Charles II, roi de Navarre et comte d'Évreux, surnommé _le
Mauvais_, était fils de Philippe d'Évreux, de la maison royale,
qui devint roi de Navarre par son mariage avec Jeanne, fille de
Louis X le Hutin. Malgré la loi salique, Charles le Mauvais
croyait tenir de sa mère des droits à la couronne, et il fut à ce
titre le rival du roi Jean, l'allié des Anglais et le fauteur de
tous les désordres de ce temps. Pendant la captivité du roi Jean,
il soutint Étienne Marcel, aspira ouvertement au trône et fit la
guerre au Régent, en ravageant, avec ses bandes d'aventuriers,
tout le nord du royaume. Quand Charles V monta sur le trône, il
résolut de se débarrasser de cet adversaire, qui n'était plus
qu'un chef de bandits, et de délivrer la France de ses
dévastations. Il envoya contre lui Duguesclin qui vainquit à
Cocherel, à deux lieues d'Évreux, le captal de Buch, un des
principaux chefs des bandes du Navarrais. Cette victoire amena la
paix, en 1365, entre Charles V et Charles le Mauvais, qui mourut
en 1387.
Comment le captal de Buch se partit d'Évreux à belle compagnie de
gens d'armes pour combattre messire Bertran et les François, et
en intention de destourber le couronnement du roi Charles.
Quand messire Jean de Grailly, dit et nommé captal de Buch, eut fait
son amas et son assemblée, en la cité d'Évreux, d'archers et de
brigands, il ordonna ses besognes; et laissa en la dite ville et cité
capitaine un chevalier qui s'appeloit Liger d'Orgésy, et envoya à
Conches messire Guy de Gauville pour faire frontière sur le pays; et
puis se partit d'Évreux à tous ses gens d'armes et ses archers; car il
entendit que les François chevauchoient, mais il ne savoit quelle
part. Si se mit aux champs, en grand désir d'eux trouver. Si nombra
ses gens, et se trouva sept cents lances, trois cents archers, et bien
cinq cents autres hommes aidables.
Là étoient de lès lui plusieurs bons chevaliers et écuyers, et par
espécial un banneret du royaume de Navarre, qui s'appeloit le sire de
Saux. Et le plus grand après et le plus appert, et qui tenoit la plus
grand route de gens d'armes et d'archers, c'étoit un chevalier
d'Angleterre qui s'appeloit Jean Juiel. Si y étoient messire Pierre de
Saquenville, messire Bertran du Franc, le bascle de Mareuil, messire
Guillaume de Gauville, et plusieurs autres, tous en grand volonté de
rencontrer monseigneur Bertran et ses gens, et d'eux combattre. Si
tiroient à venir devers Pacy et le Pont-de-l'Arche; car bien pensoient
que les François passeroient la rivière de Seine; voire si ils ne
l'avoient jà passée. Or avint que droitement le mercredi de la
Pentecôte[1], si comme le captal et sa route chevauchoient au dehors
d'un bois, ils en contrèrent d'aventure un héraut qui s'appeloit le
roi Faucon, et étoit cil au matin parti de l'ost des François. Si très
le tôt que le captal le vit, bien le reconnut; car il étoit héraut au
roi d'Angleterre; et lui demanda dont il venoit, et si il avoit nulles
nouvelles des François. «En nom Dieu, monseigneur, dit-il, oil: je me
partis hui matin d'eux et de leur route: et vous quèrent aussi et ont
grand désir de vous trouver.»--«Et quel part sont-ils? dit le captal,
sont-ils deçà le Pont-de-l'Arche ou delà?»--«En nom Dieu, dit Faucon,
sire, ils ont passé le Pont-de-l'Arche et Vernon, et sont maintenant,
je crois, assez près de Pacy.»--«Et quels gens sont-ils, dit le
captal, et quels capitaines ont-ils? Dis-le-moi, je t'en prie, doux
Faucon.»--«En nom Dieu, sire, ils sont bien mille et cinq cents
combattans, et toutes bonnes gens d'armes. Si y sont messire Bertran
du Guesclin, qui a la plus grand route de Bretons, le comte de
Aucerre, le vicomte de Beaumont, messire Louis de Châlons, le sire de
Beaujeu, monseigneur le maître des arbalétriers, messire
l'Archiprêtre[2], messire Oudart de Renti; et si y sont de Gascogne,
votre pays, les gens le seigneur de Labreth, messire Petiton de Curton
et messire Perducas de Labreth; et si y est messire Aymon de Pommiers
et messire le soudich de l'Estrade.» Quand le captal ouït nommer les
Gascons, si fut durement émerveillé, et rougit tout de félonnie, et
répliqua sa parole en disant: «Faucon, Faucon, est-ce à bonne vérité
que tu dis que ces chevaliers de Gascogne que tu nommes sont là, et
les gens le seigneur de Labreth?»--«Sire, dit le héraut, par ma foi,
oil.»--«Et où est le sire de Labreth, dit le captal?»--«En nom Dieu,
sire, répondit Faucon, il est à Paris de-lès le régent le duc de
Normandie, qui s'appareille fort pour aller à Reims; car on dit
partout communément que dimanche qui vient il se fera sacrer et
couronner.» Adonc mit le captal sa main à sa tête, et dit, ainsi que
par mautalent: «Par le cap Saint-Antoine! Gascons contre Gascons
s'éprouveront.»
[1] Le 15 mai.
[2] Arnauld de Cervolles, fameux routier.
Adonc parla le roi Faucon pour Pierre, un héraut que l'Archiprêtre
envoyoit là, et dit au captal: «Monseigneur, assez près de ci
m'attend un héraut que l'Archiprêtre envoie devers vous, lequel
Archiprêtre, à ce que je entends par le héraut, parleroit volontiers à
vous.» Donc répondit le captal, et dit à Faucon: «Faucon, dites à ce
héraut françois qu'il n'a que faire plus avant, et qu'il dise à
l'Archiprêtre que je ne vueil nul parlement à lui.» Adonc s'avança
messire Jean Juiel, et dit: «Sire, pourquoi?»--«Espoir est-ce pour
notre profit.» Donc dit le captal: «Jean, Jean, non est; mais est
l'Archiprêtre si baretierre, que, s'il venoit jusques à nous en nous
contant jangles et bourdes, il aviseroit et imagineroit notre force et
nos gens: si nous pourroit tourner à grand dommage et à grand
contraire: si n'ai cure de ses grands parlements.» Adonc retourna le
roi Faucon devers Pierre, son compagnon, qui l'attendoit au coron
d'une haye, et excusa monseigneur le captal bien et sagement, tant que
le héraut françois en fut tout content; et rapporta arrière à
l'Archiprêtre tout ce que Faucon lui avoit dit.
Comment les Navarrois et les François sçurent nouvelles les uns
des autres; et comment le captal ordonna ses batailles.
Ainsi eurent les Navarrois et les François connoissance les uns des
autres, par le rapport des deux hérauts. Si se conseillèrent et
avisèrent sur ce, et s'adressèrent ainsi que pour trouver l'un
l'autre. Quand le captal eut ouï dire à Faucon quel nombre de gens
d'armes les François étoient, et qu'ils étoient bien quinze cents, il
envoya tantôt certains messages en la cité d'Évreux devers le
capitaine, en lui signifiant que il fist vider et partir toutes
manières de jeunes compagnons armés dont on se pouvoit aider, et
traire devers Coucherel; car il pensoit bien que là en cel endroit
trouveroit-il les François; et sans faute, quelque part qu'il les
trouvât, il les combattroit. Quand ces nouvelles vinrent en la cité
d'Évreux à monseigneur Léger d'Orgésy, il les fit crier et publier, et
commanda étroitement que tous ceux qui à cheval étoient, incontinent
se traissent devers le captal. Si en partirent derechef plus de six
vingts compagnons jeunes, de la nation de la ville.
Ce mercredi, se logea à heure de nonne le captal sur une montagne, et
ses gens tout environ; et les François qui les désiroient à trouver
chevauchèrent avant, et tant qu'ils vinrent sur la rivière que on
appelle au pays Yton, et court autour devers Évreux, et naît de bien
près de Conches; et se logèrent tout aisément, ce mercredi, à heure de
relevée, en deux beaux prés tout au long de celle rivière. Le jeudi
matin se délogèrent les Navarrois, et envoyèrent leurs coureurs devant
pour savoir si ils orroient nulles nouvelles des François; et les
François envoyèrent aussi les leurs pour savoir si ils orroient nulles
telles nouvelles des Navarrois. Si en rapportèrent chacun à sa partie,
en moins d'espace que de deux lieues, certaines nouvelles; et
chevauchoient les Navarrois, ainsi que Faucon les menoit, droit à
l'adresse le chemin qu'il étoit venu. Si vinrent environ une heure de
prime sur les plaines de Coucherel, et virent les François devant eux
qui déjà ordonnoient leurs batailles, et y avoit grand foison de
bannières et de pennons, et étoient par semblant plus tant et demi
qu'ils n'étoient. Si s'arrêtèrent lesdits Navarrois tous cois au
dehors d'un petit bois qui là sied; et puis se trairent avant les
capitaines, et se mirent en ordonnance.
Premièrement, ils firent trois batailles bien et faiticement tous à
pied, et envoyèrent leurs chevaux, leurs malles et leurs garçons en ce
petit bois qui étoit de lès eux; et établirent monseigneur Jean Juiel
en la première bataille, et lui ordonnèrent tous les Anglois, hommes
d'armes et archers. La seconde eut le captal de Buch, et pouvaient
bien être en sa bataille quatre cents combattants, que uns que autres.
Si étoient de-lès le captal de Buch le sire de Seaux en Navarre, un
jeune chevalier, et sa bannière, et messire Guillaume de Gauville, et
messire Pierre de Saquenville. La tierce eurent trois autres
chevaliers, messire le bascle de Mareuil, messire Bertran du Franc et
messire Sanse Lopin; et étoient aussi environ quatre cents armures de
fer. Quand ils eurent ordonné leurs batailles, ils ne s'éloignèrent
point trop l'un de l'autre, et prirent l'avantage d'une montagne qui
étoit à la droite main entre eux et le bois, et se rangèrent tous de
front sur celle montagne par-devant leurs ennemis; et mirent encore,
par grand avis, le pennon du captal en un fort buisson épineux, et
ordonnèrent là entour soixante armures de fer pour le garder et
défendre. Et le firent par manière d'étendard eux rallier, si par
force d'armes ils étoient épars; et ordonnèrent encore que point ne se
devoient partir, ni descendre de la montagne, pour chose qui avenist;
mais si on les vouloit combattre, on les allât là querir.
Comment messire Bertran du Guesclin et les seigneurs de France
ordonnèrent leurs batailles.
Tout ainsi ordonnés et rangés se tenoient Navarrois et Anglois d'un
côté sur la montagne que je vous dis. Pendant ce, ordonnoient les
François leurs batailles, et en firent trois et une arrière-garde.
La première bataille eut messire Bertran du Guesclin atout les
Bretons, dont je vous en nommerai aucuns chevaliers et écuyers:
premièrement monseigneur Olivier de Mauny et monseigneur Hervé de
Mauny, monseigneur Éon de Mauny, frères et neveux du dit monseigneur
Bertran, monseigneur Geoffroy Feiron, monseigneur Alain de Saint-Pol,
monseigneur Robin de Guite, monseigneur Eustache et monseigneur Alain
de la Houssoye, monseigneur Robert de Saint Père, monseigneur Jean le
Boier, monseigneur Guillaume Bodin, Olivier de Quoiquen, Lucas de
Maillechat, Geoffroy de Quedillac, Geoffroy Palen, Guillaume du
Hallay, Jean de Pairigny, Sevestre Budes, Berthelot d'Angoullevent,
Olivier Feiron, Jean Feiron, son frère, et plusieurs autres bons
chevaliers et écuyers que je ne puis mie tous nommer; et fut ordonné
pour assembler à la bataille du captal.
La seconde, le comte d'Aucerre; et si étoient avecques lui gouverneurs
de celle bataille le vicomte de Beaumont et messire Baudouin
d'Ennequins, maître des arbalêtriers; et eurent avec eux les François,
les Normands et les Picards, monseigneur Oudart de Renty, monseigneur
Enguerran d'Eudin, monseigneur Louis de Haveskerques, et plusieurs
autres barons chevaliers et écuyers.
La tierce eut l'Archiprêtre et les Bourguignons; avec lui monseigneur
Louis de Châlons, le seigneur de Beaujeu, monseigneur Jean de Vienne,
monseigneur Guy de Trelay, messire Hugues Vienne, et plusieurs autres;
et devoit assembler cette bataille au bascle de Mareuil et à sa route.
Et l'autre bataille, qui étoit pour arrière-garde, étoit toute pure de
Gascons, desquels messire Aymon de Pommiers, monseigneur le soudich de
l'Estrade, messire Perducas de Labreth et monseigneur Petiton de
Curton furent souverains et meneurs. Or, eurent là ces chevaliers
gascons un grand advis: ils imaginèrent tantôt l'ordonnance du captal,
et comment ceux de son côté avoient mis et assis son pennon sur un
buisson, et le gardoient aucuns des leurs, car ils en vouloient faire
étendard. Si dirent ainsi: «Il est de nécessité que quand nos
batailles seront assemblées, nous nous trayons de fait et adressons de
grand volonté droit au pennon du captal, et nous mettrons en peine du
conquerre: si nous les pouvons avoir, nos ennemis en perdront moult de
leur force, et seront en péril d'être déconfits.» Encore avisèrent
cesdits Gascons une autre ordonnance qui leur fut moult profitable, et
qui leur parfit leur journée.
Comment les Gascons s'avisèrent d'un bon avis par quelle manière
le captal seroit pris et emporté de la bataille.
Assez tôt après que les François eurent ordonné leurs batailles, les
chefs des seigneurs se mirent ensemble et se conseillèrent un grand
temps comment ils se maintiendroient; car ils véoient leurs ennemis
grandement sur leur avantage. Là dirent les Gascons dessus nommés une
parole qui fut volontiers ouïe: «Seigneurs, bien savons que au captal
a un aussi preux chevalier et conforté de ses besognes que on
trouveroit aujourd'hui en toutes terres; et tant comme il sera sur la
place et pourra entendre à combattre, il nous portera trop grand
dommage: si ordonnons que nous mettions à cheval trente des nôtres,
tous des plus apperts et plus hardis par avis, et ces trente
n'entendront à autre chose fors à eux adresser vers le captal; et
pendant que nous entendrons à conquerre son pennon, ils se mettront en
peine, par la force de leurs coursiers et de leurs bras, à dérompre la
presse et de venir jusques au captal; et de fait ils prendront ledit
captal, et trousseront, et l'emporteront entre eux, et mèneront à
sauveté quelque part, et jà n'y attendront fin de bataille. Nous
disons aussi que si il peut être pris ni retenu par telle voie, la
journée sera nôtre, tant fort seront ébahis les gens de sa prise.» Les
chevaliers de France et de Bretagne qui là étoient accordèrent ce
conseil légèrement, et dirent que c'étoit un bon avis, et que ainsi
seroit fait. Si trièrent et élurent tantôt entre eux et leurs
batailles trente hommes d'armes des plus hardis et plus entreprenans
par avis qui fussent en leurs routes; et furent montés ces trente,
chacun sur bons coursiers, les plus légers et plus roides qui fussent
en la place, et se trairent d'un lès sur les champs, avisés et
informés quel chose ils devoient faire; et les autres demeurèrent tous
à pied sur les champs en leur ordonnance, ainsi qu'ils devoient être.
Comment les seigneurs de France eurent conseil à savoir quel cri
ils crieroient, et qui seroit leur chef; et comment messire
Bertran fut élu à être chef de la bataille.
Quand ceux de France eurent tout ordonné à leur avis leurs batailles,
et que chacun savoit quel chose il devoit faire, ils regardèrent entre
eux, et pourparlèrent longuement quel cri pour la journée ils
crieroient, et à laquelle bannière ou pennon ils se retrairoient. Si y
furent grand temps sur un état que de crier: Notre-Dame, Aucerre! et
de faire pour ce jour leur souverain le comte d'Aucerre. Mais ledit
comte ne s'y voult oncques accorder, ainçois se excusa moult
doucement, en disant: «Seigneurs, grands mercis de l'honneur que vous
me portez et voulez faire; mais tant comme à présent je ne veuil pas
cette, car je suis encore trop jeune pour encharger si grand faix et
telle honneur, et c'est la première journée arrêtée où je fusse
oncques; pourquoi vous prendrez un autre que moi. Ci sont plusieurs
bons chevaliers, monseigneur Bertran, monseigneur l'Archiprêtre,
monseigneur le maître des arbalêtriers, monseigneur Louis de Châlons,
monseigneur Aymon de Pommiers, monseigneur Oudart de Renty, qui ont
été en plusieurs grosses besognes et journées arrêtées, et savent
mieux comment tels choses se doivent gouverner que je ne fais; si m'en
déportez, et je vous en prie.» Adonc regardèrent les chevaliers qui là
étoient l'un l'autre, et lui dirent: «Comte d'Aucerre, vous êtes le
plus grand de mise, de terre et de lignage qui soit ci; si pouvez bien
par droit être chef.»--«Certes, seigneurs, vous dites votre
courtoisie, je serai aujourd'hui votre compain, et vivrai et mourrai
et attendrai l'aventure de-lès vous; mais de souveraineté n'y veuil-je
point avoir.» Adonc regardèrent-ils l'un l'autre lequel donc ils
ordonneroient. Si y fut avisé et regardé pour le meilleur chevalier de
la place, et qui plus s'étoit combattu de la main, et qui mieux savoit
aussi comment tels choses se doivent maintenir, messire Bertran du
Guesclin. Si fut ordonné de commun accord que on crieroit: Notre-Dame,
Guesclin! et que on s'ordonneroit celle journée du tout par ledit
messire Bertran.
Toutes choses faites et établies, et chacun sire dessous sa bannière
ou son pennon, ils regardoient leurs ennemis qui étoient sur le tertre
et point ne partoient de leur fort, car ils ne l'avoient mie en
conseil ni en volonté; dont moult ennuyoit aux François, pourtant que
ils les véoient grandement en leur avantage, et aussi que le soleil
commençoit haut à monter, qui leur étoit un grand contraire, car il
faisoit malement chaud. Si le ressoignoient tous les plus sûrs; car
encore n'avoient-ils troussé ni porté vin ni vitaille avecques eux,
qui rien leur vaulsist, fors aucuns seigneurs qui avoient petits
flacons pleins de vin, qui tantôt furent vidés. Et point ne s'en
étoient pourvus ni avisés du matin, pour ce qu'ils se cuidoient tantôt
combattre que ils seroient là venus. Et non firent, ainsi qu'il
apparut; mais les détrièrent les Anglois et les Navarrois, par
soutiveté, ce qu'ils purent; et fut plus de remontée ainçois qu'ils se
missent ensemble pour combattre. Quand les seigneurs de France en
virent le convine, ils se remirent ensemble par manière de conseil, à
savoir comment ils se maintiendroient, et si on les iroit combattre ou
non. A ce conseil n'étoient-ils mie bien d'accord; car les aucuns
vouloient que on les allât requerir et combattre, comment qu'il fût,
et que c'étoit grand blâme pour eux quand tant y mettoient: là
débattoient les aucuns mieux avisés ce conseil, et disoient que si on
les alloit combattre au parti où ils étoient, et ainsi arrêtés sur
leur avantage, on se mettroit en très-grand péril; car des cinq ils
auroient les trois. Finablement ils ne pouvoient être d'accord de eux
aller combattre. Bien véoient et considéroient les Navarrois la
manière d'eux, et disoient: «Véez-les ci, ils viendront tantôt à nous
pour nous combattre, et en sont en grand volonté.»
Là avoit aucuns chevaliers et écuyers normands prisonniers, entre les
Anglois et Navarrois, qui étoient recrus selon leur foi; et les
laissoient paisiblement leurs maîtres aller et chevaucher, pourtant
qu'ils ne se pouvoient armer devers les François. Si disoient ces
prisonniers aux seigneurs de France: «Seigneurs, avisez-vous; car si
la journée d'huy se départ sans bataille, vos ennemis seront demain
trop grandement reconfortés; car on dit entre eux que messire Louis de
Navarre y doit venir avec bien trois cents lances.» Si que ces paroles
inclinèrent grandement les chevaliers et les écuyers de France à
combattre, comment qu'il fût, les Navarrois, et en furent tous
appareillés et ahatis par trois ou quatre fois. Mais toujours
vainquoient les plus sages, et disoient: «Seigneurs, attendons encore
un petit, et véons comment ils se maintiendront; car ils sont bien si
grands et si présompcieux que ils nous désirent autant à combattre que
nous faisons eux.» Là en y avoit plusieurs durement foulés et mal
menés pour la grand chaleur que il faisoit; car il étoit sur l'heure
de nonne: si avoient jeuné toute la matinée, et étoient armés, et
férus du soleil parmi leurs armures qui étoient échauffées. Si
disoient bien lesdits François: «Si nous allons combattre ni lasser
contre cette montagne, au parti où nous sommes, nous serons perdus
d'avantage; mais retrayons-nous mais-huy en nos logis, et demain
aurons autre conseil.» Ainsi étoient-ils en diverses opinions.
Comment par le conseil de messire Bertran, les François firent
semblant de fuir; et comment l'Archiprêtre se partit de la
bataille.
Quand les chevaliers de France, qui ces gens, sur leur honneur,
avoient à conduire et à gouverner, virent que les Navarrois et Anglois
d'une sorte ne partiroient point de leur fort, et que il étoit jà
haute nonne, et si oyoient les paroles que les prisonniers françois
qui venoient de l'ost des Navarrois leur disoient, et si véoient la
greigneur partie de leurs gens durement foulés et travaillés pour le
chaud, si leur tournoit à grand déplaisance; si se remirent ensemble
et eurent autre conseil, par l'avis de messire Bertran du Guesclin,
qui étoit leur chef et à qui ils obéissoient. «Seigneurs, dit-il, nous
véons que nos ennemis nous détrient à combattre: et si en ont grand
volonté, si comme je pense; mais point ne descendront de leur fort, si
ce n'est par un parti que je vous dirai. Nous ferons semblant de nous
retraire et de non combattre mais-hui; aussi sont nos gens durement
foulés et travaillés par le chaud; et ferons tous nos varlets, nos
harnois et nos chevaux passer tout bellement et ordonnément outre ce
pont, et retraire à nos logis; et toujours nous tiendrons sur aile et
entre nos batailles en aguet, pour voir comment ils se maintiendront:
si ils nous désirent à combattre, ils descendront de leur montagne et
nous viendront requerre tout au plein. Tantôt que nous verrons leur
convine, si ils le font ainsi, nous serons tous appareillés de
retourner sur eux; et ainsi les aurons-nous mieux à notre aise.» Ce
conseil fut arrêté de tous, et le retinrent pour le meilleur entr'eux.
Adonc se retraist chacun sire entre ses gens et dessous sa bannière ou
pennon, ainsi comme il devoit être; et puis sonnèrent leurs trompettes
et firent grand semblant d'eux retraire, et commandèrent tous
chevaliers et écuyers et gens d'armes, leurs varlets et garçons, à
passer le pont et mettre outre la rivière leurs harnois. Si en
passèrent plusieurs en cet état, et presque ainsi que tous, et puis
aucunes gens d'armes faintement. Quand messire Jean Juiel, qui étoit
appert chevalier et vigoureux durement, et qui avoit grand désir les
François combattre, aperçut la manière comment ils se retrayoient, si
dit au captal: «Sire, sire, descendons appertement; ne véez-vous pas
comment les François s'enfuient!» Donc répondit le captal, et dit:
Messire Jean, messire Jean, ne croyez jà que si vaillants hommes
qu'ils sont s'enfuient ainsi; ils ne le font fors que par malice et
pour nous attraire.» Adonc s'avança messire Jean Juiel, qui moult en
grand désir étoit de combattre, et dit à ceux de sa route, et en
écriant Saint-Georges! «Passez avant! qui m'aime si me suive! je m'en
vais combattre.» Donc se hâta, son glaive en son poing, par-devant
toutes les batailles, et jà étoit avalé jus de la montagne, et une
partie de ses gens, ainçois que le captal se partît. Quand le captal
vit que c'étoit acertes, et que Jean Juiel s'en alloit combattre sans
lui, si le tint à grand présomption, et dit à ceux qui de-lès lui
étoient: «Allons, descendons la montagne appertement; messire Jean
Juiel ne se combattra point sans moi.» Donc s'avancèrent toutes les
gens du captal, et il premièrement, son glaive en son poing. Quand les
François, qui étoient en aguet le virent venu et descendu au plain, si
furent tous réjouis, et dirent entr'eux: «Véez-ci ce que nous
demandions huy tout le jour.» Adonc retournèrent-ils tous à un faix,
en grand volonté de recueillir leurs ennemis, et écrièrent d'une voix:
Notre-Dame, Guesclin! Si s'adressèrent leurs bannières devers les
Navarrois, et commencèrent les batailles à assaillir de toutes parts,
et tous à pied. Et véez-ci venir monseigneur Jean Juiel tout devant,
le glaive au poing, qui courageusement vint assembler à la bataille
des Bretons, desquels messire Bertran étoit chef; et là fit maintes
grands appertises d'armes; car il fut hardi chevalier durement.
Donc s'espardirent ces batailles, ces chevaliers et ces écuyers, sur
ces plains; et commencèrent à lancer, à férir et à frapper de toutes
armures, ainsi que ils les avoient à main, et à entrer l'un en l'autre
par vasselage, et eux combattre de grand volonté. Là crioient les
Anglois et les Navarrois d'un lès: Saint Georges, Navarre! et les
François: Notre-Dame, Guesclin! Là furent moult bons chevaliers du
côté des François, premièrement messire Bertran du Guesclin, le jeune
comte d'Aucerre, le vicomte de Beaumont, messire Baudouin d'Ennequins,
messire Louis de Châlons, le jeune sire de Beaujeu, messire Anthoine
qui là leva bannière, messire Louis de Haveskerques, messire Oudard de
Renty, messire Enguerran d'Eudin; et d'autre part, les Gascons qui
avoient leur bataille et qui se combattoient tout à part eux;
premièrement, messire Aymon de Pommiers, messire Perducas de Labreth,
monseigneur le soudich de l'Estrade, messire de Curton et plusieurs
autres tous d'une sorte, et s'adressèrent ces Gascons à la bataille du
captal et des Gascons: aussi ils avoient grand volonté d'eux trouver.
Là eut grand hutin et dur poignis, et fait maintes grands appertises
d'armes. Et pour ce que en armes on ne doit point mentir à son
pouvoir, on me pourroit demander que l'Archiprêtre qui là étoit, un
grand capitaine, étoit devenu, pour ce que je n'en fais nulle mention.
Je vous en dirai la vérité. Si très-tôt que l'Archiprêtre vit
l'assemblement de la bataille, et que on se combattroit, il se bouta
hors des routes: mais il dit à ses gens et à celui qui portoit sa
bannière: «Je vous ordonne et commande, sur quant que vous vous pouvez
mesfaire envers moi, que vous demeurez et attendez fin de journée; je
me pars sans retourner, car je ne me puis huy combattre ni être armé
contre aucun des chevaliers qui sont par delà; et si on vous demande
de moi, si en répondez ainsi à ceux qui en parleront.» Adonc se
partit-il et un sien écuyer tant seulement, et repassa la rivière et
laissa les autres convenir. Oncques François ni Bretons ne s'en
donnèrent garde, pourtant que ils véoient ses gens et sa bannière
jusques en la fin de la besogne, et le cuidoient de-lès eux avoir. Or
vous parlerai de la bataille, comment elle fut persévérée, et des
grands appertises d'armes qui y furent faites celle journée.
Comment le captal fut ravi et emporté de la bataille, voyant
toutes ses gens, dont fortement furent courroucés.
Du commencement de la bataille, quand messire Jean Juiel fut descendu,
et toutes gens le suivoient du plus près qu'ils pouvoient, et mêmement
le captal et sa route, ils cuidèrent avoir la journée pour eux; mais
il en fut tout autrement. Quand ils virent que les François étoient
retournés par bonne ordonnance, ils connurent tantôt que ils s'étoient
forfaits: néanmoins, comme gens de grand emprise, ils ne s'ébahirent
de rien, mais eurent bonne intention de tout recouvrer par bien
combattre. Si reculèrent un petit et se remirent ensemble; et puis
s'ouvrirent, et firent voie à leurs archers qui étoient derrière eux,
pour traire. Quand les archers furent devant, si se élargirent et
commencèrent à traire de grand manière; mais les François étoient si
fort armés et pavoisés contre le trait, que oncques ils n'en furent
grevés, si petit non, ni pour ce ne se laissèrent-ils point à
combattre; mais entrèrent dedans les Navarrois et Anglois tous à pied,
et iceux entre eux de grand volonté. Là eut grand boutis des uns et
des autres; et tolloient l'un l'autre, par force de bras et de lutter,
leurs lances et leurs haches, et les armures dont ils se combattoient;
et se prenoient et fiançoient prisonniers l'un l'autre; et se
approchoient de si près que ils se combattoient main à main si
vaillamment que nul ne pourroit mieux. Si pouvoit bien croire que en
telle presse et en tel péril il y avoit des morts et des renversés
grand foison; car nul ne s'épargnoit d'un côté ni d'autre. Et vous dis
que les François n'avoient que faire de dormir ni de reposer sur leur
bride, car ils avoient gens de grand fait et de hardie entreprise à la
main: si convenoit chacun acquitter loyaument à son pouvoir, et
défendre son corps, et garder son pas, et prendre son avantage quand
il venoit à point; autrement ils eussent été tous déconfits. Si vous
dis pour vérité que les Picards et les Gascons y furent là très-bonnes
gens, et y firent plusieurs belles appertises d'armes.
Or vous veuil-je compter des trente qui étoient élus pour eux
adresser au captal, et trop bien montés sur fleur de coursiers. Ceux
qui n'entendoient à autre chose que à leur emprise, si comme chargés
étoient, s'en vinrent tout serrés là où le captal étoit, qui se
combattoit moult vaillamment d'une hache, et donnoit les coups si
grands que nul n'osoit l'approcher; et rompirent la presse, parmi
l'aide des Gascons qui leur firent voie. Ces trente, qui étoient trop
bien montés, ainsi que vous savez, et qui savoient quel chose ils
devoient faire, ne vouldrent mie ressoigner la peine et le péril; mais
vinrent jusques au captal et l'environnèrent, et s'arrêtèrent du tout
sur lui, et le prirent et embrassèrent de fait entre eux par force, et
puis vidèrent la place, et l'emportèrent en cel état. Et en ce lieu
eut adonc grand débat et grand abattis et dur hutin; et se
commencèrent toutes les batailles à converser celle part, car les gens
du captal, qui sembloient bien forcenés, crioient: «Rescousse au
captal! rescousse!» Néanmoins, ce ne leur put rien valoir ni aider; le
captal en fut porté et ravi en la manière que je vous dis, et mis à
sauveté. De quoi, à l'heure que ce avint, on ne savoit encore lesquels
en auroient le meilleur.
Comment le pennon du captal fut conquis; et comment les Navarrois
et les Anglois furent tous morts ou pris.
En ce touillis et en ce grand hutin et froissis, et que Navarrois et
Anglois entendoient à suir la trace du captal qu'ils en véoient mener
et porter devant eux, dont il sembloit qu'ils fussent tous forcenés,
messire Aymon de Pommiers, messire Petiton de Courton, monseigneur le
soudich de l'Estrade et les gens le seigneur de Labreth d'une sorte,
entendirent de grand volonté à eux adresser au pennon du captal qui
étoit en un buisson, et dont les Navarrois faisoient leur étendard.
Là eut grand hutin et forte bataille, car il étoit bien gardé et de
bonnes gens; et par espécial, messire le bascle de Marueil et Messire
Geoffroy de Roussillon y étoient. Là eut faites maintes appertises
d'armes, maintes prises et maintes rescousses, et maints hommes
blessés et navrés, et renversés par terre. Toutefois les Navarrois qui
là étoient de lès le buisson et le pennon du captal furent ouverts et
reculés par force d'armes, et mort le bascle de Marueil et plusieurs
autres, et pris messire Geoffroy de Roussillon et fiancé prisonnier de
monseigneur Aymon de Pommiers, et tous les autres qui là étoient ou
morts ou pris, ou reculés si avant qu'il n'en étoit nulles nouvelles
entour le buisson quand le pennon du captal fut pris, conquis et
desciré et rué par terre. Pendant que les Gascons entendoient à ce
faire, les Picards, les François, les Bretons, les Normands et les
Bourguignons se combattoient d'autre part moult vaillamment; et bien
leur étoit besoin, car les Navarrois les avoient reculés; et étoit
demeuré mort entre eux le vicomte de Beaumont, dont ce fut dommage,
car il étoit à ce jour jeune chevalier et bien taillé de valoir encore
grand chose. Si l'avoient ses gens à grand meschef porté hors de la
presse arrière de la bataille, et là le gardoient. Je vous dis, si
comme j'ai ouï recorder à ceux qui y furent d'un côté et d'autre, que
on n'avoit point vu la pareille bataille d'autelle quantité de gens
être aussi bien combattue comme celle fut; car ils étoient tous à pied
et main à main. Si s'entrelaçoient l'un dedans l'autre; et
s'éprouvoient au bien combattre de tels armures qu'ils pouvoient, et
par espécial de ces haches donnoient-ils si grands horions que tous
s'étonnoient.
Là furent navrés et durement blessés messire Petiton de Courton et
monseigneur le soudich de l'Estrade, et tellement que depuis pour la
journée ne se purent aider. Messire Jean Juiel, par qui la bataille
commença, et qui premier moult vaillamment avoit assailli et envahi
les François, y fit ce jour maintes grands appertises d'armes, et ne
daigna oncques reculer, et se combattit si vaillamment et si avant
qu'il fut durement blessé en plusieurs lieux au corps et au chef, et
fut pris et fiancé prisonnier d'un écuyer de Bretagne dessous
monseigneur Bertran du Guesclin: adonc fut-il porté hors de la presse.
Le sire de Beaujeu, messire Louis de Châlons, les gens de
l'Archiprêtre, avec grand foison de bons chevaliers et écuyers de
Bourgogne, se combattoient vaillamment d'autre part; car une route de
Navarrois et les gens monseigneur Jean Juiel leur étoient au devant.
Et vous dis que les François n'avoient point d'avantage, car ils
trouvoient bien dures gens d'armes merveilleusement contre eux.
Messire Bertran et ses Bretons se acquittèrent loyalement et bien se
tinrent toujours ensemble, en aidant l'un l'autre. Et ce qui déconfit
les Navarrois et Anglois, ce fut la prise du captal, qui fut pris dès
le commencement, et le conquêt de son pennon, où ses gens ne se purent
rallier. Les François obtinrent la place, mais il leur coûta
grandement de leurs gens; et y furent morts le vicomte de Beaumont, si
comme vous avez ouï; messire Baudouin d'Ennequins, maître des
arbalétriers; messire Louis de Haveskerques, et plusieurs autres. Et
des Navarrois morts, un banneret de Navarre, qui s'appeloit le sire de
Saux, et grand foison de ses gens de lès lui, et mort le bascle de
Marueil, un appert chevalier durement, si comme dessus est dit; et
aussi mourut ce jour prisonnier messire Jean Juiel. Si furent pris
messire Guillaume de Gauville, messire de Saquenville, messire
Geoffroy de Roussillon, messire Bertran du Franc, et plusieurs autres:
petit s'en sauvèrent, que tous ne fussent ou morts ou pris sur la
place. Cette bataille fut en Normandie assez près de Coucherel, par un
jeudi, le seizième jour de mai l'an de grâce MCCCLXIV.
Comment messire Bertran et les François se partirent de Coucherel
atout leurs prisonniers, et s'en vinrent à Rouen.
Après cette déconfiture, et que tous les morts étoient jà devêtus, et
que chacun entendoit à ses prisonniers si il les avoit, ou à lui
mettre à point si blessé étoit, et que jà la greigneure partie des
François avoit repassé le pont et la rivière, et se retrayoient à
leurs logis, tout lassés et foulés, furent-ils en aventure d'avoir
aucun meschef dont ils ne se donnoient de garde. Je vous dirai comment
messire Guy de Gauville, fils à monseigneur Guillaume qui pris étoit
sur la place, étoit parti de Conches, une garnison navarroise; car il
avoit entendu que leurs gens se devoient combattre, ainsi qu'ils
firent, et durement se étoit hâté pour être à celle journée, où à tout
le moins il espéroit que à l'endemain on se combattroit. Si vouloit
être de lès le captal, comment qu'il fût, et avoit en sa route environ
cinquante lances de bons compagnons, et tous bien montés.
Le dit messire Guy et sa route s'en vinrent tout brochant les grands
galops jusques en la place où la bataille avoit été. Les François qui
étoient derrière, qui nulle garde ne s'en donnoient de cette survenue,
sentirent l'effroi des chevaux, si se boutèrent tantôt ensemble en
écriant: «Retournez, retournez! veci les ennemis!» De cel effroi
furent les plusieurs moult effrayés, et là fit messire Aymon de
Pommiers à leurs gens un grand confort: encore étoit-il, et toute sa
route, en la place. Sitôt comme il vit ces Navarrois approcher, il se
retraist sur dextre, et fit développer son pennon et lever et mettre
tout haut sur un buisson par manière d'étendard, pour rassembler
leurs gens. Quand messire Guy de Gauville, qui en hâte étoit adressé
sur la place, en vit la manière, et reconnut le pennon monseigneur
Aymon de Pommiers, et ouït écrier, Notre Dame Guesclin! et n'aperçut
nul de ceux qu'il demandoit, mais en véoit grand foison de morts gésir
par terre, si connut tantôt que leurs gens avoient été déconfits, et
que les François avoient obtenu la place. Si fit tant seulement un
poignis, sans faire nul semblant de combattre, et passa outre assez
près de monseigneur Aymon de Pommiers, qui étoit tout appareillé de
lui recueillir, s'il se fût trait avant; et s'en r'alla son chemin
ainsi comme il étoit venu: je crois bien que ce fut devers la garnison
de Conches.
Or parlerons-nous des François comment ils persévérèrent. La journée,
ainsi que vous avez entendu, fut pour eux, et repassèrent le soir la
rivière outre, et se retrairent à leurs logis, et se aisèrent de ce
qu'ils avoient. Si fut l'Archiprêtre durement demandé et déparlé quand
on s'aperçut qu'il n'avoit pas été à la bataille, et qu'il s'en étoit
parti sans parler. Si l'excusèrent ses gens au mieux qu'ils purent. Et
sachez que les trente qui le captal ravirent, ainsi que vous avez ouï,
ne cessèrent oncques de chevaucher, si l'eurent amené au châtel de
Vernon, et là dedans mis à sauveté. Quand ce vint à lendemain, les
François se délogèrent et troussèrent tout, et chevauchèrent pardevers
Vernon pour venir en la cité de Rouen; et tant firent qu'ils y
parvinrent. En la cité et au châtel de Rouen laissèrent-ils une partie
de leurs prisonniers, et s'en retournèrent les plusieurs à Paris tous
lies et tous joyeux; car ils avoient eu une moult belle journée pour
eux, et moult profitable pour le royaume de France.
_Chroniques de Froissart._