29 septembre 1364.

Charles V, voulant terminer la guerre de Bretagne qui durait

depuis 1341, envoya Duguesclin, après la bataille de Cocherel, au

secours de Charles de Blois, que soutenaient les rois de France.

Son compétiteur Jean V, fils de Jean de Montfort, assiégeait la

ville d'Auray et avait reçu d'Édouard III, roi d'Angleterre, un

secours commandé par le fameux capitaine Jean Chandos. Charles de

Blois et Duguesclin voulant empêcher Auray de tomber entre les

mains de Jean V, lui livrèrent bataille et furent complétement

vaincus; Duguesclin fut pris et Charles de Blois tué. La guerre

de Bretagne fut alors terminée, et les deux partis signèrent le

11 avril 1365 la paix de Guérande. Jean V fut reconnu duc de

Bretagne par Charles V, et fit hommage de sa duché au roi de

France; Jeanne la Boiteuse, femme de Charles de Blois, renonça à

ses droits sur la Bretagne et reçut en échange le comté de

Penthièvre pour elle et ses enfants.

_Chroniques de Froissart._

Comment le roi de France envoya messire Bertran du Guesclin au

secours de monseigneur Charles de Blois; et comment messire Jean

Chandos vint au secours du comte de Montfort.

Le roi de France accorda à son cousin monseigneur Charles de Blois que

il eût de son royaume jusques à mille lances; et escripsit à

monseigneur Bertran du Guesclin, qui étoit en Normandie, que il s'en

allât en Bretagne pour aider à conforter monseigneur Charles de Blois

contre monseigneur Jean de Montfort. De ces nouvelles fut le dit

messire Bertran grandement réjoui, car il a toujours tenu le dit

monseigneur Charles pour son naturel seigneur. Si se partit de

Normandie atout ce qu'il avoit de gens, et chevaucha devers Tours en

Touraine pour aller en Bretagne; et messire Boucicaut, maréchal de

France, s'en vint en Normandie en son lieu tenir la frontière. Tant

exploita le dit messire Bertran et sa route qu'il vint à Nantes en

Bretagne; et là trouva le dit monseigneur Charles et madame sa femme,

qui le reçurent liement et doucement, et lui surent très grand gré de

ce qu'il étoit ainsi venu. Et eurent là parlement ensemble comment ils

se maintiendroient; car aussi y étoit la meilleure partie des barons

de Bretagne et avoient en propos et affection de aider monseigneur

Charles et le tenoient tous à duc et à seigneur. Et pour venir lever

le siége de devant Auray et combattre monseigneur Jean de Montfort, ne

demeura guère que grand baronnie et chevalerie de France et de

Normandie vinrent, le comte d'Aucerre, le comte de Joigny, le sire de

Franville, le sire de Prie, le Bègue de Villaines et plusieurs bons

chevaliers et écuyers, tous d'une sorte et droites gens d'armes.

Ces nouvelles vinrent à monseigneur Jean de Montfort, qui tenoit son

siége devant Auray, que messire Charles de Blois faisoit grand amas de

gens d'armes, et que grand foison de seigneurs de France lui étoient

venus et venoient tous les jours encore, avec l'aide et le confort

qu'il avoit encore des barons, chevaliers et écuyers de la duché de

Bretagne. Sitôt que messire Jean de Montfort entendit ces nouvelles,

il le signifia féalement en la duché d'Aquitaine, aux chevaliers et

écuyers d'Angleterre qui là se tenoient, et espécialement à

monseigneur Jean Chandos, en lui priant chèrement que en ce grand

besoin il le voulsist venir conforter et conseiller, et que il

espéroit en Bretagne un beau fait d'armes auquel tous seigneurs,

chevaliers et écuyers, pour avancer leur honneur, devoient volontiers

entendre. Quand messire Jean Chandos se vit prié si affectueusement du

comte de Montfort, si en parla à son seigneur le prince de Galles à

savoir que en étoit à faire. Le prince répondit que il pouvoit bien

aller sans nul forfait; car jà faisoient les François partie contre le

dit comte en l'occasion de monseigneur Charles de Blois, et qu'il l'en

donnoit bon congé. De ces nouvelles fut le dit messire Jean Chandos

moult lie, et se pourvey bien et grandement, et pria plusieurs

chevaliers et écuyers de la duché d'Aquitaine; mais trop petit en y

allèrent avec lui, si ils n'étoient Anglois. Toutes fois il emmena

bien deux cents lances et autant d'archers; et chevaucha tant parmi

Poitou et Xaintonge qu'il entra en Bretagne et vint au siége devant

Auray. Et là trouva-t-il le comte de Montfort, qui le reçut liement et

grandement et fut moult réjoui de sa venue; aussi furent messire

Olivier de Clisson, messire Robert Canolle et les autres compagnons;

et leur sembloit proprement et généralement que mal ne leur pouvoit

venir, puisqu'ils avoient en leur compagnie messire Jean Chandos. Si

passèrent la mer hâtivement, d'Angleterre en Bretagne, plusieurs

chevaliers et écuyers qui désiroient leurs corps à avancer et eux

combattre aux François; et vinrent devant Auray, en l'aide du comte de

Montfort, qui tous les reçut à grand joie. Si étoient bien Anglois et

Bretons, quand ils furent tous ensemble, seize cents combattans,

chevaliers et écuyers, et environ huit ou neuf cents archers.

Comment messire Charles de Blois se partit de Nantes pour aller

contre le comte de Montfort; et des paroles que madame sa femme

lui dit.

Nous retournerons à monseigneur Charles de Blois, qui se tenoit en la

bonne cité de Nantes, et là faisoit son amas et son mandement de

chevaliers et d'écuyers de toutes parts là où il les pensoit à avoir

par prière; car bien étoit informé que le comte de Montfort étoit

durement fort et bien reconforté d'Anglois. Si prioit les barons, les

chevaliers et les écuyers de Bretagne, dont il avoit eu et reçu les

hommages, que ils lui voulussent aider à garder et défendre son

héritage contre ses ennemis. Si vinrent des barons de Bretagne, pour

lui servir et à son mandement, le vicomte de Rohan, le sire de Léon,

messire Charles de Dinant, le sire de Roye, le sire de Rieux, le sire

de Tournemine, le sire d'Ancenis, le sire de Malestroit, le sire de

Quintin, le sire d'Avaugour, le sire de Rochefort, le sire de

Gargoulé, le sire de Loheac, le sire du Pont et moult d'autres que je

ne puis mie tous nommer. Si se logèrent ces seigneurs et leurs gens en

la ville de Nantes et ès villages d'environ. Quand ils furent tous

ensemble, on les estima à vingt cinq cents lances, parmi ceux qui

étoient venus de France. Si ne voulurent point là ces gens d'armes

faire trop long séjour, mais conseillèrent à monseigneur Charles de

chevaucher devers les ennemis. Au département et au congé prendre,

madame la femme à monseigneur Charles de Blois dit à son mari, présent

monseigneur Bertran du Guesclin et aucuns barons de Bretagne:

«Monseigneur, vous en allez défendre et garder mon héritage et le

vôtre, car ce qui est mien est vôtre, lequel monseigneur Jean de

Montfort nous empêche et a empêché un grand temps à tort et sans

cause; ce sçait Dieu, et aussi les barons de Bretagne qui ci sont,

comment j'en suis droite héritière: si vous prie chèrement que nulle

ordonnance ni composition de traité ni d'accord ne veuilliez faire, ni

descendre, que le corps de la duché de Bretagne ne nous demeure.» Et

son mari lui eut en convenant. Adoncques se partit, et se partirent

tous les barons et les seigneurs qui là étoient, et prirent congé à

leur dame que ils tenoient pour duchesse. Si se arroutèrent et

cheminèrent ces gens d'armes et cet ost pardevers Rennes; et tant

exploitèrent qu'ils y parvinrent. Si se logèrent dedans la cité de

Rennes et environ, et se reposèrent et rafraîchirent pour apprendre et

mieux entendre du convine de leurs ennemis, et aviser aucun lieu

suffisant pour combattre leurs ennemis, au cas qu'ils trouveroient

tant ni quant de leur avantage sur eux; et là furent dites ni

pourparlées plusieurs paroles et langages à cause de ce, des

chevaliers et écuyers de France et de Bretagne, qui là étoient venus

pour aider et conforter messire Charles de Blois, qui étoit moult doux

et moult courtois, et qui par aventure se fût volontiers condescendu à

paix et eût été content d'une partie de Bretagne à peu de plait. Mais

en nom Dieu il étoit si bouté de sa femme et des chevaliers de son

côté, qu'il ne s'en pouvoit retraire ni dissimuler.

Comment le comte de Montfort se partit de devant Auray et s'en

vint prendre place sur les champs pour combattre monseigneur

Charles de Blois.

Entre Rennes et Auray, là où monseigneur Jean de Montfort séoit, à

huit lieues[3] de pays. Si vinrent ces nouvelles au dit siége que

messire Charles de Blois approchoit durement, et avoit les plus belles

gens d'armes, les mieux armés et ordonnés que on eût oncques mais vus

issir de France. De ces nouvelles furent le plus des Anglois qui là

étoient, qui se désiroient à combattre, tous joyeux. Si commencèrent

ces compagnons à mettre leurs armures à point et à fourbir leurs

lances, leurs dagues, leurs haches, leurs plates, haubergeons,

heaumes, bassinets, visières, épées et toutes manières de harnois; car

bien pensoient qu'ils en auroient mestier, et qu'ils se combattroient.

Adonc se trairent au conseil les capitaines de l'ost du comte de

Montfort, premièrement messire Jean Chandos, par lequel conseil en

partie il vouloit user, messire Robert Canolle, messire Eustache

d'Aubrecicourt, messire Hue de Cavrelée, messire Gautier Huet, messire

Mathieu de Gournay et les autres. Si regardèrent et considérèrent ces

barons et ces chevaliers par le conseil de l'un et de l'autre et par

grand avis, qu'ils se retrairoient au matin hors de leurs logis et

prendroient terre et place sur les champs, et là aviseroient de tous

assents pour mieux en avoir la connoissance. Si fut ainsi annoncé et

signifié parmi l'ost, que chacun fût à l'endemain appareillé et mis en

arroi et en ordonnance de bataille, ainsi que pour tantôt combattre.

Celle nuit passa; l'endemain vint, qui fut par un samedi[4], que

Anglois et Bretons d'une sorte issirent hors de leurs logis et s'en

vinrent moult faiticement et en ordonnance arrière du dit châtel

d'Auray, et prirent place et terre, et dirent et affermèrent entre eux

que là attendroient-ils leurs ennemis.

[3] Auray est à plus de vingt lieues de Rennes.

[4] 28 septembre.

Droitement ainsi que entour heure de prime, messire Charles de Blois

et tout son ost vinrent, qui s'étoient partis le vendredi, après

boire, de la cité de Rennes, et avoient cette nuit jeu à trois petites

lieues d'Auray. Et étoient les gens à monseigneur Charles de Blois les

mieux ordonnés et les plus faiticement et mis en meilleur convine de

bataille que on pût voir ni deviser; et chevauchoient si serrés que on

ne pût jeter un esteuf entre eux qu'il ne chéît sur pointes de

glaives, tant les portoient-ils proprement roides au contre mont. De

eux regarder proprement les Anglois prenoient grand plaisance. Si

s'arrêtèrent les François, sans eux desréer, devant leurs ennemis, et

prirent terre entre grands bruyères, et fut commandé de par leur

maréchal que nul n'allât avant sans commandement, ni fît course,

joûte, ni empainte. Si s'arrêtèrent toutes gens d'armes et se mirent

en arroi et en bon convine, ainsi que pour tantôt combattre; car ils

n'espéroient autre chose et en avoient grand désir.

Comment messire Charles de Blois, par le conseil de messire

Bertran du Guesclin, ordonna ses batailles bien et faiticement.

Messire Charles de Blois, par le conseil de monseigneur Bertran du

Guesclin, qui étoit là un des grands chefs et moult loué et cru des

barons de Bretagne, ordonna ses batailles, et en fit trois et une

arrière-garde; et me semble que messire Bertran eut la première, avec

grand foison de bons chevaliers et écuyers de Bretagne: la seconde

eurent le comte d'Aucerre et le comte de Joigny, avec grand foison de

bons chevaliers et écuyers de France: la tierce eut et la meilleure

partie, messire Charles de Blois, et eut en sa compagnie plusieurs

hauts barons de Bretagne. Et étoient de lez lui le vicomte de Rohan,

le sire de Léon, le sire d'Avaugour, messire Charles de Dinant, le

sire d'Ancenis, le sire de Malestroit et plusieurs autres. En

l'arrière-garde étoit le sire de Roye, le sire de Rieux, le sire de

Tournemine, le sire du Pont, le sire de Quintin, le sire de Combour,

le seigneur de Rochefort et moult d'autres bons chevaliers et écuyers;

et étoient en chacune de ces batailles bien mille combattans. Là

alloit messire Charles de Blois par ses batailles, admonester et prier

chacun moult doucement et bellement qu'ils voulsissent être loyaux et

prudhommes et bons combattans; et retenoit, sur s'âme et sa part de

paradis, que ce seroit sur son bon et juste droit que on se

combattrait. Là lui avoient promis l'un par l'autre, que si bien s'en

acquitteroient qu'il leur en sauroit gré.

Or vous parlerons du convine des Anglois et des Bretons de l'autre

côté, comment ils ordonnèrent leurs batailles.

Comment messire Jean Chandos ordonna les batailles du comte de

Montfort bien et sagement.

Messire Jean Chandos, qui étoit capitaine et souverain regard sur eux

tous, quoique le comte de Montfort en fût chef, car le roi

d'Angleterre lui avoit ainsi escript et aussi mandé que souverainement

et espécialement il entendît aux besognes de son fils, car il avoit eu

sa fille pour cause de mariage, étoit tout devant aucuns barons et

chevaliers de Bretagne qui se tenoient de lez monseigneur Jean de

Montfort; et avoit bien imaginé et considéré le convine des François,

lequel en soi-même il prisoit durement et ne s'en put taire. Si dit:

«Si Dieu m'aist, il appert huy que toute fleur d'honneur et de

chevalerie est par de-là avec grand sens et bonne ordonnance.» Et puis

dit tout en haut aux chevaliers qui ouïr le purent: «Seigneurs, il est

heure que nous ordonnons nos batailles; car nos ennemis nous en

donnent exemple.» Ceux qui l'ouïrent répondirent: «Sire, vous dites

vérité, et vous êtes ci notre maître et notre conseiller; si en

ordonnez à votre intention; car dessus vous n'y aura-t-il point de

regard; et si savez mieux de tous sens comment tel chose se doit

maintenir que nous ne faisons entre nous.» Là fit messire Jean Chandos

trois batailles et une arrière-garde; et mit en la première messire

Robert Canolle, monseigneur Gautier Huet et monseigneur Richard Burlé:

en la seconde monseigneur Olivier de Clisson, monseigneur Eustache

d'Aubrecicourt et monseigneur Mathieu de Gournay: la tierce il ordonna

au comte de Montfort, et demeura de lez lui; et avoit en chacune

bataille cinq cents hommes d'armes et trois cents archers.

Quand ce vint sur l'arrière-garde, il appela monseigneur Hue de

Cavrelée, et lui dit ainsi: «Messire Hue, vous ferez l'arrière-garde,

et aurez cinq cents combattans dessous vous en votre route, et vous

tiendrez sur aile, et ne vous mouverez de votre pas pour chose qu'il

avienne, si vous ne véez le besoin que nos batailles branlent ou

ouvrent par aucune aventure; et là où vous les verrez branler ou

ouvrir, vous vous trairez et les reconforterez et les refraîchirez:

vous ne pouvez aujourd'hui faire meilleur exploit.» Quand messire Hue

de Cavrelée entendit monseigneur Jean Chandos, si fut honteux et moult

courroucé; si dit: «Sire, sire, baillez cette arrière-garde à un autre

qu'à moi, car je ne m'en quiers jà embesogner.» Et puis dit encore

ainsi: «Cher sire, en quel manière ni état m'avez-vous desvu[5], que

je ne sois aussi bien taillé de moi combattre tout devant et des

premiers que un autre?» Donc répondit messire Jean Chandos moult

avisément, et dit ainsi: «Messire Hue, messire Hue, je ne vous établis

mie en l'arrière-garde pour chose que vous ne soyez un des bons

chevaliers de notre compagnie; et sçais bien, et de vérité, que

très-volontiers vous vous combattriez des premiers; mais je vous y

ordonne pour ce que vous êtes un sage chevalier et avisé; et si

convient que l'un y soit et le fasse. Si vous prie chèrement que vous

le veuillez faire; et je vous promets que si vous le faites, nous en

vaudrons mieux, et vous-même y conquerrez haute honneur, et plus avant

je vous promets que toute la première requête que vous me prierez, je

la ferai et y descendrai.» Néanmoins, pour toutes ces paroles messire

Hue de Cavrelée ne s'y vouloit accorder nullement; et tenoit et

affirmoit ce pour son grand blâme, et prioit pour Dieu et à jointes

mains que on y mît un autre, car brièvement il se vouloit combattre

tout des premiers. De ces nouvelles paroles et réponses étoit messire

Jean Chandos auques sur le point de larmoyer. Si dit encore moult

doucement: «Messire Hue, ou il faut que vous le fassiez ou que je le

fasse: or, regardez lequel il vaut mieux.» Adoncques s'avisa le dit

messire Hue, et fut à celle dernière parole tout confus; si dit:

«Certes, sire, je sais bien que vous ne me requerriez de nulle chose

qui tournât à mon déshonneur; et je le ferai volontiers puisque ainsi

est.» Adoncques prit messire Hue de Cavrelée cette bataille qui

s'appeloit arrière-garde, et se traist sur les champs arrière des

autres sur aile, et se mit en ordonnance.

[5] Vu désavantageusement.

Comment le sire de Beaumanoir impétra un répit entre les deux

parties jusques à l'endemain soleil levant.

Ainsi ce samedi, qui fut le huitième jour d'octobre[6], l'an 1364,

furent ces batailles ordonnées les unes devant les autres en un beau

plain, assez près d'Auray en Bretagne. Si vous dis que c'étoit belle

chose à voir et à considérer; car on y véoit bannières, pennons parés

et armoyés de tous côtés moult richement; et par espécial les François

étoient si suffisamment et si faiticement ordonnés que c'étoit un

grand déduit à regarder. Or vous dis que, pendant ce qu'ils

ordonnoient et avisoient leurs batailles et leurs besognes, le sire de

Beaumanoir, un grand baron et riche de Bretagne, alloit de l'un à

l'autre, traitant et pourparlant de la paix; car volontiers il l'eût

vue, pour les périls eschever, et s'en embesognoit en bonne manière;

et le laissoient les Anglois et les Bretons de Montfort aller et venir

et parlementer à monseigneur Jean Chandos et au comte de Montfort,

pour tant qu'il étoit par foi fiancé prisonnier par devers eux, et ne

se pouvoit armer. Si mit ce dit samedi maints propos et maintes

parçons avant pour venir à paix; mais nul ne s'en fit; et détria la

besogne, toujours allant de l'un à l'autre, jusques à nonne; et par

son sens il impétra des deux parties un certain répit pour le jour et

la nuit ensuivant jusques à l'endemain à soleil levant. Si se retraist

chacun en son logis, ce samedi, et se aisèrent de ce qu'ils avoient,

et bien avoient de quoi.

[6] La bataille s'est livrée le 29 septembre.

Ce samedi au soir issit le châtelain d'Auray de sa garnison, pour tant

que le répit couroit de toutes parties, et s'en vint paisiblement en

l'ost de monseigneur Charles de Blois, son maître, qui le reçut

liement. Si appeloit-on le dit écuyer Henry de Hauternelle, appert

homme d'armes durement; et emmena en sa compagnie quarante lances de

bons compagnons, tous armés et bien montés, qui lui avoient aidé à

garder la forteresse.

Quand messire Charles de Blois vit son châtelain, si lui demanda tout

en riant de l'état du châtel. «En nom Dieu, monseigneur, dit l'écuyer,

Dieu mercy, nous sommes encore bien pourvus pour le tenir deux mois ou

trois, si il en étoit besoin.»--«Henry, Henry, répondit messire

Charles, demain au jour serez-vous délivré de tous points, ou par

accord de paix, ou par bataille.» Sur ce, dit l'écuyer: «Dieu y

ait part.»--«Par ma foi, Henry, dit messire Charles, qui reprit

encore la parole, par la grâce de Dieu, j'ai en ma compagnie

jusques à vingt-cinq cents hommes d'armes, d'aussi bonne étoffe

et bien appareillés d'eux acquitter qu'il en ait au royaume de

France.»--«Monseigneur, répondit l'écuyer, c'est un grand avantage; si

en devez louer Dieu et regracier grandement, et aussi monseigneur

Bertran du Guesclin et les barons de France et de Bretagne qui vous

sont venus servir si courtoisement.» Ainsi se ébattoit de paroles le

dit messire Charles à cel Henry, et donc à l'un et puis à l'autre; et

passèrent ses gens cette nuit moult aisément. Ce soir fut prié moult

affectueusement messire Jean Chandos d'aucuns Anglois, chevaliers et

écuyers, qu'il ne se voulsist mie assentir à la paix de leur seigneur

et de monseigneur Charles de Blois; car ils avoient tout le leur

dépendu: si étoient povres, si vouloient par bataille, ou tout perdre,

ou aucune chose recouvrer. Et messire Jean Chandos leur eut en

convenant et leur promit ainsi.

Comment le sire de Beaumanoir vint en l'ost du comte de Montfort

pour traiter de la paix; et des paroles qui furent entre lui et

messire Jean Chandos.

Quand ce vint le dimanche au matin, chacun en son ost se appareilla,

vêtit et arma. Si dit-on plusieurs messes en l'ost de messire Charles

de Blois, et se communièrent ceux qui voulurent. Aussi firent-ils en

telle manière en l'ost du comte de Montfort. Un petit après soleil

levant, se retraist chacun en sa bataille et en son arroy, ainsi

qu'ils avoient été le jour devant. Assez tôt après, revint le sire de

Beaumanoir, qui portoit les traités, et qui volontiers les eût

accordés s'il eût pu; et s'en vint premier, en chevauchant, devant

monseigneur Jean Chandos, qui issit de sa bataille si très-tôt comme

il le vit venir, et laissa le comte de Montfort, qui de lez lui étoit,

et s'en vint sur les champs parler à lui. Quand le sire de Beaumanoir,

le vit, il le salua moult hautement, et lui dit: «Messire Jean

Chandos, je vous prie, pour Dieu, que nous mettions à accord ces deux

seigneurs; car ce seroit trop grand pitié si tant de bonnes gens comme

il y a ci, se combattoient pour leurs opinions soutenir.» Adonc

répondit messire Jean Chandos tout au contraire des paroles qu'il

avoit mises avant la nuit devant, et dit: «Sire de Beaumanoir, je vous

avise que vous ne chevauchiez mais huy plus avant; car nos gens disent

que si ils vous peuvent enclorre entre eux, ils vous occiront:

avecques tout ce, dites à monseigneur Charles de Blois que, comment

qu'il en avienne, monseigneur Jean de Montfort se veut combattre et

issir de tous traités de paix et d'accord, et dit ainsi que

aujourd'hui il demeurera duc de Bretagne ou il mourra en la place.»

Quand le sire de Beaumanoir entendit messire Jean Chandos ainsi

parler, si s'enfelonnit et fut moult courroucé, et dit: «Chandos,

Chandos, ce n'est mie l'intention de monseigneur qu'il n'ait plus

grand volonté de combattre que monseigneur Jean de Montfort; et aussi

ont toutes nos gens.» A ces paroles, il s'en partit sans plus rien

dire, et retourna devers monseigneur Charles de Blois et les barons de

Bretagne, qui l'attendoient.

D'autre part, messire Jean Chandos se retraist devers le comte de

Montfort, qui lui demanda: «Comment va la besogne? Que dit notre

adversaire?»--«Que il dit? répondit messire Jean Chandos: Il vous

mande par le seigneur de Beaumanoir, qui tantôt se part de ci, qu'il

se veut combattre, comment qu'il soit, et demeurera duc de Bretagne

aujourd'hui ou il demeurera en la place.» Et cette réponse dit adonc

messire Jean Chandos, pour encourager plus encore son dit maître et

seigneur le comte de Montfort; et fut la fin de la parole messire Jean

Chandos qu'il dit: «Or, regardez que vous en voulez faire, si vous

voulez combattre ou non.»--«Par monseigneur saint Georges! dit le

comte de Montfort, oil; et Dieu veuille aider au droit: faites avant

passer nos bannières et nos archers.» Et ils se passèrent.

Or vous dirai du seigneur de Beaumanoir qu'il dit à monseigneur

Charles de Blois: «Sire, sire, par monseigneur saint Yves, j'ai ouï la

plus orgueilleuse parole de messire Jean Chandos que je ouïsse grand

temps a; car il dit que le comte de Montfort demeurera duc de Bretagne

et vous montrera que vous n'y avez nul droit.» De cette parole mua

couleur à messire Charles de Blois, et répondit: «Du droit soit-il en

Dieu aujourd'hui qui le sçait.» Et aussi dirent tous les barons de

Bretagne. Adonc fit-il passer avant bannières et gens d'armes, au nom

de Dieu et de monseigneur saint Yves.

Ci devise comment les batailles de messire Charles de Blois et

celles du comte de Montfort s'assemblèrent, et comment ils se

combattirent vaillamment d'un côté et d'autre.

Un petit devant prime, s'approchèrent les batailles; de quoi ce fut

très-belle chose à regarder, comme je l'ouïs dire à ceux qui y furent

et qui vues les avoient: car les François étoient aussi serrés et

aussi joints que on ne pût mie jeter une pomme qu'elle ne chéist sur

un bassinet ou sur une lance. Et portoit chacun homme d'armes son

glaive droit devant lui, retaillé à la mesure de cinq pieds, et une

hache forte, dure et bien acérée, à petit manche, à son côté ou sur

son col; et s'en venoient ainsi tout bellement le pas, chacun sire en

son arroy et entre ses gens, et sa bannière devant lui ou son pennon,

avisés de ce qu'ils devoient faire. Et aussi d'autre part les Anglois

étoient très-faiticement ordonnés.

Si s'assemblèrent premièrement messire Bertran du Guesclin et les

Bretons de son lez à la bataille de monseigneur Robert Canolle et

messire Gautier Huet; et mirent les seigneurs de Bretagne, qui étoient

d'un lez et de l'autre, les bannières des deux seigneurs qui se

appeloient ducs l'une contre l'autre; et les autres batailles

s'assemblèrent aussi par grand ordonnance l'une contre l'autre. Là eut

de première rencontre fort boutis des lances et fort estrif et dur.

Bien est vérité que les archers trairent du commencement, mais leur

trait ne greva néant aux François; car ils étoient trop bien armés et

forts et bien pavoisés contre le trait. Si jetèrent ces archers leurs

arcs jus, qui étoient forts compagnons et légers, et se boutèrent

entre les gens de leur côté, et puis s'en vinrent à ces François qui

portoient ces haches. Si s'adressèrent à eux de grand volonté, et

tollirent de commencement à plusieurs leurs haches, de quoi ils se

combattirent depuis bien et hardiment. Là fut faite mainte appertise

d'armes, mainte lutte, mainte prise et mainte rescousse; et sachez que

qui étoit chu à terre, c'étoit fort du relever, si il n'étoit trop

bien secouru. La bataille messire Charles de Blois s'adressa

droitement à la bataille du comte de Montfort, qui étoit forte et

espesse. En sa compagnie et en sa bataille étoient le vicomte de

Rohan, le sire de Léon, messire Charles de Dinant, le sire de Quintin,

le sire d'Ancenis, le sire de Rochefort; et avoit chacun sire sa

bannière devant lui. Là eut, je vous dis, dure bataille et grosse et

bien combattue; et furent ceux de Montfort, du commencement, durement

reboutés. Mais messire Hue de Cavrelée, qui étoit sur èle et qui avoit

une belle bataille et de bonne gent, venoit à cet endroit où il véoit

ses gens branler, ou desclorre ou ouvrir, et les reboutoit et mettoit

sus par force d'armes. Et cette ordonnance leur valut trop grandement;

car sitôt qu'il avoit les foulés remis sus, et il véist une autre

bataille ouvrir ou branler, il se traioit celle part, et les

reconfortoit, par telle manière comme dit est devant.

Comment messire Olivier de Clisson et sa bataille se combattirent

moult vaillamment à la bataille du comte d'Aucerre et du comte de

Joigny, et comment messire Jean Chandos déconfit la dite

bataille.

D'autre part se combattoient messire Olivier de Clisson, messire

Eustache d'Aubrecicourt, messire Richard Burlé, messire Jean Boursier,

messire Mathieu de Gournay et plusieurs autres bons chevaliers et

écuyers, à la bataille du comte d'Aucerre et du comte de Joigny, qui

étoit moult grande et moult grosse, et moult bien étoffée de bonnes

gens d'armes. Là eut mainte belle appertise d'armes faite, mainte

prise et mainte rescousse. Là se combattoient François et Bretons d'un

lez moult vaillamment et très hardiment, des haches qu'ils portoient

et qu'ils tenoient. Là fut messire Charles de Blois durement bon

chevalier, et qui vaillamment et hardiment se combattit, et assembla à

ses ennemis de grand volonté. Et aussi fut bon chevalier son

adversaire le comte de Montfort; chacun y entendoit ainsi que pour

lui. Là étoit le dessus dit messire Jean Chandos, qui y faisoit trop

grand foison d'armes; car il fut en son temps fort chevalier durement

et redouté de ses ennemis, et en batailles sage et avisé, et plein de

grand ordonnance. Si conseilloit le comte de Montfort ce qu'il

pouvoit, et entendoit à le conforter et ses gens, et lui disoit:

«Faites ainsi et ainsi, et vous tirez de ce côté et de celle part.» Le

jeune comte de Montfort le créoit et ouvroit volontiers par son

conseil. D'autre part, messire Bertran du Guesclin, le sire de

Tournemine, le sire d'Avaugour, le sire de Rais, le sire de Loheac, le

sire de Gargouley, le sire de Malestroit, le sire du Pont, le sire de

Prie et maints bons chevaliers et écuyers de Bretagne et de Normandie,

qui là étoient du côté de monseigneur Charles de Blois, se

combattoient moult vaillamment, et y firent mainte belle appertise

d'armes; et tant se combattirent que toutes ces batailles se

recueillirent ensemble excepté l'arrière-garde des Anglois, dont

messire Hue de Cavrelée étoit chef et souverain. Cette bataille se

tenoit toujours sur èle, et ne s'embesognoit d'autre chose fors que de

radrecier et de mettre en arroy les leurs qui branloient ou qui se

déconfisoient. Entre les autres chevaliers, messire Olivier de Clisson

y fut bien vu et avisé, et qui fit merveilles de son corps; et tenoit

une hache dont il ouvroit et rompoit ces presses; et ne l'osoit nul

approcher; et se combattit si avant, telle fois fut, qu'il fut en

grand péril, et y eut moult à faire de son corps en la bataille du

comte d'Aucerre et du comte de Joigny, et trouva durement forte

encontre sur lui, tant que du coup d'une hache il fut féru en travers,

qui lui abattit la visière de son bassinet, et lui entra la pointe de

la hache en l'œil, et l'eut depuis crevé: mais pour ce ne demeura mie

qu'il ne fût encore très-bon chevalier.

Là se recouvroient batailles et bannières qui une heure étoient tout

au bas, et tantôt, par bien combattre, se remettoient sus, tant d'un

lez comme de l'autre. Entre les autres chevaliers fut messire Jean

Chandos très bon chevalier, et vaillamment se combattit; et tenoit une

hache dont il donnoit les horions si grands, que nul ne l'osoit

approcher, car il étoit grand et fort chevalier, et bien formé de tous

ses membres. Si s'en vint combattre à la bataille du comte d'Aucerre

et des François: là fut faite mainte belle appertise d'armes; et par

force de bien combattre, ils rompirent et reboutèrent cette bataille

bien avant, et la mirent en tel meschef que brièvement elle fut

déconfite, et toutes les bannières et les pennons de cette bataille

jetés par terre, rompus et descirés et les seigneurs mis et contournés

en grand meschef; car ils n'étoient aidés ni confortés de nul côté,

mais étoient leurs gens tous embesognés d'eux défendre et combattre.

Au voir dire, quand une déconfiture vient, les déconfits se

déconfisent et s'ébahissent de trop peu, et sur un chu, il en chiet

trois et sur trois dix, et sur dix trente; et pour dix, s'ils

s'enfuient, il s'enfuit un cent. Ainsi fut de cette bataille d'Auray.

Là crioient et écrioient ces seigneurs, et leurs gens qui étoient

de-lez eux, leurs enseignes et leurs cris; de quoi les aucuns en

étoient ouïs et reconfortés, et les aucuns non, qui étoient en trop

grand presse, ou trop arrière de leurs gens. Toutefois le comte

d'Aucerre, par force d'armes fut durement navré et pris dessous le

pennon messire Jean Chandos, et fiancé prisonnier; et le comte de

Joigny aussi; et occis le sire de Prie, un grand banneret de

Normandie.

Comment messire Bertran du Guesclin fut pris; et comment messire

Charles de Blois fut occis en la bataille; et toute la fleur de

la chevalerie de Bretagne et de Normandie prise ou occise.

Encore se combattoient les autres batailles moult vaillamment, et se

tenoient les Bretons en bon convine, et toutefois, à parler loyalement

d'armes, ils ne tinrent mie si bien leur pas ni leur arroy, ainsi

qu'il apparut, que firent les Anglois et les Bretons du côté le comte

de Montfort; et trop grandement leur valsist ce jour cette bataille

sur èle de monseigneur Hue de Cavrelée. Quand les Anglois et les

Bretons de Montfort virent ouvrir et branler les François, si se

confortèrent entre eux moult grandement, et eurent tantôt les

plusieurs leurs chevaux appareillés: si montèrent et commencèrent à

chasser fort vitement. Adonc se partit messire Jean Chandos, et une

grand route de ses gens, et s'en vinrent adresser sur la bataille de

messire Bertran du Guesclin où on faisoit merveilles d'armes: mais

elle étoit jà ouverte, et plusieurs bons chevaliers et écuyers mis en

grand meschef; et encore le furent-ils plus quand une grosse route

d'Anglois et messire Jean Chandos y survinrent. Là fut donné maint

pesant horion de ces haches, et fendu et effondré maint bassinet, et

maint homme navré à mort; et ne purent, au voir dire, messire Bertran

ni les siens porter ce faix. Si fut là pris messire Bertran du

Guesclin d'un écuyer Anglois, dessous le pennon à messire Jean

Chandos.

En celle presse, prit et fiança pour prisonnier le dit messire Jean

Chandos un baron de Bretagne qui s'appeloit le seigneur de Rais, hardi

chevalier durement. Après cette grosse bataille des Bretons rompue, la

dite bataille fut ainsi que déconfite; et perdirent les autres tout

leur arroy; et soi mirent en fuite, chacun au mieux qu'il put, pour se

sauver; excepté aucuns bons chevaliers et écuyers de Bretagne, qui ne

vouloient mie laisser leur seigneur monseigneur Charles de Blois, mais

avoient plus cher à mourir que reproché leur fût fuite. Si se

recueillirent et rallièrent autour de lui, et se combattirent depuis

moult vaillamment et très âprement; et là fut fait mainte grand

appertise d'armes; et se tint le dit messire Charles de Blois et ceux

qui de-lez lui étoient une espace de temps, en eux défendant et

combattant. Mais finablement ils ne se purent tant tenir qu'ils ne

fussent déroutés par force d'armes; car la plus grand partie des

Anglois conversoient celle part. Là fut la bannière de messire Charles

de Blois conquise et jetée par terre, et occis celui qui la portoit.

Là fut occis en bon convine messire Charles de Blois, le viaire sur

ses ennemis, et un sien fils bâtard, qui s'appeloit messire Jean de

Blois, appert hommes d'armes durement, et qui tua celui qui tué avoit

monseigneur Charles de Blois, et plusieurs autres chevaliers et

écuyers de Bretagne. Et me semble qu'il avoit été ainsi ordonné en

l'ost des Anglois au matin, que, si on venoit au-dessus de la

bataille, et que messire Charles de Blois fût trouvé en la place, on

ne le devoit point prendre à nulle rançon, mais occire. Et ainsi, en

cas semblable, les François et les Bretons avoient ordonné de messire

Jean de Montfort; car en ce jour ils vouloient avoir fin de bataille

et de guerre. Là eut, quand ce vint à la chasse et à la fuite, grand

mortalité, grand occision et grand déconfiture, et maint bon chevalier

et écuyer pris et mis en grand meschef. Là fut toute la fleur de

chevalerie de Bretagne, pour le temps et pour la journée, morts ou

pris; car moult petits de gens d'honneur échappèrent, qui ne fussent

morts ou pris. Et par espécial, des bannerets de Bretagne, y

demeurèrent morts messire Charles de Dinant, le sire de Léon, le sire

d'Ancenis, le sire d'Avaugour, le sire de Loheac, le sire de

Guergorley, le sire de Malestroit, le sire du Pont, et plusieurs

autres bons chevaliers et écuyers que je ne puis tous nommer; et pris,

le vicomte de Rohan, messire Guy de Léon, le sire de Rochefort, le

sire de Rais, le sire de Rieux, le comte de Tonnerre, messire Henry de

Malestroit, messire Olivier de Mauny, le sire de Riville, le sire de

Franville, le sire de Raineval; et plusieurs autres de Normandie; et

plusieurs bons chevaliers et écuyers de France, avecques le comte

d'Aucerre et le comte de Joigny. Brièvement à parler, cette

déconfiture fut moult grande et moult grosse et grand foison de bonnes

gens y eut morts, tant sur les champs, comme sur la place; car elle

dura huit grosses lieues de pays jusques moult près de Rennes. Si

avinrent là en dedans maintes aventures, qui toutes ne vinrent mie à

connoissance, et y eut aussi maint homme mort et pris et recru[7] sur

les champs, ainsi que les aucuns eschéirent en bonnes mains, et qu'ils

trouvoient bons maîtres et courtois. Cette bataille fut assez près

d'Auray en Bretagne, l'an de grâce Notre-Seigneur 1364, le neuvième

jour du mois d'octobre.

[7] Mis en liberté sur parole.

Ci parle des paroles amoureuses que le comte de Montfort disoit à

messire Jean Chandos, et des piteux regrets que le dit comte fit

sur monseigneur Charles de Blois, et comment il le fit enterrer à

Guingant très révéremment.

Après la grande déconfiture, si comme vous avez ouï, et la place toute

délivrée, les chefs des seigneurs anglois et bretons d'un lez

retournèrent et n'entendirent plus à chasser, mais en laissèrent

convenir leurs gens. Si se trairent d'un lez le comte de Montfort,

messire Jean Chandos, messire Robert Canolle, messire Eustache

d'Aubrecicourt, messire Mathieu de Gournay, messire Jean Boursier,

messire Gautier Huet, messire Hue de Cavrelée, messire Richart Burlé,

messire Richart Tanton et plusieurs autres, et s'en vinrent ombroier

du long d'une haie, et se commencèrent à désarmer; car ils virent bien

que la journée étoit pour eux. Si mirent les aucuns leurs bannières et

leurs pennons à cette haie, et les armes de Bretagne tout en haut sur

un buisson, pour rallier leurs gens. Adonc se trairent messire Jean

Chandos, messire Robert Canolle, messire Hue de Cavrelée et aucuns

chevaliers devers messire Jean de Montfort, et lui dirent en riant:

«Sire, louez Dieu et si faites bonne chère, car vous avez hui conquis

l'héritage de Bretagne.» Il les inclina moult doucement, et puis parla

que tous l'ouïrent: «Messire Jean Chandos, cette bonne aventure m'est

avenue par le grand sens et prouesse de vous; et ce sçais-je de

vérité, et aussi le scevent tous ceux qui ci sont; si vous prie,

buvez à mon hanap.» Adonc lui tendit un flacon plein de vin où il

avoit bu, pour lui rafraîchir, et lui dit encore en lui donnant:

«Après Dieu, je vous en dois savoir plus grand gré que à tout le

monde.» En ces paroles revint le sire de Clisson, tout échauffé et

enflammé, et avoit moult longuement poursuivi ses ennemis: à peine

s'en étoit-il pu partir, et ramenoit ses gens et grand foison de

prisonniers. Si se trairent tantôt pardevers le comte de Montfort et

les chevaliers qui là étoient, et descendit jus de son coursier, et

s'en vint rafraîchir de-lez eux. Pendant qu'ils étoient en cel état,

revinrent deux chevaliers et deux hérauts qui avoient cerchié les

morts, pour savoir que messire Charles de Blois étoit devenu; car ils

n'étoient point certains si il étoit mort ou non. Si dirent ainsi tout

en haut: «Monseigneur, faites bonne chère, car nous avons vu votre

adversaire, messire Charles de Blois, mort.» A ces paroles se leva le

comte de Montfort, et dit qu'il le vouloit aller voir, et que il avoit

grand désir de le voir autant mort comme vif. Si s'en allèrent

avecques lui les chevaliers qui là étoient. Quand ils furent venus

jusques au lieu où il gissoit, tourné à part et couvert d'une targe,

il le fit découvrir, et puis le regarda moult piteusement, et pensa

une espace, et puis dit: «Ha! monseigneur Charles, monseigneur

Charles, beau cousin, comme pour votre opinion maintenir sont avenus

en Bretagne maints grands meschefs! Si Dieu m'aist, il me déplaît

quand je vous trouve ainsi, si être put autrement.» Et lors commença à

larmoyer. Adonc le tira arrière messire Jean Chandos, et lui dit:

«Sire, sire, partons de ci, et regraciez Dieu de la belle aventure que

vous avez; car sans la mort de cestui-ci ne pouviez-vous venir à

l'héritage de Bretagne.» Adonc ordonna le comte que messire Charles de

Blois fût porté à Guingant; et il fut ainsi fait incontinent, et là

enseveli moult révéremment: lequel corps de lui sanctifia par la grâce

de Dieu, et l'appelle-t-on saint Charles; et l'approuva et canonisa le

pape Urbain Ve[8], qui régnoit pour le temps; car il faisoit et fait

encore au pays de Bretagne plusieurs miracles tous les jours.

[8] Il est vrai qu'Urbain V ordonna une enquête pour la

canonisation de Charles de Blois; mais il mourut avant qu'elle

fût faite: elle n'eut lieu que sous le pontificat de son

successeur Grégoire II, qui n'en fit aucun usage, pour ne pas

offenser le duc de Bretagne, qui s'opposait de toutes ses forces

à ce qu'on mît son rival au rang des saints. M. Duchesne, dans

son Histoire généalogique de la maison de Châtillon, a pensé que

Charles de Blois avait été réellement canonisé; mais les preuves

qu'il en donne ne paraissent pas suffisantes pour établir

solidement son opinion. (_Note de Buchon._)

Comment le comte de Montfort donna trêve pour enterrer les morts;

et comment le roi de France envoya le duc d'Anjou en Bretagne

pour reconforter la femme de monseigneur Charles de Blois.

Après cette ordonnance, et que tous les morts furent dévêtus, et que

leurs gens furent retournés de la chasse, ils se trairent devers leurs

logis dont au matin ils s'étoient partis. Si se désarmèrent, et puis

se aisèrent de ce qu'ils avoient, et bien avoient de quoi; et

entendirent à leurs prisonniers, et firent remuer et appareiller les

navrés, et leurs gens mêmes, qui étoient navrés et blessés, firent-ils

remettre à point. Quand ce vint le lundi au matin, le comte de

Montfort fit à sçavoir sur le pays à ceux de la cité de Rennes et des

villes environ que il donnoit et accordoit trêves trois jours, pour

recueillir les morts dessus les champs et ensevelir en terre sainte:

laquelle ordonnance on tint à moult bonne. Si se tint le comte de

Montfort pardevant le châtel d'Auray à siége, et dit que point ne se

partiroit, si l'auroit à sa volonté. Ces nouvelles s'espardirent en

plusieurs lieux et en plusieurs pays, comment messire Jean de

Montfort, par le conseil et confort des Anglois, avoit obtenu la place

contre monseigneur Charles de Blois, et lui mort et déconfit, et mort

et pris toute la fleur de la chevalerie de Bretagne qui faisoient

partie contre lui. Si en avoit messire Jean Chandos grandement la

grâce et la renommée; et disoient toutes manières de gens, chevaliers

et écuyers qui à la besogne avoient été, que par lui et son sens et sa

prouesse avoient les Anglois et les Bretons obtenu la place.

De ces nouvelles furent tous les amis et les confortans à messire

Charles de Blois courroucés: ce fut bien raison; et par espécial, le

roi de France, car cette déconfiture lui touchoit grandement, pourtant

que plusieurs bons chevaliers et écuyers de son royaume y avoient été

morts, et pris messire Bertran du Guesclin, que moult aimoit, le comte

d'Aucerre, le comte de Joigny et tous les barons de Bretagne, sans

nullui excepter. Si envoya le dit roi de France son frère, monseigneur

Louis duc d'Anjou, sur les marches de Bretagne, pour reconforter le

pays qui étoit moult désolé, pour l'amour de leur seigneur monseigneur

Charles de Blois que perdu avoient, et pour reconforter aussi madame

de Bretagne femme au dit monseigneur Charles de Blois, qui étoit si

désolée et déconfortée de la mort de son mari que rien n'y failloit. A

ce étoit le dit duc d'Anjou bien tenu de faire, quoique volontiers le

fît; car il avoit épousé la fille du dit monseigneur Charles et de la

dite dame. Si promettoit de grand volonté aux bonnes villes, cités et

châteaux de Bretagne et au demeurant du pays, conseil, confort et aide

en tous cas: en quoi la dame que il clamoit mère et le pays eurent une

espace de temps grand fiance, jusques adonc que le roi de France, pour

tous périls ôter et eschever, y mit attrempance, si comme vous orrez

recorder assez tôt.

Si vinrent aussi ces nouvelles au roi d'Angleterre; car le comte de

Montfort avoit écrit, au cinquième jour que la bataille avoit été

devant Auray, en la ville de Douvres; et en apporta lettres de créance

un varlet poursuivant armes qui avoit été à la bataille, et lequel le

roi d'Angleterre fit tantôt héraut, et lui donna le nom de Windesore

et moult grand profit; par lequel héraut et aucuns chevaliers d'un lez

et de l'autre qui furent à la bataille je fus informé. Et la cause

pour quoi le roi d'Angleterre étoit adonc à Douvres, je la vous dirai.

Comment le roi d'Angleterre et le comte de Flandre, qui étoient à

Douvres pour traiter du mariage de leurs enfants, furent

grandement réjouis de la déconfiture d'Auray.

Il est bien vérité que un mariage entre monseigneur Aymon comte de

Cantebruge, fils au dit roi d'Angleterre, et la fille du comte Louis

de Flandre, avoit été traité et pourparlé trois ans en devant; auquel

mariage le comte de Flandre étoit nouvellement assenti et accordé,

mais que le pape Urbain Ve les voulsist dispenser, car ils étoient

moult prochains de lignage. Et en avoient été le duc de Lancastre et

messire Aymon son frère et grand foison de barons et de chevaliers en

Flandre devers le dit comte Louis, qui les avoit reçus moult

honorablement; et pour plus grand conjonction de paix et d'amour, le

dit comte de Flandre étoit venu avecques eux à Calais; et passa la mer

et vint à Douvres, où le roi et une partie de ceux de son conseil qui

là se tenoient le reçurent. Et encore étoient là quand le dessus dit

varlet et message en ce cas apporta les nouvelles de la besogne

d'Auray, ainsi comme elle avoit été. De laquelle avenue le roi

d'Angleterre et les barons qui là étoient furent moult bien réjouis,

et aussi fut le comte de Flandre, pour l'amour, honneur et avancement

de son cousin germain le comte de Montfort. Si furent le roi

d'Angleterre, le comte de Flandre et les seigneurs dessus nommés

environ trois jours à Douvres, en fêtes et en ébattements; et quand

ils eurent assez revelé et joué et fait ce pourquoi ils étoient là

assemblés, le comte de Flandre prit congé au roi d'Angleterre et se

partit. Si me semble que le duc de Lancastre et messire Aymon

repassèrent la mer avecques le comte de Flandre, et lui tinrent

toujours compagnie jusques à tant qu'il fût venu à Bruges. Nous nous

souffrirons à parler de cette matière et parlerons du comte de

Montfort, comment il persévéra en Bretagne.

Comment ceux d'Auray, ceux de Jugon et ceux de Dinant se

rendirent au comte de Montfort, et comment le dit comte assiégea

la bonne cité de Campercorentin.

Le comte de Montfort, si comme il est ci-dessus dit, tint et mit le

siége devant Auray, et dit qu'il ne s'en partiroit, si l'auroit à sa

volonté. Ceux du châtel n'étoient mie bien aises, car ils avoient

perdu leur capitaine, Henry de Hauternelle, qui étoit demeuré à la

besogne, et toute la fleur de leurs compagnons; et ne se trouvoient

laiens que un petit de gens, et si ne leur apparoît secours de nul

côté; si eurent conseil d'eux rendre et la forteresse, saufs leurs

corps et leurs biens. Si traitèrent devers ledit comte de Montfort et

son conseil sur l'état dessus dit. Le dit comte, qui avoit en

plusieurs lieux à entendre et point ne savoit encore comment le pays

se voudroit maintenir, les prit à mercy et les laissa paisiblement

partir, ceux qui partir voulurent, et prit la saisine de la forteresse

et y mit gens de par lui; et puis chevaucha outre, et tout son ost

qui tous les jours croissoit, car gens d'armes et archers lui venoient

d'Angleterre à effort; et aussi se traioient plusieurs chevaliers et

écuyers de Bretagne devers lui, et par espécial ces Bretons

bretonnans. Si s'en vint devant la bonne ville de Jugon, qui se clouit

contre lui et se tint trois jours; et la fit le dit comte de Montfort

assaillir par deux assauts, et en y eut moult de blessés dedans et

dehors. Ceux de Jugon, qui se véoient assaillis et point de recouvrer

au pays n'avoient, n'eurent mie conseil d'eux tenir longuement ni

d'eux faire hérier; et reconnurent le comte de Montfort à seigneur, et

lui ouvrirent leurs portes, et lui jurèrent foi et loyauté à tenir et

à garder à toujours mais. Si remua le dit comte tous les officiers en

la ville et y mit des nouveaux; et puis chevaucha devers la bonne

ville de Dinant. Là mit-il grand siége et qui dura bien avant en

l'hiver; car la ville étoit bien garnie et de grands pourvéances et de

bonnes gens d'armes. Et aussi le duc d'Anjou leur avoit mandé qu'ils

se tenissent ainsi que bonnes gens se devoient faire, car il les

conforteroit. Cette opinion les fit tenir et endurer maint assaut.

Quand ils virent que leurs pourvéances amenrissoient et que nul

secours ne leur apparoît, ils traitèrent de paix devers le comte de

Montfort, lequel y entendit volontiers, et ne désiroit autre chose,

mais que ils le voulussent reconnoître à seigneur ainsi qu'ils firent.

Et entra en ladite ville de Dinant à grand solennité; et lui firent

tous féauté et hommage. Puis chevaucha outre et s'en vint atout son

ost devant la bonne cité de Campercorentin, et l'assiégea de tous

points; et y fit amener et acharier les grands engins de Vannes et de

Dinant. Si dit et promit qu'il ne s'en partiroit, si l'auroit. Et vous

dis ainsi, que les Bretons et les Anglois de Montfort, messire Jean

Chandos et les autres, qui avoient en la bataille d'Auray pris grand

foison de prisonniers, n'en rançonnoient nul ni mettoient à finance,

pourtant qu'ils ne vouloient mie qu'ils se recueillissent ensemble et

en fussent de rechef combattus: mais les envoyèrent en Poitou, en

Xaintonge, à Bordeaux et à La Rochelle tenir prison; et pendant ce

conquéroient les dits Bretons et Anglois d'un côté le pays de

Bretagne.

Comment le roi de France envoya messages pour traiter de la paix

entre le comte de Montfort et le pays de Bretagne; et comment il

en demeura duc.

Pendant que le comte de Montfort séoit devant la cité de

Camper-Corentin, et moult l'estraindit par force d'engins et d'assauts

qui nuit et jour y étoient, couroient ses gens tout le pays d'environ,

et ne laissèrent rien à prendre s'il n'étoit trop chaud ou trop

pesant. De ces avenues étoit le roi de France bien informé. Si eut sur

ce plusieurs consaux, propos et imaginations comment ils pourroient

user des besognes de Bretagne; car elles étoient en moult dur parti;

et si n'y pouvoit bonnement remédier, si il n'émouvoit son royaume et

fît de rechef guerre aux Anglois, pour le fait de Bretagne, ce que on

ne lui conseilloit mie à faire. Et lui fut dit en grand espécialité et

en délibération de conseil: «Très cher sire, vous avez soutenu

l'opinion messire Charles de Blois votre cousin; et aussi fit votre

seigneur de père et le roi Philippe votre ayeul, qui lui donna en

mariage l'héritage et la duché de Bretagne, par lequel fait moult de

grands maux sont avenus en Bretagne et au pays d'environ. Or est tant

allé que messire Charles de Blois votre cousin, en l'héritage gardant

et défendant, est mort; et n'est nul de son côté qui cette guerre, ni

le droit de son calenge relève; car jà sont en Angleterre prisonniers,

à qui moult il en touche et appartient, ses deux ainsnés fils Jean et

Guy. Et si véons et oyons recorder tous les jours que messire Jean de

Montfort prend et conquiert cités, villes et châteaux, et les attribue

du tout à lui, ainsi comme son lige héritage. Par ainsi pourriez-vous

perdre vos droits et l'hommage de Bretagne, qui est une moult grosse

et notable chose en votre royaume, et que vous devez bien douter à

perdre; car si le comte de Montfort le relevoit de votre frère le roi

d'Angleterre, ainsi que fit jadis son père, vous ne le pourriez

r'avoir sans grand guerre et haine entre vous et le roi d'Angleterre,

où bonne paix est maintenant, que nous ne vous conseillons mie à

briser. Si nous semble, tout considéré et imaginé, cher sire, que ce

seroit bon d'envoyer certains messages et sages traiteurs devers

messire Jean de Montfort, pour savoir comment il se veut maintenir, et

de entamer matière de paix entre lui et le pays et la dite dame qui

s'en est appelée duchesse. Et sur ce que ces traiteurs trouveront en

lui et en son conseil, vous aurez avis. Au fort, mieux vaudroit que il

demeurât duc de Bretagne, afin qu'il le voulût reconnoître de vous, et

vous en fît toutes droitures, ainsi que un sire féal doit faire à son

seigneur, que la chose fût en plus grand péril ni variement.» A ces

paroles entendit le roi de France volontiers; et furent avisés et

ordonnés en France messire Jean de Craon, archevêque de Reims, et le

sire de Craon son cousin, et messire Boucicaut, maréchal de France,

d'aller en ce voyage devant Camper-Corentin parler et traiter au comte

de Montfort et à son conseil, sur l'état que vous avez ouï. Si se

partirent ces trois seigneurs dessus nommés du roi de France, quand

ils furent informés de ce qu'ils devoient faire et dire, et

exploitèrent tant par leurs journées qu'ils vinrent au siége des

Bretons et des Anglois devant Camper-Corentin, et se nommèrent

messagers du roi de France. Le comte de Montfort, messire Jean

Chandos et ceux de son conseil les reçurent liement. Si remontrèrent

ces seigneurs bien et sagement ce pour quoi ils étoient là envoyés. A

ce premier traité répondit le comte de Montfort qu'il s'en

conseilleroit; et y assigna journée. Ce terme pendant vinrent ces

trois seigneurs de France séjourner en la cité de Rennes. Si envoya le

comte de Montfort en Angleterre le seigneur de Latimer, pour remontrer

au roi ces traités et quel chose il en conseilleroit. Le roi

d'Angleterre, quand il fut informé, dit que il conseilloit bien le

comte de Montfort à faire paix, mais que la duché lui demeurât; et

aussi que il recompensât la dite dame, qui duchesse s'étoit appelée,

d'aucune chose bien et honnêtement, et lui assignât sa rente en

certain lieu où elle la pût avoir bien et honnêtement sans danger. Le

sire de Latimer rapporta arrière, par écrit, tout le conseil et la

réponse du roi d'Angleterre au comte de Montfort, qui se tenoit devant

Camper-Corentin. Depuis ces lettres et ces réponses vues et ouïes,

messire Jean de Montfort et son conseil envoyèrent devers les messages

du roi de France, qui se tenoient à Rennes. Ceux vinrent à l'ost. Là

leur fut réponse donnée et faite bien et courtoisement; et leur fut

dit que jà messire Jean de Montfort, ne se départiroit du calenge de

Bretagne, pour chose qui avînt, s'il ne demeuroit duc de Bretagne,

ainsi qu'il se tenoit et appeloit: mais là où le roi lui feroit ouvrir

paisiblement et villes et cités et châteaux, et rendre fiefs et

hommages et toutes droitures, ainsi que les ducs de Bretagne

anciennement les avoient tenues, il le reconnoîtroit volontiers à

seigneur naturel, et lui feroit hommage et tous services, présens et

oyans les pairs de France; et encore par cause d'aide et de proismeté,

il aideroit et conforteroit d'aucune recompensation sa cousine la

femme à messire Charles de Blois, et aideroit aussi à délivrer ses

cousins qui étoient prisonniers en Angleterre, Jean et Guy.

Ces réponses plurent bien à ces seigneurs de France qui là avoient été

envoyés. Si prirent jour et terme de l'accepter ou non. On leur

accorda légèrement. Tantôt ils envoyèrent devers le duc d'Anjou, qui

étoit retrait à Angers, auquel le roi avoit remis toutes les

ordonnances du faire ou du laisser. Quand le duc d'Anjou vit les

traités, il se conseilla sus une grand espace de temps: lui bien

conseillé, il les accepta; et revinrent arrière deux chevaliers qui

envoyés avoient été devers lui, et rapportèrent par écrit la réponse

du dit duc d'Anjou scellée. Si se départirent de la cité de Rennes les

dessus dits messages au roi de France, et vinrent devant

Camper-Corentin. Et là finablement fut la paix faite et accordée et

scellée[9] de messire Jean de Montfort; et demeura adonc duc de

Bretagne, parmi ce que si il n'avoit enfant de sa chair, par loyauté

de mariage, la terre, après son décès, devoit retourner aux enfans

monseigneur Charles de Blois; et demeureroit la dame qui fut femme à

monseigneur Charles de Blois comtesse de Penthièvre, laquelle terre

pouvoit valoir par an environ vingt mille francs; et tant lui

devoit-on faire valoir. Et devoit le dit messire Jean de Montfort

venir en France, quand mandé y seroit, et faire hommage au roi de

France, et reconnoître la duché de lui. De tout ce prit-on chartes et

instrumens publics et lettres grossées et scellées de l'une partie et

de l'autre; et par ainsi entra le comte de Montfort en Bretagne, et

demeura duc un temps, jusques à ce que autres renouvellemens de

guerre revinrent, si comme vous orrez recorder en avant en l'histoire.

[9] Il est très-vraisemblable que les préliminaires de la paix

furent arrêtés devant Quimper-Corentin, qui se rendit à Montfort

le 17 novembre de cette année; mais la paix ne fut conclue que le

11 mars de l'année suivante, à Guérande, où les plénipotentiaires

étaient convenus de s'assembler. (_Note de Buchon._)

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 27 / 126 题