RICHELIEU.

_5 août 1628._

--Et maintenant, dit Athos en reprenant son manteau et en replaçant son

feutre sur sa tête, maintenant que je t’ai arraché les dents, vipère,

mords si tu peux.

Et il sortit de la chambre sans même regarder en arrière.

A la porte il trouva les deux hommes et le cheval qu’ils tenaient en

main.

--Messieurs, dit-il, l’ordre de monseigneur, vous le savez, est de

conduire cette femme, sans perdre de temps, au fort de la Pointe et de

ne la quitter que lorsqu’elle sera à bord.

Comme ces paroles s’accordaient effectivement avec l’ordre qu’ils

avaient reçu, ils inclinèrent la tête en signe d’assentiment.

Quant à Athos, il se mit légèrement en selle et partit au galop;

seulement, au lieu de suivre la route, il prit à travers champs,

piquant avec vigueur son cheval et de temps en temps s’arrêtant pour

écouter.

Dans une de ces haltes, il entendit sur la route le pas de plusieurs

chevaux. Il ne douta point que ce ne fût le cardinal et son escorte.

Aussitôt il fit une nouvelle pointe en avant, bouchonna son cheval avec

de la bruyère et des feuilles d’arbres, et vint se mettre en travers de

la route à deux cents pas du camp à peu près.

--Qui vive? cria-t-il de loin quand il aperçut les cavaliers.

--C’est notre brave mousquetaire, je crois, dit le cardinal.

--Oui, monseigneur, répondit Porthos, c’est lui-même.

--Monsieur Athos, dit Richelieu, recevez tous mes remerciements pour la

bonne garde que vous nous avez faite. Messieurs, nous voici arrivés;

prenez la porte à gauche, le mot d’ordre est _Roi_ et _Ré_.

En disant ces mots, le cardinal salua de la tête les trois amis,

et prit à droite suivi de son écuyer; car, cette nuit-là, lui-même

couchait au camp.

--Eh bien! dirent ensemble Porthos et Aramis lorsque le cardinal fut

hors de la portée de la voix, eh bien! il a signé le papier qu’elle

demandait!

--Je le sais, dit tranquillement Athos, puisque le voici.

Et les trois amis n’échangèrent plus une seule parole jusqu’à leur

quartier, excepté pour donner le mot d’ordre aux sentinelles.

Seulement on envoya Mousqueton dire à Planchet que son maître était

prié, en relevant de tranchée, de se rendre à l’instant même au logis

des mousquetaires.

D’un autre côté, comme l’avait prévu Athos, milady, en retrouvant à la

porte les hommes qui l’attendaient, ne fit aucune difficulté de les

suivre; elle avait bien eu l’envie un instant de se faire reconduire

devant le cardinal et de lui tout raconter, mais une révélation de

sa part amenait une révélation de la part d’Athos: elle dirait bien

qu’Athos l’avait pendue, mais Athos dirait qu’elle était marquée;

elle pensa qu’il valait donc encore mieux garder le silence, partir

discrètement, accomplir avec son habileté ordinaire la mission

difficile dont elle s’était chargée, puis, toutes les choses accomplies

à la satisfaction du cardinal, venir lui réclamer sa vengeance.

En conséquence, après avoir voyagé toute la nuit, à sept heures

du matin elle était au fort de la Pointe, à huit heures elle était

embarquée, et à neuf heures le bâtiment, qui, avec des lettres de

marque du cardinal, était censé être en partance pour Bayonne, levait

l’ancre et faisait voile pour l’Angleterre.

Les trois mousquetaires, Volume 2 (of 2) · 第 33 / 82 题