IV.

Quand la jeune fille passa le long des douves[49], le seigneur était à

l'attendre,

A l'attendre auprès du pont-levis; si bien qu'elle tressaillit

d'épouvante,

D'épouvante en l'apercevant, et renversa son pot au lait.

Voyant cela, la pauvre fille se mit à pleurer amèrement.

--Taisez vous, ma sœur, ne pleurez pas, on vous donnera un autre pot

au lait;

Approchez, et allons déjeûner, tandis qu'on le préparera.

--Beau seigneur, je vous remercie; j'ai déjeûné, bien déjeûné.

--Alors venez au jardin, venez cueillir de belles fleurs,

Venez cueillir une guirlande pour orner votre pot au lait.

Je ne porte point de fleurs, je suis en deuil cette année.

--Alors venez aux vergers, venez manger des fraises rouges comme une

braise.

--Je n'irai point manger des fraises; sous les feuilles il y a des

couleuvres.

J'entends l'appel des laboureurs de l'écobue; ils disent que je suis

paresseuse.

Ils demandent où je suis restée avec mon pot de lait caillé.

--Vous allez sortir à l'instant; quand votre pot au lait sera prêt;

On s'en occupe, Marguerite; venez voir à la laiterie.

En franchissant le seuil du château, la jeune fille tressaillit;

La pauvre petite devint blanche comme la neige, quand la porte se

ferma derrière elle.

--Ma mignonne, n'ayez pas peur, je ne vous ferai aucun outrage.

--Si vous ne songez pas à m'outrager, pourquoi changez-vous de

couleur?

--Si je change de couleur, c'est que l'air du matin est vif.

--Ce n'est point, seigneur, l'air vif du matin, c'est le mauvais

vouloir qui vous fait pâlir.

--Taisez-vous, petite sotte! venez au fruitier choisir un fruit.

Quand ils furent dans le fruitier, elle prit une pomme rouge:

--Seigneur Rogerson, donnez-moi, s'il vous plaît, un couteau;

Donnez-moi un couteau pour peler ma pomme.

--Si vous désirez un couteau, allez à la cuisine, et vous en trouverez

un;

Il y en a un sur la table de chêne; il a été aiguisé ce matin.

La petite Marguerite dit au vieux cuisinier, en entrant:

Cher cuisinier, je vous en supplie, délivrez-moi! faites-moi sortir!

--Hélas! ma fille, je ne le puis; le pont du château est levé.

--Si l'homme à la tête frisée comme un lion savait que je suis captive

de Rogerson;

Si mon bon parrain savait cela, il ferait couler du sang.

[49] _Douve_, fossé du château.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 40 / 126 题