_5 août 1628._
--En effet, dit Aramis, c’est une absolution dans toutes les règles.
--Il faut déchirer ce papier, dit d’Artagnan, qui semblait lire sa
sentence de mort.
--Bien au contraire, dit Athos, il faut le conserver précieusement; et
je ne donnerais pas ce papier quand on le couvrirait de pièces d’or.
--Et que va-t-elle faire maintenant? demanda le jeune homme.
--Mais, dit négligemment Athos, elle va probablement écrire au cardinal
qu’un damné mousquetaire, nommé Athos, lui a arraché de force son
sauf-conduit; elle lui donnera dans la même lettre le conseil de se
débarrasser, en même temps que de lui, de ses deux amis, Porthos et
Aramis: le cardinal se rappellera que ce sont les mêmes hommes qu’il
rencontre toujours sur son chemin; alors, un beau matin, il fera
arrêter d’Artagnan, et, pour qu’il ne s’ennuie pas tout seul, il nous
enverra lui tenir compagnie à la Bastille.
--Ah çà! mais, dit Porthos, il me semble que tu fais là de tristes
plaisanteries, mon cher.
--Je ne plaisante pas, dit Athos.
--Sais-tu, dit Porthos, que tordre le cou à cette damnée milady
serait un péché moins grand que de le tordre à ces pauvres diables de
huguenots qui n’ont jamais commis d’autres crimes que de chanter en
français des psaumes que nous chantons en latin?
--Qu’en dit l’abbé? demanda tranquillement Athos.
--Je dis que je suis de l’avis de Porthos, répondit Aramis.
--Et moi donc! dit d’Artagnan.
--Heureusement qu’elle est loin, dit Porthos, car j’avoue qu’elle me
gênerait fort ici.
--Elle me gêne en Angleterre aussi bien qu’en France, dit Athos.
--Elle me gêne partout, dit d’Artagnan.
--Mais puisque tu la tenais, dit Porthos, que ne l’as-tu noyée,
étranglée, pendue? il n’y a que les morts qui ne reviennent pas.
--Vous croyez cela, Porthos? répondit le mousquetaire avec un sombre
sourire que d’Artagnan comprit seul.
--J’ai une idée, dit d’Artagnan.
--Voyons, dirent les mousquetaires.
--Aux armes! cria Grimaud.
Les jeunes gens se levèrent vivement et coururent aux fusils.
Cette fois, une petite troupe s’avançait composée de vingt ou
vingt-cinq hommes; mais ce n’étaient plus des travailleurs, c’étaient
des soldats de la garnison.
--Si nous retournions au camp? dit Porthos, il me semble que la partie
n’est pas égale.
--Impossible pour trois raisons, répondit Athos: la première, c’est que
nous n’avons pas fini de déjeuner; la seconde, c’est que nous avons
encore des choses d’importance à dire; la troisième, c’est qu’il s’en
manque encore de dix minutes que l’heure ne soit écoulée.
--Voyons, dit Aramis, il faut cependant arrêter un plan de bataille.
--Il est bien simple, dit Athos: aussitôt que l’ennemi est à portée de
mousquet, nous faisons feu; s’il continue d’avancer, nous faisons feu
encore, nous faisons feu tant que nous avons des fusils chargés; si
ce qui reste de la troupe veut alors monter à l’assaut, nous laissons
les assiégeants descendre jusque dans le fossé, et alors nous leur
poussons sur la tête un pan de mur qui ne tient plus que par un miracle
d’équilibre.
--Bravo! dit Porthos; décidément, Athos, tu étais né pour être général,
et le cardinal, qui se croit un grand homme de guerre, est bien peu de
chose auprès de toi.
--Messieurs, dit Athos, pas de double emploi, je vous prie, visez bien
chacun votre homme.
--Je tiens le mien, dit d’Artagnan.
--Et moi le mien, dit Porthos.
--Et moi idem, dit Aramis.
--Alors feu! dit Athos.
Les quatre coups de fusil ne firent qu’une détonation, mais quatre
hommes tombèrent.
Aussitôt le tambour battit, et la petite troupe s’avança au pas de
charge.
Alors les coups de fusil se succédèrent sans régularité, mais toujours
envoyés avec la même justesse. Cependant, comme s’ils eussent connu la
faiblesse numérique des amis, les Rochelais continuaient d’avancer au
pas de course.
Sur trois coups de fusil, deux hommes tombèrent; mais cependant la
marche de ceux qui restaient debout ne se ralentissait pas.
Arrivés au bas du bastion, les ennemis étaient encore douze ou quinze;
une dernière décharge les accueillit, mais ne les arrêta point: ils
sautèrent dans le fossé et s’apprêtèrent à escalader la brèche.
--Allons, mes amis, dit Athos, finissons-en d’un coup: à la muraille! à
la muraille!
Et les quatre amis, secondés par Grimaud, se mirent à pousser avec le
canon de leurs fusils un énorme pan de mur, qui s’inclina comme si le
vent le poussait, et, se détachant de sa base, tomba avec un bruit
horrible dans le fossé: puis on entendit un grand cri, un nuage de
poussière monta vers le ciel, et tout fut dit.
[Illustration: «--Les aurions-nous écrasés depuis le premier jusqu’au
dernier,» dit Athos.]
--Les aurions-nous écrasés depuis le premier jusqu’au dernier? dit
Athos.
--Ma foi, cela m’en a l’air, dit d’Artagnan.
--Non, dit Porthos, en voilà deux ou trois qui se sauvent tout éclopés.
En effet, trois ou quatre de ces malheureux, couverts de boue et de
sang, fuyaient dans le chemin creux et regagnaient la ville: c’était
tout ce qui restait de la petite troupe.
Athos regarda à sa montre.
--Messieurs, dit-il, il y a une heure que nous sommes ici, et
maintenant le pari est gagné; mais il faut être beaux joueurs:
d’ailleurs d’Artagnan ne nous a pas dit son idée.
Et le mousquetaire, avec son sang-froid habituel, alla s’asseoir devant
les restes du déjeuner.
--Mon idée? dit d’Artagnan.
--Oui, vous disiez que vous aviez une idée, dit Athos.
--Ah! j’y suis, reprit d’Artagnan: je passe en Angleterre une seconde
fois, je vais trouver M. de Buckingham.
--Vous ne ferez pas cela, d’Artagnan, dit froidement Athos.
--Et pourquoi donc? ne l’ai-je pas fait déjà?
--Oui, mais à cette époque nous n’étions pas en guerre; à cette époque
M. de Buckingham était un allié et non un ennemi: ce que vous voulez
faire serait taxé de trahison.
D’Artagnan comprit la force de ce raisonnement et se tut.
--Mais, dit Porthos, il me semble que j’ai une idée à mon tour.
--Silence pour l’idée de monsieur Porthos! dit Aramis.
--Je demande un congé à M. de Tréville, sous un prétexte quelconque
que vous trouverez: je ne suis pas fort sur les prétextes, moi. Milady
ne me connaît pas, je m’approche d’elle sans qu’elle me redoute, et
lorsque je trouve ma belle, je l’étrangle.
--Eh bien! dit Athos, je ne suis pas très éloigné d’adopter l’idée de
Porthos.
--Fi donc! dit Aramis, tuer une femme! Non, tenez, moi, j’ai la
véritable idée.
--Voyons votre idée, Aramis! dit Athos, qui avait beaucoup de déférence
pour le jeune mousquetaire.
--Il faut prévenir la reine.
--Ah! ma foi, oui, dirent ensemble Porthos et d’Artagnan; je crois que
nous touchons au moyen.
--Prévenir la reine! dit Athos, et comment cela? Avons-nous des
relations à la cour? Pouvons-nous envoyer quelqu’un à Paris sans qu’on
le sache au camp? D’ici à Paris, il y a cent quarante lieues; notre
lettre ne sera pas à Angers que nous serons au cachot, nous.
--Quant à ce qui est de faire remettre sûrement une lettre à Sa
Majesté, dit Aramis, moi je m’en charge; je connais à Tours une
personne adroite...
Aramis s’arrêta en voyant sourire Athos.
--Eh bien! vous n’adoptez pas ce moyen, Athos? dit d’Artagnan.
--Je ne le repousse pas tout à fait, dit Athos, mais je voulais
seulement faire observer à Aramis qu’il ne peut quitter le camp; que
tout autre qu’un de nous n’est pas sûr; que, deux heures après que le
messager sera parti, tous les capucins, tous les alguazils, tous les
bonnets noirs du cardinal sauront votre lettre par cœur, et qu’on vous
arrêtera, vous et votre adroite personne.
--Sans compter, dit Porthos, que la reine sauvera M. de Buckingham,
mais ne nous sauvera pas du tout, nous autres.
--Messieurs, dit d’Artagnan, ce que dit Porthos est plein de sens.
--Ah! ah! que se passe-t-il donc dans la ville? dit Athos.
--On bat la générale.
Les quatre amis écoutèrent, et le bruit du tambour parvint
effectivement jusqu’à eux.
--Vous allez voir qu’ils vont nous envoyer un régiment tout entier, dit
Athos.
--Vous ne comptez pas tenir contre un régiment tout entier? dit
Porthos.
--Pourquoi pas? dit le mousquetaire, je me sens en train, et je
tiendrais devant une armée, si nous avions seulement eu la précaution
de prendre une douzaine de bouteilles de plus.
--Sur ma parole, le tambour se rapproche, dit d’Artagnan.
--Laissez-le se rapprocher, dit Athos; il y a pour un quart d’heure de
chemin d’ici à la ville, et par conséquent de la ville ici. C’est plus
de temps qu’il ne nous en faut pour arrêter notre plan; si nous nous en
allons d’ici, nous ne retrouverons jamais un endroit aussi convenable.
Et tenez, justement, messieurs, voilà la vraie idée qui me vient.
--Dites alors.
--Permettez que je donne à Grimaud quelques ordres indispensables.
Athos fit signe à son valet d’approcher.
--Grimaud, dit Athos en montrant les morts qui gisaient dans le
bastion, vous allez prendre ces messieurs, vous allez les dresser
contre la muraille, vous leur mettrez leur chapeau sur la tête et leur
fusil à la main.
--O grand homme! dit d’Artagnan, je te comprends.
--Vous comprenez? dit Porthos.
--Et toi, comprends-tu, Grimaud? dit Aramis.
Grimaud fit signe que oui.
--C’est tout ce qu’il faut, dit Athos, revenons à mon idée.
--Je voudrais pourtant bien comprendre, dit Porthos.
--C’est inutile.
--Oui, oui, l’idée d’Athos, dirent en même temps d’Artagnan et Aramis.
--Cette milady, cette femme, cette créature, ce démon, a un beau-frère,
à ce que vous m’avez dit, je crois, d’Artagnan.
--Oui, je le connais beaucoup même, et je crois aussi qu’il n’a pas une
grande sympathie pour sa belle-sœur.
--Il n’y a pas de mal à cela, répondit Athos, il la détesterait que
cela n’en vaudrait que mieux.
--En ce cas, nous sommes servis à souhait.
--Cependant, dit Porthos, je voudrais bien comprendre ce que fait
Grimaud.
--Silence, Porthos! dit Aramis.
--Comment se nomme ce beau-frère?
--Lord Winter.
--Où est-il maintenant?
--Il est retourné à Londres au premier bruit de guerre.
--Eh bien! voilà justement l’homme qu’il nous faut, dit Athos, c’est
celui qu’il nous convient de prévenir; nous lui ferons savoir que sa
belle-sœur est sur le point d’assassiner quelqu’un, et nous le prierons
de ne pas la perdre de vue. Il y a bien à Londres, je l’espère, quelque
établissement dans le genre des Madelonnettes ou des Filles repenties;
il y fait mettre sa belle-sœur, et nous sommes tranquilles.
--Oui, dit d’Artagnan, jusqu’à ce qu’elle en sorte.
--Ah! ma foi, dit Athos, vous en demandez trop, d’Artagnan, je vous ai
donné tout ce que j’avais, et je vous préviens que c’est le fond de mon
sac.
--Moi, je trouve que c’est ce qu’il y a de mieux, dit Aramis; nous
prévenons à la fois la reine et lord Winter.
--Oui, mais par qui ferons-nous porter la lettre à Tours et la lettre à
Londres?
--Je réponds de Bazin, dit Aramis.
--Et moi de Planchet, dit d’Artagnan.
--En effet, dit Porthos, si nous ne pouvons quitter le camp, nos
laquais peuvent le quitter.
--Sans doute, dit Aramis, et dès aujourd’hui même nous écrivons les
lettres, nous leur donnons de l’argent, et ils partent.
--Nous leur donnons de l’argent? reprit Athos, vous en avez donc, de
l’argent?
Les quatre amis se regardèrent, et un nuage passa sur les fronts qui
s’étaient un instant éclaircis.
--Alerte! cria d’Artagnan, je vois des points noirs et des points
rouges qui s’agitent là-bas; que disiez-vous donc d’un régiment, Athos?
c’est une véritable armée.
--Ma foi, oui! dit Athos, les voilà. Voyez-vous les sournois qui
venaient sans tambours ni trompettes. Ah! ah! tu as fini, Grimaud?
Grimaud fit signe que oui, et montra une douzaine de morts qu’il avait
placés dans les attitudes les plus pittoresques: les uns au port
d’armes, les autres ayant l’air de mettre en joue, les autres l’épée à
la main.
--Bravo! dit Athos, voilà qui fait honneur à ton imagination.
--C’est égal, dit Porthos, je voudrais cependant bien comprendre.
--Décampons d’abord, dit d’Artagnan, tu comprendras après.
--Un instant, messieurs, un instant! donnons le temps à Grimaud de
desservir.
--Ah! dit Aramis, voici les points noirs et les points rouges qui
grandissent fort visiblement, et je suis de l’avis de d’Artagnan; je
crois que nous n’avons pas de temps à perdre pour regagner notre camp.
--Ma foi, dit Athos, je n’ai plus rien contre la retraite: nous avions
parié pour une heure, nous sommes restés une heure et demie; il n’y a
rien à dire; partons, messieurs, partons.
Grimaud avait déjà pris les devants avec le panier et la desserte.
Les quatre amis sortirent derrière lui et firent une dizaine de pas.
[Illustration: Il avait placé une dizaine de morts dans les attitudes
les plus pittoresques.]
--Eh! s’écria Athos, que diable faisons-nous, messieurs?
--As-tu oublié quelque chose? demanda Aramis.
--Et le drapeau, morbleu! il ne faut pas laisser un drapeau aux mains
de l’ennemi, même quand ce drapeau ne serait qu’une serviette.
Et Athos s’élança dans le bastion, monta sur la plate-forme, et enleva
le drapeau: seulement, comme les Rochelais étaient arrivés à portée
de mousquet, ils firent un feu terrible sur cet homme, qui, comme par
plaisir, allait s’exposer aux coups.
Mais on eût dit qu’Athos avait un charme attaché à sa personne, les
balles passèrent en sifflant tout autour de lui, pas une ne le toucha.
Il agita son drapeau en tournant le dos aux gardes de la ville et en
saluant ceux du camp. Des deux côtés de grands cris retentirent, d’un
côté des cris de colère, de l’autre des cris d’enthousiasme.
Une seconde décharge suivit la première, et trois balles, en la
trouant, firent réellement de la serviette un drapeau. On entendit tout
le camp crier: «Descendez, descendez!»
Athos descendit; ses camarades l’attendaient avec anxiété.
--Allons, Athos, allons, dit d’Artagnan, allongeons, allongeons;
maintenant que nous avons tout trouvé, excepté l’argent, il serait
stupide d’être tués.
Mais Athos continua de marcher majestueusement, quelque observation
que pussent lui faire ses compagnons, qui, voyant toute observation
inutile, réglèrent leur pas sur le sien.
Grimaud et son panier avaient pris les devants et se trouvaient tous
deux hors de la portée des balles.
Au bout d’un instant on entendit le bruit d’une fusillade enragée.
--Qu’est-ce que cela? demanda Porthos, et sur quoi tirent-ils? je
n’entends pas siffler les balles et je ne vois personne.
--Ils tirent sur nos morts, répondit Athos.
--Mais nos morts ne répondront pas.
--Justement; alors ils croiront à une embuscade, ils délibéreront;
ils enverront un parlementaire, et quand ils s’apercevront de la
plaisanterie, nous serons hors de la portée des balles. Voilà pourquoi
il est inutile de gagner une pleurésie en nous pressant.
--Oh! je comprends, dit Porthos émerveillé.
[Illustration: Athos agita son drapeau.]
--C’est bien heureux! dit Athos en haussant les épaules.
De leur côté, les Français, en voyant revenir les quatre amis au pas,
poussaient des cris d’admiration.
Enfin une nouvelle mousquetade se fit entendre; cette fois les balles
vinrent s’aplatir sur les cailloux autour des quatre amis et siffler à
leurs oreilles. Les Rochelais venaient enfin de s’emparer du bastion.
--Voici des gens bien maladroits, dit Athos; combien en avons-nous tué?
douze?
--Ou quinze.
--Combien en avons-nous écrasé?
--Huit ou dix.
--Et en échange de tout cela pas une égratignure? Ah! si fait!
Qu’avez-vous donc là à la main, d’Artagnan? du sang, ce me semble?
--Ce n’est rien, dit d’Artagnan.
--Une balle perdue?
--Pas même.
--Qu’est-ce donc alors?
Nous l’avons dit, Athos aimait d’Artagnan comme son enfant, et ce
caractère sombre et inflexible avait parfois pour le jeune homme des
sollicitudes de père.
--Une écorchure, reprit d’Artagnan; mes doigts ont été pris entre deux
pierres, celle du mur et celle de ma bague; alors la peau s’est ouverte.
--Voilà ce que c’est que d’avoir des diamants, mon maître, dit
dédaigneusement Athos.
--Ah çà mais, s’écria Porthos, il y a un diamant en effet, et pourquoi
diable alors, puisqu’il y a un diamant, nous plaignons-nous de ne pas
avoir d’argent?
--Tiens, au fait! dit Aramis.
--A la bonne heure, Porthos; cette fois-ci voilà une idée.
--Sans doute, dit Porthos en se rengorgeant sur le compliment d’Athos,
puisqu’il y a un diamant, vendons-le.
--Mais, dit d’Artagnan, c’est le diamant de la reine.
--Raison de plus, reprit Athos, la reine sauvant M. de Buckingham son
amant, rien de plus juste; la reine nous sauvant, nous ses amis, rien
de plus moral: vendons le diamant. Qu’en pense monsieur l’abbé? Je ne
demande pas l’avis de Porthos, il est donné.
--Mais je pense, dit Aramis, que sa bague ne venant pas d’une
maîtresse, et par conséquent n’étant pas un gage d’amour, d’Artagnan
peut la vendre.
--Mon cher, vous parlez comme la théologie en personne. Ainsi votre
avis est?...
--De vendre le diamant, répondit Aramis.
--Eh bien! dit gaiement d’Artagnan, vendons le diamant et n’en parlons
plus.
La fusillade continuait, mais les amis étaient hors de portée, et les
Rochelais ne tiraient plus que pour l’acquit de leur conscience.
[Illustration: «--Vivent les gardes! vivent les mousquetaires!»]
--Ma foi, il était temps que cette idée vînt à Porthos; nous voici au
camp. Ainsi, messieurs, pas un mot de plus sur toute cette affaire. On
nous observe, on vient à notre rencontre, nous allons être portés en
triomphe.
En effet, comme nous l’avons dit, tout le camp était en émoi; plus
de deux mille personnes avaient assisté, comme à un spectacle, à
l’heureuse forfanterie des quatre amis, forfanterie dont on était bien
loin de soupçonner le véritable motif. On n’entendait que le cri de:
«Vivent les gardes! Vivent les mousquetaires!» M. de Busigny était venu
le premier serrer la main à Athos et reconnaître que le pari était
perdu. Le dragon et le Suisse l’avaient suivi, tous les camarades
avaient suivi le dragon et le Suisse. C’étaient des félicitations,
des poignées de main, des embrassades à n’en plus finir, des rires
inextinguibles à l’endroit des Rochelais; enfin, un tumulte si grand,
que M. le cardinal crut qu’il y avait émeute et envoya La Houdinière,
son capitaine des gardes, s’informer de ce qui se passait.
La chose fut racontée au messager avec toute l’efflorescence de
l’enthousiasme.
--Eh bien? demanda le cardinal en voyant La Houdinière.
--Eh bien! monseigneur, dit celui-ci, ce sont trois mousquetaires et
un garde qui ont fait le pari avec M. de Busigny d’aller déjeuner au
bastion Saint-Gervais, et qui, tout en déjeunant, ont tenu là deux
heures contre l’ennemi, et ont tué je ne sais combien de Rochelais.
--Vous êtes-vous informé du nom de ces trois mousquetaires?
--Oui, monseigneur.
--Comment les appelle-t-on?
--Ce sont MM. Athos, Porthos et Aramis.
--Toujours mes trois braves! murmura le cardinal. Et le garde?
--M. d’Artagnan.
--Toujours mon jeune drôle! Décidément il faut que ces quatre hommes
soient à moi.
Le soir même, le cardinal parla à M. de Tréville de l’exploit du matin,
qui faisait la conversation de tout le camp. M. de Tréville, qui tenait
le récit de l’aventure de la bouche même de ceux qui en étaient les
héros, la raconta dans tous ses détails à Son Éminence, sans oublier
l’épisode de la serviette.
--C’est bien, monsieur de Tréville, dit le cardinal, faites-moi tenir
cette serviette, je vous prie. J’y ferai broder trois fleurs de lis
d’or, et je la donnerai pour guidon à votre compagnie.
--Monseigneur, dit M. de Tréville, il y aura injustice pour les gardes:
M. d’Artagnan n’est pas à moi, mais à M. des Essarts.
--Eh bien! prenez-le, dit le cardinal; il n’est pas juste que, puisque
ces quatre braves militaires s’aiment tant, ils ne servent pas dans la
même compagnie.
Le même soir, M. de Tréville annonça cette bonne nouvelle aux trois
mousquetaires et à d’Artagnan, en les invitant tous les quatre à
déjeuner le lendemain.
D’Artagnan ne se possédait pas de joie, On le sait, le rêve de toute sa
vie avait été d’être mousquetaire.
Les trois amis aussi étaient fort joyeux.
--Ma foi! dit d’Artagnan à Athos, tu as eu une triomphante idée, et,
comme tu l’as dit, nous y avons acquis de la gloire, et nous avons pu
lier une conversation de la plus haute importance,
--Que nous pourrons reprendre maintenant, sans que personne nous
soupçonne; car, avec l’aide de Dieu, nous allons passer désormais pour
des cardinalistes.
Le même soir, d’Artagnan alla présenter ses hommages à M. des Essarts,
et lui faire part de l’avancement qu’il avait obtenu.
M. des Essarts, qui aimait beaucoup d’Artagnan, lui fit alors ses
offres de service: ce changement de corps amenait des dépenses
d’équipement.
D’Artagnan refusa; mais, trouvant l’occasion bonne, il le pria de
faire estimer le diamant qu’il lui remit, et dont il désirait faire de
l’argent.
Le lendemain, à huit heures du matin, le valet de M. des Essarts entra
chez d’Artagnan, et lui remit un sac d’or contenant sept mille livres.
C’était le prix du diamant de la reine.