Le siège de La Rochelle fut un des grands événements politiques du
règne de Louis XIII, et une des grandes entreprises militaires du
cardinal. Il est donc intéressant, et même nécessaire, que nous
en disions quelques mots; plusieurs détails de ce siège se liant
d’ailleurs d’une manière trop importante à l’histoire que nous avons
entrepris de raconter, pour que nous les passions sous silence.
Les vues politiques du cardinal, lorsqu’il entreprit ce siège,
étaient considérables. Exposons-les d’abord, puis nous passerons aux
vues particulières qui n’eurent peut-être pas sur Son Éminence moins
d’influence que les premières.
Des villes importantes données par Henri IV aux huguenots comme places
de sûreté, il ne restait plus que La Rochelle. Il s’agissait donc de
détruire ce dernier boulevard du calvinisme, levain dangereux, auquel
se venaient incessamment mêler des ferments de révolte civile ou de
guerre étrangère.
Espagnols, Anglais, Italiens mécontents, aventuriers de toute nation,
soldats de fortune de toute secte accouraient au premier appel sous les
drapeaux des protestants et s’organisaient comme une vaste association
dont les branches diverses s’étendaient à loisir sur tous les points
de l’Europe. La Rochelle, qui avait pris une nouvelle importance
de la ruine des autres villes calvinistes, était donc le foyer des
dissensions et des ambitions. Il y avait plus, son port était la
dernière porte ouverte aux Anglais dans le royaume de France; et en la
fermant à l’Angleterre, notre éternelle ennemie, le cardinal achevait
l’œuvre de Jeanne d’Arc et du duc de Guise. Aussi Bassompierre, qui
était à la fois protestant et catholique, protestant de conviction et
catholique comme commandeur du Saint-Esprit; Bassompierre, qui était
Allemand de naissance et Français de cœur; Bassompierre, enfin, qui
avait un commandement particulier au siège de La Rochelle, disait-il,
en chargeant à la tête de plusieurs autres seigneurs protestants comme
lui:
--Vous verrez, messieurs, que nous serons assez bêtes pour prendre La
Rochelle!
Et Bassompierre avait raison: la canonnade de l’île de Ré lui
présageait les dragonnades des Cévennes; la prise de La Rochelle était
la préface de la révocation de l’édit de Nantes.
Mais, nous l’avons dit, à côté de ces vues du ministre qui
appartiennent à l’histoire, le chroniqueur est bien forcé de
reconnaître les petites visées de l’homme amoureux et du rival jaloux.
Richelieu, comme chacun sait, avait été amoureux de la reine: cet
amour avait-il pour lui un simple but politique ou était-ce tout
naturellement une de ces profondes passions comme en inspira Anne
d’Autriche à ceux qui l’entouraient, c’est ce que nous ne saurions
dire; mais en tout cas, on a vu, par les développements antérieurs de
cette histoire, que Buckingham l’avait emporté sur lui, et, dans deux
ou trois circonstances et particulièrement dans celle des ferrets,
l’avait, grâce au dévouement des trois mousquetaires et au courage de
d’Artagnan, cruellement mystifié. Il s’agissait donc pour Richelieu,
non seulement de débarrasser la France d’un ennemi, mais de se venger
d’un rival; au reste, la vengeance devait être grande et éclatante, et
digne en tout point d’un homme qui tient dans sa main, les forces de
tout un royaume.
Richelieu savait qu’en combattant l’Angleterre il combattait
Buckingham, qu’en triomphant de l’Angleterre il triomphait de
Buckingham, enfin qu’en humiliant l’Angleterre aux yeux de l’Europe
il humiliait Buckingham aux yeux de la reine. De son côté Buckingham,
tout en mettant en avant l’honneur de l’Angleterre, était mû par des
intérêts absolument semblables à ceux du cardinal; Buckingham aussi
poursuivait une vengeance particulière: sous aucun prétexte, Buckingham
n’avait pu rentrer en France comme ambassadeur; il voulait y rentrer
comme conquérant. Il en résulte que le véritable enjeu de cette partie,
que les deux plus puissants royaumes jouaient pour le bon plaisir de
deux hommes amoureux, était un regard d’Anne d’Autriche.
Le premier avantage avait été au duc de Buckingham: arrivé inopinément
en vue de l’île de Ré avec quatre-vingt-dix vaisseaux et vingt mille
hommes à peu près, il avait surpris le comte de Toiras, qui commandait
pour le roi dans l’île; il avait, après un combat sanglant, opéré son
débarquement. Relatons en passant que dans ce combat avait péri le
baron de Chantal; le baron de Chantal laissait orpheline une petite
fille de dix-huit mois. Cette petite fille fut depuis madame de Sévigné.
Le comte de Toiras se retira dans la citadelle Saint-Martin avec la
garnison, et jeta une centaine d’hommes dans un petit fort qu’on
appelait le fort de la Prée.
Cet événement avait hâté les résolutions du cardinal; et en attendant
que le roi et lui pussent aller prendre le commandement du siège de
La Rochelle, qui était résolu, il avait fait partir Monsieur pour
diriger les premières opérations, et avait fait filer vers le théâtre
de la guerre toutes les troupes dont il avait pu disposer. C’était
de ce détachement envoyé en avant-garde que faisait partie notre ami
d’Artagnan.
Le roi, comme nous l’avons dit, devait suivre, aussitôt son lit de
justice tenu; mais au sortir de ce lit de justice, le 23 juin, il
s’était senti pris par la fièvre: il n’en avait pas moins voulu
partir; mais, son état empirant, il avait été forcé de s’arrêter à
Villeroi.
Or, où s’arrêtait le roi s’arrêtaient les mousquetaires; il en
résultait que d’Artagnan, qui était toujours dans les gardes, malgré
la promesse du roi, se trouvait séparé, momentanément du moins, de ses
bons amis Athos, Porthos et Aramis; cette séparation, qui n’était pour
lui qu’une contrariété, fût certes devenue une inquiétude sérieuse s’il
eût pu deviner de quels dangers inconnus il était entouré.
Il n’en arriva pas moins sans accident au camp établi devant La
Rochelle, vers le 10 du mois de septembre de l’année 1627. Tout était
dans le même état: le duc de Buckingham et ses Anglais, maîtres de
l’île de Ré, continuaient d’assiéger, mais sans succès, la citadelle de
Saint-Martin et le fort de la Prée, et les hostilités avec La Rochelle
étaient commencées depuis deux ou trois jours à propos d’un fort que le
duc d’Angoulême venait de faire construire près de la ville.
Les gardes, sous le commandement de M. des Essarts, avaient leur
logement aux Minimes.
Mais, nous le savons, d’Artagnan, préoccupé de l’ambition de passer aux
mousquetaires, avait rarement fait amitié avec ses camarades; il se
trouvait donc isolé et livré à ses propres réflexions. Ses réflexions
n’étaient pas riantes: depuis deux ans qu’il était arrivé à Paris,
en se mêlant aux affaires publiques il s’était fait, lui chétif, un
grand ennemi, le cardinal, devant lequel tremblaient les plus grands
du royaume, à commencer par le roi. Cet homme pouvait l’écraser, et
cependant il ne l’avait pas fait: pour un esprit aussi perspicace
que l’était d’Artagnan, cette indulgence était un jour par lequel il
croyait entrevoir un meilleur avenir.
Puis, il s’était fait encore un autre ennemi moins à craindre,
pensait-il, mais que cependant il sentait instinctivement n’être pas
à mépriser: cet ennemi, c’était milady. Il est vrai qu’il avait acquis
la protection et la bienveillance de la reine, mais la bienveillance
de la reine était, par le temps qui courait, une cause de plus de
persécutions; et sa protection, on le sait, protégeait fort mal: témoin
Chalais et madame Bonacieux.
Ce qu’il avait donc gagné de plus clair dans tout cela, c’était le
diamant de cinq ou six mille livres qu’il portait au doigt; et encore
ce diamant, en supposant que d’Artagnan, dans ses projets d’ambition,
voulût le garder pour s’en faire un jour un signe de reconnaissance
près de la reine, n’avait en attendant, puisqu’il ne pouvait s’en
défaire, pas plus de valeur que les cailloux qu’il foulait à ses pieds.
Nous disons que les cailloux qu’il foulait à ses pieds, car d’Artagnan
faisait ces réflexions en se promenant solitairement sur un joli petit
chemin qui conduisait du camp au village d’Angoutin; or ces réflexions
l’avaient conduit plus loin qu’il ne croyait, et le jour commençait à
baisser, lorsque au dernier rayon du soleil couchant il lui sembla voir
briller derrière une haie le canon d’un mousquet.
D’Artagnan avait l’œil vif et l’esprit prompt, il comprit que le
mousquet n’était pas venu là tout seul et que celui qui le portait ne
s’était pas caché derrière une haie dans des intentions amicales. Il
résolut donc de gagner au large, lorsque de l’autre côté de la route,
derrière un rocher, il aperçut l’extrémité d’un second mousquet.
C’était évidemment une embuscade.
Le jeune homme jeta un coup d’œil sur le premier mousquet et vit avec
une certaine inquiétude qu’il s’abaissait dans sa direction; mais
aussitôt qu’il vit l’orifice du canon immobile il se jeta ventre à
terre. En même temps le coup partit, il entendit le sifflement d’une
balle qui passait au-dessus de sa tête.
Il n’y avait pas de temps à perdre, d’Artagnan se redressa d’un bond,
et au même moment la balle de l’autre mousquet fit voler les cailloux
à l’endroit même du chemin où il s’était jeté la face contre terre.
D’Artagnan n’était pas un de ces hommes inutilement braves qui
cherchent une mort ridicule pour qu’on dise d’eux qu’ils n’ont pas
reculé d’un pas; d’ailleurs il ne s’agissait plus de courage ici,
d’Artagnan était tombé dans un guet-apens.
[Illustration: La balle traversa son feutre et le fit voler à dix
pas.]
--S’il y a un troisième coup, se dit-il à lui-même, je suis un homme
perdu!
Et aussitôt, prenant ses jambes à son cou, il s’enfuit dans la
direction du camp, avec la vitesse des gens de son pays si renommés
pour leur agilité; mais, quelle que fût la rapidité de sa course, le
premier qui avait tiré, ayant eu le temps de recharger son arme, lui
tira un second coup si bien ajusté, cette fois, que la balle traversa
son feutre et le fit voler à dix pas de lui.
Cependant, comme d’Artagnan n’avait pas d’autre chapeau, il ramassa
le sien tout en courant, arriva fort essoufflé et fort pâle dans son
logis, s’assit sans rien dire à personne et se mit à réfléchir.
Cet événement pouvait avoir trois causes:
La première et la plus naturelle: ce pouvait être une embuscade des
Rochelais, qui n’eussent pas été fâchés de tuer un des gardes de Sa
Majesté, d’abord parce que c’était un ennemi de moins, et ensuite parce
que cet ennemi pouvait avoir une bourse bien garnie dans sa poche.
D’Artagnan prit son chapeau, examina le trou de la balle, et secoua la
tête. La balle n’était pas une balle de mousquet, c’était une balle
d’arquebuse; la justesse du coup lui avait déjà donné l’idée qu’il
avait été tiré par une arme particulière: ce n’était donc pas une
embuscade militaire, puisque la balle n’était pas de calibre.
Ce pouvait être un bon souvenir de monsieur le cardinal. On se rappelle
qu’au moment même où il avait, grâce à ce bienheureux rayon de soleil,
aperçu le canon du fusil, il s’étonnait de la longanimité de Son
Éminence à son égard. Mais d’Artagnan secoua la tête. Pour les gens
vers lesquels elle n’avait qu’à étendre la main. Son Éminence recourait
rarement à de pareils moyens.
Ce pouvait être une vengeance de milady.
Ceci, c’était plus probable.
Il chercha inutilement à se rappeler ou les traits ou le costume des
assassins; il s’était éloigné d’eux si rapidement, qu’il n’avait eu le
loisir de rien remarquer.
--Ah! mes pauvres amis! murmura d’Artagnan, où êtes-vous? et que vous
me faites faute!
D’Artagnan passa une fort mauvaise nuit. Trois ou quatre fois il se
réveilla en sursaut, se figurant qu’un homme s’approchait de son lit
pour le poignarder. Cependant le jour parut sans que l’obscurité eût
amené aucun incident.
Mais d’Artagnan se douta bien que ce qui était différé n’était pas
perdu. Il resta toute la journée dans son logis, se donnant pour
excuse, vis-à-vis de lui-même, que le temps était mauvais.
Le surlendemain, à neuf heures, on battit aux champs. Le duc d’Orléans
visitait les postes. Les gardes coururent aux armes, d’Artagnan prit
son rang au milieu de ses camarades.
Monsieur passa sur le front de bataille; puis tous les officiers
supérieurs s’approchèrent de lui pour lui faire leur cour, M. des
Essarts, le capitaine des gardes, comme les autres.
Au bout d’un instant il parut à d’Artagnan que M. des Essarts lui
faisait signe de s’approcher de lui: il attendit un nouveau geste
de son supérieur, craignant de se tromper; mais ce geste s’étant
renouvelé, il quitta les rangs et s’avança pour prendre l’ordre.
--Monsieur va demander des hommes de bonne volonté pour une mission
dangereuse, mais qui fera honneur à ceux qui l’auront accomplie, et je
vous ai fait signe afin que vous vous tinssiez prêt.
--Merci, mon capitaine! répondit d’Artagnan, qui ne demandait pas mieux
que de se distinguer sous les yeux du lieutenant général.
En effet, les Rochelais avaient fait une sortie pendant la nuit et
avaient repris un bastion dont l’armée royaliste s’était emparée deux
jours auparavant; il s’agissait de pousser une reconnaissance perdue
pour voir comment l’armée gardait ce bastion.
Effectivement, au bout de quelques instants, Monsieur éleva la voix et
dit:
--Il me faudrait, pour cette mission, trois ou quatre volontaires
conduits par un homme sûr.
--Quant à l’homme sûr, je l’ai sous la main, Monseigneur, dit M.
des Essarts en montrant d’Artagnan; et quant aux quatre ou cinq
volontaires. Monseigneur n’a qu’à faire connaître ses intentions, et
les hommes ne lui manqueront pas.
--Quatre hommes de bonne volonté pour venir se faire tuer avec moi! dit
d’Artagnan en levant son épée.
[Illustration: «--Quatre hommes de bonne volonté pour venir se faire
tuer avec moi!»]
Deux de ses camarades aux gardes s’élancèrent aussitôt, et deux
soldats s’étant joints à eux, il se trouva que le nombre demandé était
suffisant; d’Artagnan refusa donc tous les autres, ne voulant pas faire
de passe-droit à ceux qui avaient la priorité.
On ignorait si, après la prise du bastion, les Rochelais l’avaient
évacué ou s’ils y avaient laissé garnison; il fallait donc examiner le
lieu indiqué d’assez près pour vérifier la chose.
D’Artagnan partit avec ses quatre compagnons et suivit la tranchée: les
deux gardes marchaient an même rang que lui et les soldats venaient par
derrière.
Ils arrivèrent ainsi, en se couvrant des revêtements, jusqu’à une
centaine de pas du bastion. Là d’Artagnan, en se retournant, s’aperçut
que les deux soldats avaient disparu.
Il crut qu’ayant eu peur ils étaient restés en arrière et continua
d’avancer.
Au détour de la contrescarpe, ils se trouvèrent à soixante pas à peu
près du bastion.
On ne voyait personne, et le bastion semblait abandonné.
Les trois enfants perdus délibéraient s’ils iraient plus avant, lorsque
tout à coup une ceinture de fumée ceignit le géant de pierre, et une
douzaine de balles vinrent siffler autour de d’Artagnan et de ses deux
compagnons.
Ils savaient ce qu’ils voulaient savoir: le bastion était gardé.
Une plus longue station dans cet endroit dangereux eût donc été une
imprudence inutile; d’Artagnan et les deux gardes tournèrent le dos et
commencèrent une retraite qui ressemblait à une fuite.
En arrivant à l’angle de la tranchée qui allait leur servir de rempart,
un des gardes tomba: une balle lui avait traversé la poitrine. L’autre,
qui était sain et sauf, continua sa course vers le camp.
D’Artagnan ne voulut pas abandonner ainsi son compagnon, et s’inclina
vers lui pour le relever et l’aider à rejoindre les lignes; mais en ce
moment deux coups de fusil partirent: une balle cassa la tête au garde
déjà blessé, et l’autre vint s’aplatir sur le roc après avoir passé à
deux pouces de d’Artagnan.
Le jeune homme se retourna vivement; car cette attaque ne pouvait venir
du bastion, qui était masqué par l’angle de la tranchée: l’idée des
deux soldats qui l’avaient abandonné lui revint à l’esprit et lui
rappela ses assassins de la surveille; il résolut donc cette fois de
savoir à quoi s’en tenir, et tomba sur le corps de son camarade comme
s’il était mort.
Il vit aussitôt deux têtes qui s’élevaient au-dessus d’un ouvrage
abandonné qui était à trente pas de là: c’étaient celles de nos deux
soldats. D’Artagnan ne s’était pas trompé; ces deux hommes ne l’avaient
suivi que pour l’assassiner, espérant que la mort du jeune homme serait
mise sur le compte de l’ennemi.
Seulement, comme il pouvait n’être que blessé et dénoncer leur crime,
ils s’approchèrent pour l’achever; heureusement, trompés par la ruse de
d’Artagnan, ils négligèrent de recharger leurs fusils.
Lorsqu’ils furent à dix pas de lui, d’Artagnan, qui en tombant avait
eu grand soin de ne pas lâcher son épée, se releva tout à coup et d’un
bond se trouva près d’eux.
Les assassins comprirent que s’ils s’enfuyaient du côté du camp sans
avoir tué leur homme, ils seraient accusés par lui; aussi leur première
idée fut-elle de passer à l’ennemi. L’un d’eux prit son fusil par le
canon, et s’en servit comme d’une massue: il en porta un coup terrible
à d’Artagnan, qui l’évita en se jetant de côté; mais par ce mouvement
il livra passage au bandit, qui s’élança aussitôt vers le bastion.
Comme les Rochelais qui le gardaient ignoraient dans quelle intention
cet homme venait à eux, ils firent feu sur lui, et il tomba frappé
d’une balle qui lui brisa l’épaule.
Pendant ce temps, d’Artagnan s’était jeté sur le second soldat,
l’attaquant avec son épée; la lutte ne fut pas longue, ce misérable
n’avait pour se défendre que son arquebuse déchargée; l’épée du garde
glissa contre le canon de l’arme devenue inutile et alla traverser la
cuisse de l’assassin, qui tomba, D’Artagnan lui mit aussitôt la pointe
du fer sur la gorge.
--Oh! ne me tuez pas! s’écria le bandit; grâce, grâce, mon officier! et
je vous dirai tout.
--Ton secret vaut-il la peine que je te garde la vie, au moins? demanda
le jeune homme en retenant son bras.
--Oui; si vous estimez que l’existence soit quelque chose quand on a
vingt-deux ans comme vous et qu’on peut arriver à tout, étant beau et
brave comme vous l’êtes.
[Illustration: L’un d’eux prit son fusil par le canon et s’en servit
comme d’une massue.]
--Misérable! dit d’Artagnan, voyons, parle vite, qui t’a chargé de
m’assassiner?
--Une femme que je ne connais pas, mais qu’on appelait milady.
--Mais si tu ne connais pas cette femme, comment sais-tu son nom?
--Mon camarade la connaissait et l’appelait ainsi, c’est à lui qu’elle
a eu affaire et non pas à moi; il a même dans sa poche une lettre de
cette personne qui doit avoir pour vous une grande importance, à ce que
je lui ai entendu dire.
--Mais comment te trouves-tu de moitié dans ce guet-apens?
--Il m’a proposé de faire le coup à nous deux et j’ai accepté.
--Et combien vous a-t-elle donné pour cette belle expédition?
--Cent louis.
--Eh bien! à la bonne heure, dit le jeune homme en riant, elle estime
que je vaux quelque chose; cent louis! c’est une somme pour deux
misérables comme vous: aussi je comprends que tu aies accepté, et je te
fais grâce, mais à une condition!
--Laquelle? demanda le soldat inquiet en voyant que tout n’était pas
fini.
--C’est que tu vas aller me chercher la lettre que ton camarade a dans
sa poche.
--Mais, s’écria le bandit, c’est une autre manière de me tuer; comment
voulez-vous que j’aille chercher cette lettre sous le feu du bastion?
--Il faut pourtant que tu te décides à l’aller chercher, ou je te jure
que tu vas mourir de ma main.
--Grâce! monsieur, pitié! au nom de cette jeune dame que vous aimez,
que vous croyez morte peut-être, et qui ne l’est pas! s’écria le bandit
en se mettant à genoux et en s’appuyant sur sa main, car il commençait
à perdre ses forces avec son sang.
--Et d’où sais-tu qu’il y a une jeune femme que j’aime, et que j’ai cru
cette femme morte? demanda d’Artagnan.
--Par cette lettre que mon camarade a dans sa poche.
--Tu vois bien alors qu’il faut que j’aie cette lettre, dit d’Artagnan;
ainsi donc plus de retard, plus d’hésitation, ou quelle que soit
ma répugnance à tremper une seconde fois mon épée dans le sang d’un
misérable comme toi, je le jure par ma foi d’honnête homme...
Et à ces mots d’Artagnan fit un geste si menaçant, que le blessé se
releva.
--Arrêtez! arrêtez! s’écria-t-il reprenant courage à force de terreur,
j’irai... j’irai!...
D’Artagnan prit l’arquebuse du soldat, le fit passer devant lui et le
poussa vers son compagnon en lui piquant les reins de la pointe de son
épée.
C’était une chose affreuse que de voir ce malheureux, laissant sur
le chemin qu’il parcourait une longue trace de sang, pâli de sa mort
prochaine, essayant de se traîner sans être vu jusqu’au corps de son
complice qui gisait à vingt pas de là!
La terreur était tellement peinte sur son visage couvert d’une froide
sueur, que d’Artagnan en eut pitié et que, le regardant avec mépris:
--Eh bien! lui dit-il, je vais te montrer la différence qu’il y a entre
un homme de cœur et un lâche comme toi; reste, j’irai.
Et d’un pas agile, l’œil au guet, observant les mouvements de l’ennemi,
s’aidant de tous les accidents du terrain, d’Artagnan parvint jusqu’au
second soldat.
Il y avait deux moyens d’arriver à son but: le fouiller sur place, ou
l’emporter en se faisant un bouclier de son corps, et le fouiller dans
la tranchée.
D’Artagnan préféra le second moyen et chargea l’assassin sur ses
épaules au moment même où l’ennemi faisait feu.
Une légère secousse, le bruit mat de trois balles qui trouaient
les chairs, un dernier cri, un frémissement d’agonie prouvèrent à
d’Artagnan que celui qui avait voulu l’assassiner venait de lui sauver
la vie.
D’Artagnan regagna la tranchée et jeta le cadavre auprès du blessé
aussi pâle qu’un mort. Aussitôt il commença l’inventaire: un
portefeuille de cuir, une bourse où se trouvait évidemment une partie
de la somme que le bandit avait reçue, un cornet et des dés formaient
l’héritage du mort.
[Illustration: D’Artagnan regagna la tranchée et jeta le cadavre
auprès du blessé.]
Il laissa le cornet et les dés où ils étaient tombés, jeta la bourse au
blessé et ouvrit avidement le portefeuille.
Au milieu de quelques papiers sans importance, il trouva la lettre
suivante: c’était celle qu’il était allé chercher au risque de sa vie.
«Puisque vous avez perdu la trace de cette femme et qu’elle est
maintenant en sûreté dans ce couvent où vous n’auriez jamais dû la
laisser arriver, tâchez au moins de ne pas manquer l’homme; sinon, vous
savez que j’ai la main longue et que vous payeriez cher les cent louis
que vous avez à moi.»
Pas de signature. Néanmoins il était évident que la lettre venait de
milady. En conséquence, il la garda comme pièce de conviction, et,
en sûreté derrière l’angle de la tranchée, il se mit à interroger le
blessé. Celui-ci confessa qu’il s’était chargé avec son camarade, le
même qui venait d’être tué, d’enlever une femme jeune qui devait sortir
de Paris par la barrière de la Villette, mais que, s’étant arrêtés à
boire dans un cabaret, ils avaient manqué la voiture de dix minutes.
--Mais qu’eussiez-vous fait de cette femme? demanda d’Artagnan avec
angoisse.
--Nous devions la transporter dans un hôtel de la Place Royale, dit le
blessé.
--Oui! oui! murmura d’Artagnan, c’est bien cela: chez milady elle-même.
Alors le jeune homme comprit en frémissant quelle terrible soif
de vengeance poussait cette femme à le perdre, ainsi que ceux
qui l’aimaient, et combien elle en savait sur les affaires de la
cour, puisqu’elle avait tout découvert. Sans doute elle devait ces
renseignements au cardinal.
Mais il comprit aussi, avec un sentiment de joie bien réel, que la
reine avait fini par découvrir la prison où la pauvre madame Bonacieux
expiait son dévouement, et qu’elle l’avait tirée de cette prison.
Alors la lettre qu’il avait reçue de la jeune femme et son passage
sur la route de Chaillot, passage pareil à une apparition, lui furent
expliqués. Dès lors, ainsi qu’Athos l’avait prédit, il était possible
de retrouver madame Bonacieux, et un couvent n’était pas imprenable.
Cette idée acheva de lui remettre la clémence au cœur. Il se retourna
vers le blessé qui suivait avec anxiété toutes les expressions diverses
de son visage, et lui tendant le bras:
--Allons, lui dit-il, je ne veux pas t’abandonner ainsi. Appuie-toi sur
moi et retournons au camp.
--Oui, dit le blessé, qui avait peine à croire à tant de magnanimité,
mais n’est-ce point pour me faire pendre?
--Tu as ma parole, dit-il, et pour la seconde fois je te donne la vie.
Le blessé se laissa glisser à genoux et baisa de nouveau les pieds de
son sauveur; mais d’Artagnan, qui n’avait plus aucun motif de rester si
près de l’ennemi, abrégea lui-même les témoignages de sa reconnaissance.
Le garde qui était revenu à la première décharge avait annoncé la mort
de ses quatre compagnons. On fut donc à la fois fort étonné et fort
joyeux dans le régiment, quand on vit reparaître le jeune homme sain et
sauf.
D’Artagnan expliqua le coup d’épée de son compagnon par une sortie
qu’il improvisa. Il raconta la mort de l’autre soldat et les périls
qu’ils avaient courus. Ce récit fut pour lui l’occasion d’un véritable
triomphe. Toute l’armée parla de cette expédition pendant un jour, et
Monsieur lui en fit faire ses compliments.
Au reste, comme toute belle action porte avec elle sa récompense,
la belle action de d’Artagnan eut pour résultat de lui rendre la
tranquillité qu’il avait perdue. En effet, d’Artagnan croyait pouvoir
être tranquille, puisque, de ses deux ennemis, l’un était tué et
l’autre dévoué à ses intérêts.
Cette tranquillité prouvait une chose, c’est que d’Artagnan ne
connaissait pas encore milady.