniers
comme de perfides flatteurs et de mauvais conseillers, qui avaient
appris à monseigneur le duc de Guienne à s'écarter de la conduite
régulière de ses aïeux, à la honte du royaume et au détriment de sa
santé. Ils poussèrent la hardiesse jusqu'à lui faire dire qu'il était
bien loin de ce temps où, formé par les sages leçons de la vénérable
reine, sa mère, et élevé par elle dans la pratique du bien, il donnait
de lui les plus belles espérances et faisait l'orgueil et la joie de
tous les Français, qui bénissaient le Seigneur d'avoir donné au roi un
successeur d'un naturel si heureux. «Mais, ajouta l'orateur, depuis
que parvenu à l'âge de l'adolescence, vous avez méprisé l'autorité
maternelle et prêté l'oreille aux conseils des méchants, ils ont fait
de vous un prince irréligieux, plein de lenteur et d'indifférence dans
l'expédition des affaires et dans l'accomplissement des devoirs de la
royauté que vous exercez au nom de votre père. Les habitants du
royaume voient avec déplaisir qu'ils vous ont appris à faire de la
nuit le jour, à passer votre temps dans des danses dissolues, dans des
orgies et dans toutes sortes de débauches indignes du rang royal.»
Je ne pouvais comprendre comment le peuple avait été amené à une telle
liberté de langage, qui ne pouvait tout au plus être permise qu'aux
princes du sang. On me répondit que lesdits princes, ou du moins la
plupart d'entre eux, y avaient donné leur assentiment. Irrités même de
voir qu'on faisait peu de cas de leurs avis, ils firent adresser au
duc pendant plusieurs jours les mêmes remontrances par de savants
professeurs en théologie, tantôt en présence de la reine et des autres
seigneurs, tantôt en particulier, pour l'engager à se corriger et à
adopter un genre de vie plus convenable. Le lendemain mercredi, un
fameux docteur, maître Eustache de Pavilly, qui avait été chargé le
premier de haranguer le duc de Guienne, énuméra dans un long discours
tout ce qui a été dit plus haut, et appuya ses assertions d'un grand
nombre de citations remarquables, tirées de l'Écriture sainte. Je
pourrais en former un ample traité, si je ne craignais de fatiguer le
lecteur; je me bornerai à en indiquer les points principaux. Il exposa
très-éloquemment quelles sont les vertus que doivent embrasser ceux
qui veulent se rendre dignes du trône où les appelle leur naissance;
il montra par des exemples puisés dans l'histoire, et particulièrement
dans l'histoire de France, les vices qui ont rendu certains princes
incapables de régner, et il ne craignit pas de dire au duc de Guienne
que c'était par suite des excès de sa jeunesse que le roi son père
était tombé en une maladie incurable, et que le duc d'Orléans avait
péri d'une manière ignominieuse; que, s'il ne voulait pas réformer sa
conduite, il donnerait lieu de faire transférer son droit de
primogéniture à son frère puîné. On ajoute même que l'auguste reine
lui répéta plusieurs fois cette menace.
On délègue des commissaires pour faire le procès des prisonniers.
Le vénérable docteur déclara, en terminant son discours, que la
multitude qui l'environnait demandait humblement que les commissaires
royaux chargés de poursuivre les dilapidations des finances eussent à
s'acquitter de leur mission avec plus de zèle, et qu'on en nommât
d'autres pour faire le procès des prisonniers, et les punir comme ils
le méritaient. «Et comme ils se trouvent encore avec le comte
d'Armagnac, dit-il, beaucoup de sujets du roi qui commettent des
hostilités en Guienne, contrairement au traité conclu entre les ducs,
et qu'on ignore s'ils n'ont pas l'intention de venir jusqu'ici, le
peuple demande très-instamment que les entrées du royaume soient
confiées à la garde des gens de guerre les plus fidèles.»
Bien que le duc fût fort indigné de cette remontrance publique, il
résolut de n'en témoigner aucun mécontentement, et de mettre dans ses
paroles la plus grande modération. Il accorda de bonne grâce ce qu'on
lui demandait, et, d'après l'avis des seigneurs et des prélats qui se
trouvaient là, il nomma douze commissaires que leur mérite me fait un
devoir de mentionner ici. C'étaient les illustres chevaliers messire
d'Offemont, Élie de Chénac, Le Borgne de la Heuse et Jean de Morteuil,
maîtres Robert Piedefer, Jean de Longueil, Élie dit Félix du Bois,
Denis de Vasière, conseillers au Parlement, auxquels on adjoignit
André Roussel et Garnot de Saint-Yon, bourgeois de Paris, et le
greffier de la cour du Châtelet. Ayant ainsi contenté les chefs du
mouvement populaire, le duc les congédia avec de douces paroles, et
les pria affectueusement de traiter avec égard ses familiers et son
cousin, qu'ils retenaient prisonniers, les engageant à rentrer en
eux-mêmes et à s'abstenir désormais de tout soulèvement. Il avait
entendu dire en effet qu'ils avaient l'intention d'arrêter encore
quelques-uns de ses serviteurs.
Le comte de Vertus, effrayé de ce mouvement populaire, s'échappe
de Paris.
L'illustre comte de Vertus, jeune prince de grande espérance, que
monseigneur le duc de Guienne, son cousin, aimait beaucoup et avait
attaché à sa personne, justement effrayé de ces troubles, quitta Paris
en secret, à la faveur d'un déguisement, et se rendit auprès de son
frère le duc d'Orléans, laissant un des siens pour dire aux princes
que c'était la fureur aveugle des Parisiens qui l'avait contraint de
fuir si précipitamment. J'ai su par quelques gens de la cour bien
informés que le duc de Guienne tenta lui-même plusieurs fois de
s'échapper, et que, ne pouvant y réussir, il envoya secrètement des
lettres signées de sa main aux ducs d'Orléans et de Bretagne, au roi
de Sicile Louis et au comte d'Alençon, pour les prier, au nom des
liens de la parenté, au nom de la fidélité qu'ils devaient au roi son
père, de venir à son aide et de le tirer de la captivité dans laquelle
on le retenait. Les Parisiens, instruits de ces circonstances, se
mirent à garder les portes de la ville avec les plus grandes
précautions. On eut soin de fouiller tous ceux qui sortaient, pour
s'assurer s'ils ne portaient point sur eux quelques lettres, et l'on
établit des postes pour faire le guet en armes toutes les nuits autour
de l'hôtel royal de Saint-Paul, afin qu'on ne pût enlever le prince
furtivement.
Les chefs de la sédition font emprisonner plusieurs personnes de
leur propre autorité.
Cependant les chefs de la sédition, en dépit des ordres du roi,
recommencèrent le lendemain jeudi à parcourir en armes les rues de la
ville, ayant à leur tête un certain Philippe du Mont. Ils arrachèrent
avec violence de leurs maisons près de soixante des principaux
bourgeois et marchands, et les firent jeter en prison. J'ai su de
bonne part que ce qui avait déterminé leur arrestation, c'est qu'au
commencement de l'émeute ils n'avaient pas voulu prendre les armes
avec les autres sans la permission du roi. Toutefois les séditieux,
effrayés eux-mêmes sur les conséquences de leur attentat, et redoutant
un châtiment sévère, allèrent trouver monseigneur le duc de Guienne,
et lui assurèrent que cette arrestation procurerait au roi de grosses
sommes d'argent. Voyant que le duc les écoutait sans témoigner trop de
déplaisir, ils l'invitèrent, d'après les suggestions de quelques-uns
de ceux qui se trouvaient là, et le décidèrent à réintégrer dans ses
anciennes fonctions messire Jean de Nielle, son chancelier, qu'il
avait destitué. Le duc, cédant aussi aux instances de la multitude,
confirma dans son office Léon de Jacqueville, qu'il avait nommé
capitaine de Paris; puis il confia la garde du pont de Saint-Cloud à
l'ignoble équarrisseur Denis de Chaumont, et celle du pont de
Charenton à Simon Caboche, après leur avoir fait prêter serment de
n'en livrer le passage à aucun ennemi de la ville.
De la santé du roi.
Pendant que la ville était agitée par les orages violents et terribles
dont j'ai parlé plus haut, le roi n'avait pas cessé d'être malade. Le
18 mai, il revint à la santé, et se rendit en pèlerinage à l'église de
Notre-Dame de Paris, accompagné de messeigneurs les ducs de Guienne et
de Bourgogne et d'un nombreux cortége de nobles seigneurs, pour rendre
grâces à la Mère des miséricordes. Le menu peuple témoigna aussi sa
reconnaissance envers Dieu par des actes de dévotion, et suivit
processionnellement le clergé d'église en église. A cette occasion je
ne dois point passer sous silence qu'au moment où le roi était en
chemin pour Notre-Dame, maître Jean de Troyes, que nous avons déjà
souvent nommé, vint à sa rencontre, en compagnie du prévôt des
marchands et des échevins, et lui présenta le chaperon blanc de la
ville, en le suppliant respectueusement de vouloir bien le porter
comme preuve de la cordiale affection qu'il avait pour la ville et
pour les fidèles bourgeois de Paris. Le roi y ayant consenti sans
difficulté, ils obligèrent par leurs instances les principaux
personnages de la cour et du Parlement, les plus considérables d'entre
les bourgeois, et le vénérable recteur de l'université de Paris à en
faire autant, et chargèrent une dépuration d'aller trouver le duc
d'Orléans, le comte de Vertus, son frère, le comte d'Alençon et le duc
de Bourbon, pour connaître leurs sentiments sur tout ce qui s'était
passé.
Le même jour, le roi envoya certains chevaliers et écuyers auxdits
seigneurs ainsi qu'au duc de Bretagne, avec des lettres écrites en son
nom, par lesquelles il les invitait à venir lui rendre l'hommage
qu'ils lui devaient; il désirait, ajoutait-il, les entretenir de
diverses affaires et s'éclairer de leurs conseils pour les mesures à
prendre. Ceux-ci, de leur côté, lui avaient adressé depuis plusieurs
jours des messages; ils lui écrivaient humblement, comme à leur
seigneur naturel, qu'ils étaient prêts à le servir, et qu'ils
mettaient à sa disposition leurs personnes et leurs biens. Le duc
d'Orléans avait même fait publier dans sa ville qu'il défendait à tous
les habitants, sous peine de mort, d'insulter par des propos ou des
actes offensants les serviteurs ou les sujets du roi. Mais lesdits
députés, ayant appris à peu de distance de Paris les émeutes qui
avaient éclaté dans cette ville, furent si effrayés, qu'ils se
replièrent sur Chartres, et y séjournèrent jusqu'au moment où ils
surent que le roi était revenu à la santé et avait envoyé ses députés
vers leurs maîtres.
Plusieurs seigneurs et nobles dames de la maison de monseigneur
le duc de Guienne et de celle de la reine sont arrêtés et mis en
prison par les chefs de la sédition.
Le 12 mai, à la requête des chefs de la sédition, maître Eustache de
Pavilly, de l'ordre de Notre-Dame du Carmel, savant professeur en
théologie et orateur fort éloquent, qui possédait à un haut degré
l'art de persuader, alla haranguer le roi dans son hôtel royal de
Saint-Paul, pour justifier tous les excès qui avaient été commis. Ce
serait ennuyer le lecteur que d'exposer ici tout au long les
considérations par lesquelles il prouva que l'arrestation et
l'emprisonnement des gens de la cour n'avaient pas été faits par
mépris pour son autorité, bien que malgré monseigneur le duc de
Guienne, et qu'il ne devait pas s'offenser qu'on eût éloigné de la
personne du jeune prince des gens qui le corrompaient et qui
cherchaient à le détourner des devoirs du rang royal et des bonnes
mœurs de ses ancêtres. Il cita, entre autres objets de comparaison,
l'exemple du jardinier qu'on blâmerait amèrement si dans un parterre
il n'arrachait pas les mauvaises herbes, qui étouffent les plus belles
fleurs, et il conclut que, par la même raison, on ne devait point
laisser impunis ceux qui empêchaient les rejetons des fleurs de lis
d'atteindre toute leur beauté et tout leur éclat. Il ajouta que le roi
devait souhaiter qu'on fît disparaître de telles gens comme autant
d'herbes inutiles.
Léon de Jacqueville, capitaine de Paris, et les principaux chefs de
la sédition, qui se trouvaient là, ne perdirent rien de ces paroles,
et se promirent bien de poursuivre le cours de leurs attentats. Ayant
pris avec eux dans le menu peuple près de dix mille hommes à demi
armés, ils revinrent dans l'après-midi à l'hôtel royal de Saint-Paul,
et obtinrent du roi par leurs cris forcenés qu'il engageât monseigneur
le duc de Guienne à les entendre. Le duc fut saisi de frayeur en
voyant l'hôtel royal environné de gens armés; il savait que la
multitude aveugle, quand elle est égarée par la fureur, n'écoute ni la
raison ni la pitié, et ne recule devant aucun crime. Les seigneurs de
sa suite furent aussi très effrayés, surtout quand ils entendirent
maître Jean de Troyes, l'orateur de la foule, s'exprimer en ces
termes: «Très excellent prince, tous ceux que vous voyez rassemblés
ici demandent que les traîtres qui restent encore à la cour, et dont
les mauvais conseils vous entraînent dans toutes sortes de vices, leur
soient livrés pour être jetés en prison.» Le duc ayant répondu qu'il
croyait n'avoir jamais eu auprès de lui que des serviteurs fidèles,
Jean de Troyes ajouta: «Nous sommes tous tellement convaincus de la
vérité de ce que j'ai avancé, que nous pensons qu'il faut arracher ces
mauvaises herbes, de peur qu'elles n'empêchent la fleur de votre
jeunesse de produire les doux fruits qu'on en doit espérer.» Vainement
le duc allégua l'innocence de ses serviteurs, et pria les séditieux de
se contenter de ceux qu'ils avaient déjà arrêtés et de ne point sévir
contre d'autres. Jean de Troyes ne voulut rien entendre; il désigna à
haute et intelligible voix ceux que l'on demandait, et au même instant
Léon de Jacqueville monta dans l'appartement de monseigneur le duc
avec seize hommes armés, et arrêta lesdites personnes au nom du roi,
dont il prétendit avoir reçu un ordre verbal. On fit ainsi
prisonniers messire Renaud d'Angennes, premier chambellan du duc,
Robert de Boissay, son premier maître d'hôtel, Jean de Nielle, auquel
le peuple avait fait rendre, à force de prières, son office de
chancelier, Charles de Villiers, Jean de Nantouillet, et maître Jean
Picard, secrétaire de la reine. Leur audace ne s'arrêta pas là. Ils
osèrent porter la main sur monseigneur le duc Louis de Bavière, oncle
du duc de Guienne, et se saisirent violemment de lui, comme des
autres, ainsi que de Conrad Bayer. Le duc de Guienne, justement
indigné de cet attentat, eut encore la douleur de voir ses prières et
ses larmes méprisées; il ne put même obtenir qu'on laissât retourner
son oncle en Allemagne comme un proscrit. Le duc Louis apprit ainsi
que la fortune traverse souvent les événements qui s'annonçaient sous
les plus heureux auspices; il espérait épouser dans trois jours, au
milieu de fêtes brillantes, madame la comtesse de Mortain, sœur du
comte d'Alençon, et veuve de monseigneur Pierre de Navarre. Et voilà
que tout ce bonheur se changeait en deuil, et qu'on le traînait en
prison avec ses compagnons d'infortune.
La reine ressentit une amère douleur, et ne put contenir ses larmes et
ses sanglots, en apprenant ces odieux attentats, qu'elle considérait
comme une injure personnelle. Elle fit tous ses efforts pour obtenir
qu'on rendît la liberté à son frère. Mais les chefs de la sédition ne
tinrent aucun compte de ses prières ni de ses remontrances. Poussés
par une aveugle fureur et par une frénésie diabolique, ces forcenés
mirent le comble à leur premier crime par un crime plus atroce, qui
eût fait horreur aux hommes les plus méprisables et aux nations les
plus sauvages. Ils saisirent de leurs mains sacriléges, avec une
barbarie sans exemple, plusieurs dames de la cour, des plus nobles et
des plus considérées, qui en les voyant venir s'étaient enfuies toutes
tremblantes et étaient allées se cacher dans les appartements les plus
secrets du palais, entre autres la dame de Noviant en Picardie,
mesdames de Montauban, du Châtel en Bretagne, et du Quesnoy, ainsi que
onze demoiselles, et sans autre forme de procès il les emmenèrent par
la Seine jusqu'au Palais pour les mettre en prison. Je ne saurais dire
combien la reine souffrit alors de se voir ainsi privée de la présence
de son frère et de la compagnie des dames de sa suite, dans laquelle
elle trouvait tant de charmes et de douceur. Je ferai remarquer
seulement qu'elle en tomba gravement malade; et elle eût sans doute
succombé, sans le talent des plus habiles médecins, et surtout sans
l'assistance de Jésus-Christ, le médecin des cœurs, qui amena
tout-à-coup une crise favorable.
Requêtes présentées au roi par les chefs de la sédition.--Elles
sont accueillies en partie, quelque déraisonnables qu'elles
soient.
Tous les gens sages avaient horreur de ces excès; ils ne pouvaient
croire que des entreprises si téméraires eussent lieu sans la secrète
connivence de quelques puissants personnages. On alla même jusqu'à
dire hautement que monseigneur le duc de Bourgogne avait juré à ces
misérables de ratifier et d'approuver tacitement tout ce qu'ils
feraient. Je n'ai pas lieu de partager cet avis, n'ayant eu aucune
preuve certaine du fait. Cependant toutes les fois que les séditieux
se disposaient à commettre quelque attentat, ils avaient l'audace
d'aller trouver les cinquanteniers et les dizeniers, et leur
ordonnaient, ainsi qu'aux principaux bourgeois, en les menaçant de la
mort et du pillage de leurs biens, de prendre les armes comme eux ou
d'envoyer des gens à leur place; ils inspiraient ainsi partout
l'épouvante. Ils se lassaient aussi d'entendre dire que c'était une
honte ineffaçable pour les Parisiens qu'on eût arrêté, au mépris de
l'autorité royale, tant d'illustres personnages, et qu'on les eût
retenus si longtemps en prison, au grand déplaisir de monseigneur le
duc de Guienne. En conséquence, le mercredi suivant, 24 mai, ils se
présentèrent en armes, selon leur coutume, devant le roi, qui tenait
conseil sur quelques affaires importantes avec les ducs de Guienne, de
Berri et de Bourgogne. Après lui avoir offert leurs humbles
salutations, ils dirent qu'ils apportaient diverses requêtes à sa
royale majesté; et maître Jean de Troyes, qui devait porter la parole,
ayant obtenu la permission d'exposer ce qu'il avait à dire, s'exprima
ainsi: «Très excellent prince, lorsque dernièrement nous nous sommes
plaints de la négligence qui se fait sentir dans le gouvernement du
royaume, des dilapidations de vos officiers de finances et des
pensions excessives qu'on paye chaque année, il nous a été répondu
avec douceur que votre majesté avait choisi des hommes de bien et
d'honneur, craignant Dieu et affectionnés au bien du royaume, pour
opérer de salutaires réformes dans l'État en se conformant de point en
point aux ordonnances des rois vos prédécesseurs. Nous savons qu'ils
ont composé à ce sujet un fort beau traité en style très élégant, et
qu'ils ont divisé lesdites ordonnances par chapitres. Nous demandons
humblement qu'elles soient publiées cette semaine au Palais, et que,
pour donner plus d'éclat à cette publication, vous teniez un lit de
justice sur votre trône royal, suivant la coutume de vos ancêtres.»
Le chancelier ayant répondu que le roi et ses conseillers adhéraient à
cette requête, les séditieux demandèrent encore que tous ceux qui
avaient été mis en prison fussent chassés de la cour, et qu'on donnât
leurs emplois à des personnes dévouées à la cause du peuple;
c'étaient, je dois le dire, des gens obscurs et peu honorables. Le
chancelier les invita à soumettre les noms de ces personnes au roi,
qui verrait si elles étaient dignes d'un tel honneur. Ils présentèrent
aussitôt une liste, et ajoutèrent: «Il est vrai, très redouté
seigneur, que nous avons dernièrement fait emprisonner certaines gens
de la noblesse et du peuple qui vous servaient mal, vous et
monseigneur de Guienne, et qui agissaient contre votre honneur et
contre celui de votre royaume, ainsi que les commissaires royaux vous
le feront voir bientôt, Dieu aidant, plus clairement que le jour. Nous
vous supplions donc en troisième lieu de ne concevoir contre nous
aucun ressentiment à ce sujet, de ratifier et d'avoir pour agréable ce
que nous avons fait, et de daigner nous le témoigner par des lettres
patentes scellées de votre sceau.»
Monseigneur le duc de Berri, à qui son âge assignait le premier rang
dans le conseil, ayant été prié de donner son avis, insista pour que
les plus jeunes parlassent les premiers. Cependant, cédant aux
instances du roi, il répondit qu'on pouvait en toute sûreté accorder
les lettres qui étaient demandées, pourvu qu'elles fussent expédiées
en bonne forme. Cet avis fut adopté par tous ceux qui opinèrent après
lui. La rédaction des lettres devait être confiée aux secrétaires du
roi; mais les séditieux ne voulurent pas accepter d'autre rédacteur
que maître Guillaume Barraut; ce qu'ils obtinrent, même malgré le
chancelier. Et comme ils surent que celui-ci avait manifesté la
crainte que le secrétaire, pour leur être agréable, n'insérât dans les
lettres des concessions plus grandes qu'ils ne l'avaient demandé, et
qu'on ne le contraignît à tout sceller, ils conçurent contre lui une
haine implacable.
Quant à la quatrième requête, tendante à ce que d'importuns
solliciteurs ne pussent plus s'enrichir comme auparavant des biens
caducs qui devaient revenir au trésor royal à quelque titre que ce
fût, on leur répondit que le roi avait déjà statué à cet égard en
défendant à son chancelier, à ses secrétaires et aux gens de la cour,
sous peine de perdre leurs offices, de s'entremettre pour de pareilles
faveurs, qui étaient choses tout à fait préjudiciables au roi. Les
séditieux demandaient en dernier lieu que, conformément aux usages de
ses ancêtres, le roi emmenât avec lui, quelque part qu'il allât, ses
enfants, la reine, et toute leur maison, et ils assuraient que ce
serait pour lui une grande économie. A cela le chancelier répondit:
«S'il y a lieu de restreindre l'état du roi, ce n'est pas vous qu'il
consultera, ce seront ses parents et les seigneurs de sa cour.» Cette
réponse leur causa un tel dépit, qu'ils prirent congé du roi et de
l'assistance, et ne songèrent plus qu'à comploter contre le
chancelier.
Publication des ordonnances royales.
Le roi résolut, conformément à ses promesses, de faire publier au
palais, sous forme d'ordonnance, les règlements qu'il avait fait
mûrement élaborer et rédiger par des gens sages, en faveur de ses
sujets et pour la réforme de l'État, et dont il désirait assurer
l'exécution dans tout le royaume. Il se rendit pour cela au palais, le
26 mai, accompagné des illustres ducs de Guienne, de Berri et de
Bourgogne; et l'on fut fort étonné de voir que lui et tous ceux de sa
suite portaient des chaperons blancs, à l'exemple des bourgeois de
Paris. Le lendemain, le roi séant sur son trône en la chambre du
Parlement, maître Jean du Fresne, greffier de la cour du Châtelet,
homme instruit et éloquent, lut ces ordonnances à haute et
intelligible voix. Cette lecture dura près d'une heure et demie; après
quoi le roi recommanda qu'elles fussent strictement et inviolablement
observées. Les princes et les prélats, assis à ses côtés, en firent le
serment devant tous, en levant la main. Deux jours après, maître Jean
Courtecuisse, aumônier du roi, dans un sermon qu'il fit à l'hôtel
royal de Saint-Paul, représenta combien ces ordonnances étaient
utiles, et combien il importait à tous les habitants du royaume de les
observer fidèlement. C'était aussi mon avis, et j'avais même pensé à
sauver ces ordonnances de l'oubli en les transmettant textuellement et
tout au long au souvenir de la postérité.
Exécution de Jacques de la Rivière et de Jean du Mesnil.
J'ajouterai à ce que j'ai dit plus haut le récit d'un événement
affreux, fait pour inspirer l'horreur même aux cœurs les plus
insensibles; je veux parler de la mort déplorable de messire Jacques
de la Rivière, mort qui causa un juste étonnement à monseigneur le duc
de Guienne, aux chevaliers ses frères d'armes et aux gens de la cour,
qui connaissaient ses nobles sentiments et son rare mérite. Ce n'est
pas qu'il n'y eût dans la maison dudit duc beaucoup de seigneurs aussi
remarquables que lui par l'éclat de la naissance, l'élégance de la
taille et la force du corps; mais il se distinguait entre tous par sa
joyeuse humeur, par son agilité et le charme de ses manières. Il
joignait à ces qualités le précieux avantage de parler plusieurs
langues, et il savait se concilier par là la faveur et l'affection des
nobles étrangers qui venaient à la cour. En un mot, il était orné de
tant de perfections, que je l'aurais considéré comme le plus heureux
des hommes s'il avait toujours su se maintenir dans les bornes de la
modération. Mais, entraîné par les sollicitations de quelques amis ou
par sa propre faiblesse, il passait presque toutes les nuits dans la
débauche, les orgies et les danses licencieuses, et se livrait avec
une ardeur excessive à tous les vices qui corrompent le cœur de la
jeunesse.
Je m'informai particulièrement des motifs de son arrestation et de la
manière dont il était mort en prison, et j'appris des commissaires du
roi chargés de lui faire son procès, qu'il avait été prouvé par des
lettres écrites de sa main, sans qu'on eût recours à la torture pour
lui arracher des aveux, qu'il avait eu le dessein de trahir le roi et
monseigneur le duc de Guienne. «Mais, ajoutèrent-ils, ayant su par ses
compagnons de captivité que nous délibérions sur le genre de mort
qu'il devrait subir, il s'abandonna au plus violent désespoir: _Non_,
dit-il, _je ne verrai pas les vilains de Paris jouir du spectacle de
ma mort ignominieuse_. En achevant ces mots, il saisit le vase d'étain
dans lequel on lui servait à boire, s'en frappa la tête à plusieurs
reprises, et tomba mourant à terre; il aurait succombé si l'on n'avait
appelé aussitôt des médecins à son secours. On banda sa blessure pour
empêcher la cervelle de s'épancher. Grâce à cette assistance et à ces
soins, il vécut encore neuf jours; il avoua publiquement son crime, et
mourut après avoir donné beaucoup de marques de dévotion et reçu les
sacrements de l'Église.» Son corps aurait dû, selon l'usage, être
porté au gibet et pendu. Les juges royaux le firent traîner jusqu'à la
place du Marché, en haine de son infâme trahison; sa tête fut mise au
bout d'une lance, et son tronc attaché au gibet, le samedi 4 juin.
Voilà comment on racontait sa mort parmi le peuple. Mais ce n'était
pas l'exacte vérité. Je dois dire que des personnes dignes de foi
m'ont assuré qu'il avait péri d'une façon ignominieuse et faite pour
révolter tous les gens de bien. A la suite d'une contestation, dans
laquelle messire de la Rivière et messire Léon de Jacqueville
s'étaient donné mutuellement un démenti, celui-ci avait frappé son
adversaire avec un marteau de fer, et la violence du coup avait été
telle, que messire de la Rivière n'avait pu proférer une seule parole
ni accuser son assassin.
Un jeune gentilhomme; fort bien fait et de bonne mine, nommé Jean du
Mesnil, attaché au service de monseigneur le duc de Guienne en qualité
d'écuyer tranchant, mourut comme ledit Jacques de la Rivière de mort
ignominieuse. Lorsqu'on le conduisit au supplice, les signes qu'il
donna de son repentir et de sa dévotion excitèrent partout la
compassion et tirèrent des larmes de tous les yeux.
Les chefs de la sédition font destituer le chancelier.
Je vais reprendre les faits d'un peu plus haut, et exposer comment les
chefs de l'émeute procédèrent à la destitution du chancelier, parce
qu'il n'avait pas entièrement obtempéré à leurs désirs, ainsi qu'il a
été dit ci-dessus. Ayant su que le roi avait eu une rechute la semaine
précédente et était de nouveau privé de sa raison, ils allèrent
trouver à plusieurs reprises messeigneurs les ducs de Guienne, de
Berri et de Bourgogne, et ne se firent pas faute de calomnier le
chancelier; ils dirent, entre autres choses, que c'était un homme
affaibli par les années et dépourvu de bon sens, qui apposait le sceau
indistinctement à toutes les concessions, méritées ou non, faites par
le roi, et qui n'avait d'autre souci que d'enrichir ses parents et ses
amis, comme il avait été enrichi lui-même par la munificence royale;
qu'il était incapable de remplir de si hautes fonctions; que le rôle
présenté par l'université faisait voir de la manière la plus évidente,
non seulement tout ce qu'avait coûté au roi chaque année cette
insatiable cupidité, qui ne lui permettait pas de se contenter de ses
anciens gages, mais encore toutes les exactions qu'il avait tolérées
de la part de ses subordonnés, leur permettant d'extorquer de l'argent
aux habitants du royaume; qu'on devait en conséquence le considérer
comme un arbre inutile qu'il fallait faire tomber sans délai sous la
cognée; que du reste il ne devait aspirer qu'à jouir en paix des
trésors qu'il avait amassés. A force de rebattre les oreilles des
princes de ces vains propos et d'autres semblables, ils parvinrent à
obtenir que l'on donnât sa place à maître Eustache de Laître, qui
avait récemment épousé sa fille, et qu'on lui ôtât les sceaux. Ce ne
fut pas toutefois sans difficulté qu'il consentit à les rendre. Il
répondait sans cesse qu'en pareil cas il n'était tenu d'obéir qu'au
roi, qui l'avait appelé au gouvernement des affaires; il répétait
qu'il avait toujours rempli ses fonctions avec courage et d'une
manière irréprochable, au milieu des désordres de la guerre, dans
l'adversité comme dans la prospérité. Mais il craignit qu'on n'en vînt
des menaces aux voies de rigueur, et comme on ne cessait de lui dire:
«Vous obéirez bon gré mal gré», il finit par se soumettre à ce qu'on
lui demandait.
Les chefs de la sédition extorquent de l'argent aux bourgeois.
Ce n'était point par sympathie que les princes acquiesçaient aux
désirs de ces exécrables scélérats, c'était par crainte qu'ils
n'excitassent dans la ville des séditions plus terribles. Le sire de
Helly, récemment arrivé de Guienne, où il avait laissé une armée
anglaise maîtresse de la campagne, voyant quelle était leur influence,
offrit d'aller combattre l'ennemi, si on lui fournissait assez de
troupes et d'argent, et fit appuyer son projet par eux auprès desdits
seigneurs. La demande fut aussitôt accordée; d'habiles et prudents
personnages, messire de la Viefville, maître Raoul le Sage, Robert du
Bellay, et Jean Guérin furent chargés de fixer le taux d'un emprunt,
qui serait prélevé sur les principaux bourgeois d'après une
appréciation exacte des ressources de chacun, et l'on désigna, au nom
du roi, pour présider à la levée de cet emprunt, Guillaume Legoix,
Simon Caboche, Henri de Troyes[142], et Denis de Chaumont, qui étaient
au nombre des promoteurs de cette affaire.
[142] Fils de _Jean_ de Troyes.
Ceux-ci, se voyant investis d'une telle autorité et voulant mettre à
profit l'occasion de s'enrichir, déployèrent tant de rigueur, même
contre les avocats et les officiers du roi, qu'ils en firent
emprisonner plusieurs pour avoir refusé de payer leur taxe ou demandé
qu'elle fût diminuée. Ils soumirent à cet emprunt forcé les prélats,
les ecclésiastiques, et toutes les personnes qu'ils surent avoir en
dépôt des biens appartenant à des églises ou à des orphelins. Ils
voulurent aussi imposer la même charge aux suppôts de l'Université de
Paris; et comme maître Jean Gerson, chancelier de l'église de Paris,
et fameux docteur en théologie, qu'ils tenaient pour un des fauteurs
de la faction des Armagnacs, refusait de payer, ils entrèrent de force
dans sa maison, comme des forcenés, la pillèrent et emportèrent tout
le mobilier. Quelque temps auparavant ils s'étaient saisis, au nom du
roi, de la recette du Lendit, appartenant à l'église de Saint-Denis,
et réservée à l'usage des religieux et du révérend abbé, qui était
alors docteur en théologie. Ils se seraient livrés à des rigueurs
semblables ou pires encore contre beaucoup d'autres membres de
l'Université, si le vénérable recteur, de concert avec les docteurs et
les maîtres, ne se fût opposé à ces premières violences, s'il n'eût
fait respecter par sa résistance énergique les franchises de
l'Université, et forcé ces pillards à restituer ce qu'ils avaient
pris.
Le peuple, fatigué de voir depuis si longtemps régner dans la ville de
pareils misérables, ne cessait de proférer publiquement contre eux
toutes sortes de malédictions, et leur souhaitait tous les supplices
que souffre dans l'enfer le traître Judas. En effet, il n'y avait plus
ni commerce ni consommateurs qui fissent vivre les artisans du produit
de leurs métiers; chacun était obligé de perdre son temps à faire
inutilement le guet jour et nuit. Enfin, les principaux bourgeois
conçurent contre eux une telle haine, qu'ils ne craignirent pas de
leur adresser publiquement des reproches en plein hôtel de ville, les
traitant de misérables qui remplissaient des fonctions infâmes, et qui
avaient abusé de l'autorité dont ils étaient investis, en commettant
contre le roi et le duc de Guienne des choses dignes de
l'animadversion de Dieu et des hommes. Ceux-ci rétorquèrent ces
reproches contre les bourgeois en leur disant: «Et pourquoi avez-vous
envoyé vos gens avec nous?»--«Si nous les avons envoyés, répondirent
les bourgeois, c'était pour obéir aux ordres du roi, dont vous avez
usurpé témérairement l'autorité, et parce que nous ignorions tous les
crimes que vous méditiez.»
Messire Pierre des Essarts est décapité à Paris.
La suite des événements m'amène à parler de messire Pierre des
Essarts, et à transmettre à la postérité le récit du procès
extraordinaire intenté à cet ancien prévôt de Paris. Ce procès fut
poursuivi sur les instances réitérées des chefs de la sédition, qui
s'étaient emparés de l'autorité et de la direction des affaires en
dépit de monseigneur le duc de Guienne, des autres princes et des
principaux bourgeois. Ils savaient que ledit duc était fort irrité de
ce qu'on avait incarcéré Pierre des Essarts pour avoir exécuté ses
ordres, et de ce que sa détention se prolongeait ainsi. C'est
pourquoi, craignant que, s'il était absous, il ne poussât le duc à la
vengeance, ils avaient remis aux commissaires royaux un libelle
diffamatoire contenant l'exposé de plusieurs trahisons énormes qu'il
avait, disaient-ils, commises contre le roi et le royaume. Les gens de
la cour publiaient que ces trahisons étaient d'autant plus coupables,
qu'il avait joui d'une autorité supérieure à celle de tous les autres.
En effet, investi de la prévôté et de la capitainerie de Paris, admis
par les devoirs de sa charge aux conseils secrets du roi et des
princes, il avait encore la haute main sur tous les trésoriers du roi,
et, ce qui excitait surtout l'envie des autres seigneurs, il avait la
libre disposition des revenus ordinaires et extraordinaires de l'État.
Ses accusateurs disaient qu'il avait dissipé ces revenus en les
appliquant à son usage et en faisant d'immenses acquisitions; ils
reconnaissaient toutefois qu'une grande partie de cet argent avait
passé entre les mains de ceux que le roi voulait combattre l'année
précédente et qu'il tenait pour ses ennemis. Ils lui reprochaient, en
outre, d'avoir machiné la ruine de la ville de Paris et la perte de
ses habitants, et d'avoir tenté d'en faire sortir clandestinement le
roi, la reine et le duc de Guienne. Je ne pourrais affirmer que ces
griefs eussent quelque réalité; ce que je sais, c'est que l'année
précédente, lorsque le duc d'Orléans avait quitté Saint-Denis, le
prévôt, aveuglé par une insatiable cupidité, avait livré au pillage la
ville et l'abbaye et les avait abandonnées à une entière dévastation.
Je ne crois pas non plus devoir passer sous silence que peu de temps
auparavant il avait allumé le feu de la discorde entre les princes de
la famille royale, et réveillé des haines déjà assoupies en faisant
périr injustement, disait-on, au mépris du traité conclu et juré,
messire Jean de Montaigu, grand maître de la maison du roi. Il fut
condamné à son tour au même supplice. J'ignore si, cédant à la
violence des tourments ou au cri de sa conscience, il fit l'aveu de
tous les crimes qu'on lui imputait. Toujours est-il qu'il marcha à la
mort avec un air calme et serein, qui causa une admiration générale;
on eût dit qu'il n'avait aucune appréhension de cette dernière et si
terrible épreuve, tant il disait tranquillement adieu à tout le monde.
Cependant, en montant sur l'échafaud, il demanda au juge de lui
épargner avant sa mort la lecture publique des crimes dont il était
accusé. Cette grâce lui ayant été accordée, le bourreau lui coupa la
tête d'un seul coup, la plaça au bout d'une pique, et alla pendre son
corps au gibet, où Pierre des Essarts lui-même avait fait attacher peu
auparavant celui de Montaigu. Cette exécution eut lieu le 1er juillet.