MARIAGE D'ISABELLE, FILLE DE CHARLES VI, ET PAIX AVEC L'ANGLETERRE.

1396.

Le roi d'Angleterre Richard II, après avoir lutté avec les

paysans révoltés, avec les partisans des réformes religieuses et

politiques demandées par Wiclef et Lollard, avec son oncle le duc

de Glocester qui lui avait enlevé presque toute l'autorité, avait

enfin repris le pouvoir; mais pour le conserver il avait besoin

de la paix avec la France. En 1395 il signa d'abord une trêve de

quatre ans avec Charles VI, et fit demander en mariage Isabelle,

fille du roi de France, bien qu'elle ne fût âgée que de sept ans.

Charles VI accepta la proposition, et le 9 mars 1396 on signa le

traité de mariage et on convint d'une trêve de vingt-huit ans.

_Juvénal des Ursins._

En ce temps fut advisé par le roy et ceux de son sang et conseil, et

aussi par les Anglois, qu'il falloit achever ce qui avoit esté

encommencé touchant l'alliance par mariage de madame Isabeau de

France. Et requéroient les Anglois qu'on leur livrast ladite dame. Et

fut advisé qu'il estoit expedient que les roys s'entrevissent en

quelque lieu, et qu'ils parlassent ensemble. Et de faict pour la cause

le roy vint à Boulongne, et de là à Ardres, et le roy d'Angleterre

vint à Calais. Et furent ordonnées certaines tentes, où chacun roy en

la sienne seroit. Et entre les deux tentes devoient les deux roys

parler ensemble, accompagnés chacun de quatre cens chevaliers et

escuyers bien ordonnés et habillés.

Le vingt-septiesme jour d'octobre audit an, le roy issit d'Ardres

accompagné de ses oncles et de plusieurs ducs et comtes ses parens, et

de quatre cens chevaliers et escuyers, bien ordonnés et habillés,

comme en bataille rangée. Et devant le roy estoit le comte de Harcourt

son prochain parent, lequel portoit l'espée du roy. Et quand ils

vinrent à un traict d'arc des tentes, ils descendirent tous à pied,

excepté le roy et ses prochains parens, puis quand ils vinrent aux

cordes qui soustenoient les tentes, le roy et les autres descendirent

à pied. Et se divisa l'armée en deux, deça et dela les tentes. Et leur

fut ordonné qu'ils ne se bougeassent, et se tinssent sans mouvoir. Et

pource que le roy doutoit qu'aucuns de jeune courage ne s'esmeussent,

parquoy il eust pu s'ensuivre aucun inconvenient, il parla à eux bien

doucement et gratieusement, en les exhortant et commandant qu'ils ne

se bougeassent, en monstrant quel deshonneur ce seroit s'ils rompoient

les formes et manieres pourparlées entre luy et son adversaire

d'Angleterre. Et lesdites formes et manieres garderent aussi les

Anglois, sans les enfraindre. Eux estans à la veue l'un de l'autre,

vinrent vers le roy les ducs de Lanclastre et de Clocestre, et autres

comtes et seigneurs d'Angleterre. Lesquels bien humblement

s'agenouillerent, disans qu'ils venoient vers luy, pour sçavoir en

quelle forme, habits, et ordonnance ils se devoient assembler. Et pour

ceste mesme cause, estoient allés vers le roy d'Angleterre nos

seigneurs les ducs de Berry et de Bourgongne. Le roi receut lesdits

princes d'Angleterre honorablement. Et la response ouye, le roy leur

donna à chacun un bel anneau. Lesquels les receurent, en remerciant le

roy très-humblement, et s'en retournerent devers leur maistre. Et

voulut le roy, avant le partement desdits princes, boire avec eux, et

prirent vin et espices. Et pareillement fit le roy d'Angleterre à nos

seigneurs. Et quant à la requeste qu'on faisoit, de sçavoir quels

habillemens et les manieres qu'ils feroient l'un à l'autre, le roy

d'Angleterre respondit, que les convenances ou pactions de paix et

amitié ne consistoient ou gisoient pas en superfluité de robbes et

vestures, mais en cordial amour et affection. Laquelle chose fut fort

notée, car par ce il monstroit la grande affection qu'il avoit au bien

de la paix.

Or il est vray qu'entre la distance des tentes, et comme au milieu du

chemin, y avoit un grand pal ou pieu fiché en terre, et à ce pal là se

devoient assembler les deux roys. Et environ trois heures après midy

se mirent en chemin à pied. Car la distance n'estoit pas longue. Le

roy vint en un simple habit jusques aux genouils, fourré de martres,

son chapperon à une longue cornette entour sa teste, troussée en forme

de chappeau, et estoit accompagné de ses oncles. Et d'autre part le

roy d'Angleterre sortit hors de sa tente, vestu d'une robbe longue

jusques aux talons; et devant luy avoit messire Jean de Hollande, qui

portoit son espée, et le comte Mareschal, qui portoit un baston royal

doré. Et tantost que les deux roys se virent l'un l'autre, tous leurs

gens se mirent d'un costé et d'autre à genoux, jusques à ce qu'ils

fussent venus audit pal. Et quand ils y furent, ils se baiserent et

saluerent l'un l'autre, en bonne amour, paix et dilection, et lors on

demanda les espices et le vin. Et servirent les ducs de Berry et de

Bourgongne, et les ducs de Lanclastre et de Clocestre. Et estoit

grande noblesse et pitié de voir ladite assemblée, et de joye

pleuroient ceux qui les voyoient. Et en signe d'amour et de dilection

donna le roy au roy d'Angleterre une très-belle couppe d'or, garnie de

pierres pretieuses, et une aiguiere. Et aussi le roy d'Angleterre luy

donna un très-beau vaisseau à boire cervoise, avec un vaisseau aussi à

mettre eau, garnis de pierres pretieuses, lesquels dons ils receurent

benignement, en se remerciant l'un l'autre. Et à la requeste, au moins

par la persuasion des princes et seigneurs presens, ils jurerent et

promirent l'un à l'autre, que si Dieu leur donnoit grace de venir à

bonne et finale paix, qu'ils fonderoient et feroient faire à communs

frais et despens, pour memoire de leur vision mutuelle faite audit

lieu, une chappelle.

Quand les roys virent que leurs gens, tant d'un costé que d'autre

gardoient si bien et fermement ce qui leur avoit esté commandé, en

monstrans le desir, l'affection et joye qu'ils avoient que bonne paix

fust entre les deux roys, leurs royaumes et peuples, lors le roy

d'Angleterre, et lesdits ducs et seigneurs de son sang, vinrent en la

tente du roy de France, laquelle estoit bien parée et ornée de beaux

draps d'or riches, en laquelle y avoit deux chaires bien richement

habillées. Et fut offerte par plusieurs et diverses fois au roy

d'Angleterre, la chaire dextre. Ce qu'il ne voulut accepter, et tant

plus luy offroit-on, tant plus la refusoit. Et finalement se assit à

senestre, et le roy en la dextre. Et ne demeura en ladite tente que

lesdits roys, les ducs de Berry, de Bourgongne, de Bourbon, de

Lanclastre et de Clocestre, et les comtes Roland et Mareschal. Et là

ouvrirent et traiterent les matieres pourquoy ils estoient assemblés,

tendans à bonne amour, à fin de paix et alliance par mariage. Ce qui

fut fait entre eux fut secret, car il n'y avoit que les roys et

princes dessus dits, lesquels aucunement rien ne revelerent, sinon du

mariage d'Angleterre et de la fille du roy. Car dès lors le roy

appeloit le roy d'Angleterre son fils, et l'autre l'appeloit son père.

Et après que leur conseil fut finy, prirent vin et espices, et furent

servis en la forme dessus dite. Et au partir le roy donna à son fils

une nef d'or, de grand poids, garnie de pierres qui estoient de grand

prix, laquelle il prit en le remerciant. Et s'en allerent eux deux

jusques à l'autre tente d'Angleterre, parlans ensemble, et eux

esbatans. Et eux à la tente venus, le roy d'Angleterre donna à son

père un beau fermail garni de pierres pretieuses, et s'en revinrent

ensemble jusques au pal. Et là venus ils s'entr'accollerent et

baiserent, et s'en retourna chacun en sa tente, en se recommandant à

Dieu l'un l'autre. Et s'en retourna le roy à Ardres, et laissa à la

garde de sa tente les comtes de Sainct-Paul et de Sancerre, le

seigneur d'Albret, messire Jean de Bueil, maistre des arbalestriers de

France, et messire Jean de Trie. Et pareillement firent les Anglois,

et mirent des princes et seigneurs du pays en la leur.

Le samedy au matin, environ neuf ou dix heures avant midy, comparurent

en leurs estats et habits, comme ils estoient en la journée de devant,

excepté que le roy d'Angleterre avoit un chapperon mis sur sa teste,

et vinrent lesdits deux roys jusques au pal, et se baillerent la main

l'un à l'autre, en se saluant en tout amour et dilection, et les

cérémonies gardées de chacune part, et comme dessus. Puis le roy de

France prit le roy d'Angleterre par la main, et le mena en sa tente,

accompagnés chacun de douze de leurs parens et conseillers. Et tantost

survint un terrible temps de pluye, gresle et vent, par telle maniere

que ceux qui estoient hors des tentes furent contraints d'eux bouter

dedans. Et furent lesdits roys, et leurs parens et conseillers, bien

quatre bonnes heures ensemble. Et quand le conseil fut finy, aucuns

s'enquirent secrettement de ce qui avoit esté conclu. Et fut respondu

qu'on fist bonne chere, et que les roys, en parole de roys, avoient

sur les saincts Evangiles touchés, juré que doresnavant ils seroient

bons et loyaux amis ensemble, et que comme pere et fils

s'entr'aimeroient, et aideroient l'un à l'autre envers tous et contre

tous. Et firent alliances perpetuelles pour eux et leurs successeurs,

de pays à pays et de peuple à peuple, tant réelles que personnelles.

Et les assistans, tant d'une partie que d'autre, commencerent à faire

grande joye et grande chère, et touchoient l'un à l'autre, en rendant

graces à Dieu dudit traité. Et fit-on venir vin et espices, et burent

tous ensemble. Et lors le roy à grande joye et liesse donna au roy

d'Angleterre, son gendre, quatre paires d'ornemens d'église, semés de

perles à or battu (esquels estoient signés la representation de la

benoiste Trinité et du mont Olivet, et les images de sainct Michel et

de sainct Georges) et deux gros pots d'or, ornés de pierres

pretieuses, vallans de seize à vingt mille escus, dont il remercia le

roy, et s'en revinrent au pal, en disant adieu l'un à l'autre. Et

depuis revint le roy d'Angleterre, lequel joyeusement et de bon cœur

donna au roy un beau collier d'or, riche et bien garni de pierres

pretieuses; puis s'en retournerent, et estoit ja tard, près de soleil

couchant, et envoya le roy avec son gendre pour le conduire jusques à

Guines, les ducs de Berry et de Bourgongne, et souperent avec luy. Et

pareillement les ducs de Lanclastre et de Clocestre convoyerent le roy

jusques à Ardres, et avec luy souperent, et tous firent joyeuse chère,

et y furent jusques à neuf heures au soir. Et après se partirent

desdits lieux lesdits ducs de Berry et de Bourgongne, comme aussi

lesdits ducs de Lanclastre et de Clocestre, pour revenir chacun devers

son roy. Mais ce ne fut pas sans empeschement; car en icelle heure que

lesdits princes se partoient pour eux en retourner, survint une pluye

si grosse et si terrible, qu'il sembloit que Dieu voulust faire un

nouveau deluge. Et qui plus est, un vent si horrible et vehement, que

tous les luminaires furent esteints, et ne pouvoit-on cognoistre, ny

s'appercevoir l'un l'autre. Et comme les bestes sauvages vont parmy

montagnes et bois, ainsi alloient lesdits seigneurs, et n'y sceurent

trouver remede, sinon recourir à Dieu. Ce qu'ils firent bien et

devotement, parquoy ils vinrent à port de salut. Et pour la grande

violence du vent, y eut des tentes du roy cent et quatre cordes

rompues, et du roy d'Angleterre quatre seulement, dont la cause fut

qu'elles estoient en bas lieu. Et furent les draps tant de soye que de

laine rompus et déchirés, dont il y avoit foison de moult beaux.

Plusieurs gens disoient qu'en icelle paix faisant y avoit trahison, ou

qu'elle y adviendroit. Mais ceux qui sceurent et cognurent le vray

amour, dont procedoient les parties, conclurent et crurent fermement

que le diable d'enfer, adversaire de paix, fit lesdites tempestes,

comme desplaisant de ce qu'il n'avoit pu empescher le bien de la paix.

Ce fut grande chose, comme les parens, gens et serviteurs garderent

sans enfraindre les ordonnances qui leur avoient esté enjointes. La

premiere chose qui fut dite estoit que chacun roy auroit quatre cens

chevaliers et escuyers, lesquels ne seroient point armés, et

n'auroient que chacun son espée, ou autre cousteau, et que autre

harnois ils n'auroient soubs ombre d'achapt, ne autrement. En outre

que soubs peine de la hard nul n'approchast les tentes des roys. Avec

ce fut defendu que, au partement des roys, c'est à sçavoir du roy de

France de Saint-Omer et du roy d'Angleterre de Calais, nul ne les

suivist soubs pareille peine, sinon ceux qui estoient députés et

ordonnés, et furent comptés et nommés ceux qui devoient suivre.

Toutesfois il estoit permis aux marchands menans vivres, merceries et

autres choses, d'aller exercer leur faict de marchandise à Ardres, ou

à Guines, sans eux bouger de là. Et fut en outre ordonné, que nulles

riotes, clameurs, débats, noises, discords, ou paroles injurieuses, ne

se meussent entre les gens, ny d'un costé, ny d'autre; et qu'on ne

jouast à jetter la pierre, lucter, tirer de l'arc, ne à quelque autre

jeu, dont pût venir murmure, impatience ou débat; et que durant le

temps que les roys parleroient ensemble, on ne sonnast, ne fit sonner

trompettes, ne autres instruments de musique, et que chacun obeïroit

sommairement et de plain à tout ce qui seroit ordonné. Toutes

lesquelles choses furent gardées grandement et notablement, tant d'un

costé que d'autre, sans les enfraindre.

Le lendemain au matin que lesdites tempestes estoient survenues,

lesdits roys et leurs parens voulans proceder à la consommation et

perfection des choses pour lesquelles ils estoient assemblés, vinrent

en leurs tentes, et chacun d'eux se départit pour venir au pal. Et en

venant arriva madame Isabeau de France, accompagnée du duc d'Orléans

son oncle et de barons, chevaliers et escuyers, dames et demoiselles,

et avoient belles et grandes hacquenées, lictieres, chevaux et

chariots bien garnis. Et quant à ladite dame, elle estoit moult

richement habillée, de chappeau d'or, colliers et anneaux de grand

prix. Quand elle fut assez près desdits roys, elle fut descendue de

dessus sa hacquenée et prise par les ducs d'Orleans, de Berry et de

Bourgongne. Et aussi-tost qu'elle fut descendue, vinrent en grand

appareil les duchesses de Lanclastre et de Clocestre, accompagnées de

foison de dames et damoiselles bien ornées et appareillées, lesquelles

firent la reverence en la manière accoustumée. Et n'avoit onques eté

vu de mémoire d'homme chose si haute, ny si notable, ne dames et

damoiselles si richement habillées. Et la presenterent lesdits ducs,

accompagnés desdites duchesses, au roy d'Angleterre. Et en allant vers

luy s'agenouilla deux fois. Lors le roy d'Angleterre se leva de sa

chaire, et la vint embrasser et baiser. Alors le roy lui dit: «Mon

fils, c'est ma fille que je vous avois promise. Je la vous livre et

delaisse, en vous priant que la veuilliez tenir comme vostre espouse

et femme.» Lequel ainsi le promit. Et lors les pere, mary et oncles la

baiserent, et la delaisserent ès mains desdites duchesses, qui la

menerent à Calais. Et peut-on penser que ce n'estoit pas que plusieurs

ne pleurassent à grosses larmes, et specialement ladite dame, en

faisant grands sanglots et merveilleux. Le roy d'Angleterre pria son

pere qu'il disnast avec luy, ce qu'il fit volontiers. Si luy fit tout

le plus d'honneur qu'il put, tellement qu'il le fit seoir à la dextre,

et n'y avoit que eux deux à table, et le fit servir par les ducs de

Lanclastre et de Clocestre. Et après disner prirent vin et espices. Et

servit le duc d'Orleans le roy son frere, et le duc de Lanclastre le

roy d'Angleterre. Puis donna le roy à son fils un drageoir, garny de

pierres pretieuses, avec un très-riche fermillet. Et le roy

d'Angleterre donna à son pere un autre fermillet, qui avoit esté au

feu roy Jean, et estoit le plus riche de tous les dons qui avoient

esté faits. Et ce fait, les roys monterent à cheval, et vinrent

jusques au pal, pour prendre congé l'un de l'autre, et dirent adieu,

en eux baisans de bon et loyal amour. Et donna le roy à son fils au

partir un beau et riche diamant et un saphir. Et son fils luy donna

deux beaux coursiers bien ornés et parés. Puis se départirent, et s'en

revint le roy à Paris et son fils à Calais.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 72 / 126 题