--Mais, papa, gros comme une aubergine (600 grammes) de _gélatine_ de

Lewin, cela vous envoie un quartier de grès du poids de sept quintaux

(3,500 livres) rouler comme une balle de ouate à plus de cent mètres.

Cette aubergine-là ne coûte, à Anvers, qu'un franc cinquante! Rien,

même! puisque, partout, les carriers et les porions, qui en ont les

poches farcies, se comptent par vingtaines de milliers! Il en passe,

_par jour_, et rien qu'en Belgique, de 30,000 à 40,000 tonnes, sur

les fleuves. Quant aux amorces, nos frères des grandes capsuleries

des mines, où cela circule par boîtes, nous en feraient bien cadeau.

D'ailleurs, le fulminate de mercure, n'éclatant jamais dans du bois,

pourrait être expédié, soit pur, soit camphré ou nitraté...

--Ta! ta! ta! répondait, avec émotion l'anarchiste: tu oublies,

enfant, dans ton innocence naïve, qu'en _deux_ heures, des lois

d'exception seraient votées, qu'on se trouverait traqués par l'état

de siège, écrasés, à mille mètres, par des feux de batteries et

de bataillons, exterminés, comme des rats, par les tribunaux

sommaires! Sans compter que, ces troubles refroidissant toujours le

commerce, ceux qui survivent crèvent encore davantage de faim la

semaine suivante. Endors-toi. Toutes ces choses et cent autres sont

archi-connues, et je serais hué si je venais les offrir à nos comités

supérieurs. Revenus du cercle des fantaisies, ils sont bien décidés à

n'admettre, cette fois, qu'un engin... qui contiendrait, à volonté,

le Tremblement de terre.

Ainsi les soirées, ces derniers temps, s'écoulaient, en entretiens

paisibles, chez quelques milliers de ménages peu fortunés, en notre

capitale.

Si bien qu'une cotisation de vingt-cinq centimes par tête (je cite

les termes d'un rapport officiel) fut votée, il y a plus de six

semaines, en un comité de mécontents, pour qu'une rente de vingt-cinq

à trente francs par jour, allouée à trois ou quatre élus,--triés

parmi les plus diserts,--permît à ces derniers, toutes autres

occupations quittées, de se consacrer, sans trêve, à «découvrir,

fabriquer, apprendre à manier, enfin, les plus destructifs, les plus

brisants et les moins coûteux d'entre les mélanges explosifs le plus

à la portée de tous».

Environ cinq semaines après,--voici, à peine, huit jours,--une

conception, cette fois presque sérieuse et même assez grave,

chuchotée d'abord entre groupes et avec stupeur, puis faisant traînée

de poudre ici et au loin, fut notifiée à qui de droit. Aujourd'hui

les anarchistes _ne se cachent même plus pour en parler_.--Cette

triste découverte est due à l'imbécillité de plusieurs journaux,

qui ont ébruité, en termes scientifiques, il y a trois ans déjà, la

presque totalité de ce secret meurtrier. À présent, l'engin, qui

mérite attention, est divulgué, c'est-à-dire mis à la discrétion de

la foule.--Voici, en résumé, ce que dit l'ennemi:

«Pour la modique somme de deux francs cinquante, tout individu, ayant

acquis deux ingrédients débités chez l'épicier, peut, désormais, à

l'aide d'un engin spécial des plus simples, et qui ne fait pas de

bruit, envoyer ces deux ingrédients se mêler, à quatre-vingts mètres,

sur tel point visé.--Or, châteaux, pâtés de maisons, casernes et

palais, sous le choc de ce mélange subit, sont écrasés, avec leurs

habitants, d'un seul coup, à peu près en un huitième de seconde.--Cet

engin peut être confectionné en deux heures, partout, et il est

invisible dans l'air. On ne saurait constater par aucune preuve qui

peut l'avoir lancé. C'est la Torpille aérienne.»

Nous allons démontrer qu'il entre, au moins, six ou sept dixièmes

d'exagération dans la prétendue puissance du fléau international.

II

CE QUE PEUVENT UN LITRE D'EAU-FORTE, UNE LIVRE DE LIMAILLE DE CUIVRE

ROUGE ET UN LITRE D'ESSENCE MINÉRALE.

En ce temps-là, les hommes, aussi, plantaient et bâtissaient,

allaient et venaient, épousaient des femmes et en donnaient en

mariage; ils vendaient et achetaient,--et le Déluge est venu.

ÉVANGILES.

Voyons. Examinons.

Il ne s'agit pas, ici, de rénover la fable ressassée de l'autruche

qui, fermant les yeux obstinément pour ne pas voir le danger,

s'imagine, dit-on, que, grâce à cette ingénieuse mesure, le danger ne

la voit pas non plus.

Voici, d'abord, en substance, le projet de complot qui a réuni le

plus de suffrages:

«Trente (c'est le chiffre fixé) de ces douteux artisans sans

métier précis, aptes à toutes besognes, sont secrètement nommés,

après enquête et entre des milliers d'autres, par les chefs de

l'Internationale, à Paris. Se connaissent-ils? Non. Savent-ils ce que

l'on attend d'eux? Non, certes. À peine en auront-ils conscience dix

minutes avant l'instant décisif. Par ainsi, nul risque, chez eux,

après boire, de telle inquiétante allusion,--d'un mot trouble et

menaçant, divulgué par une fille,--nulle traîtrise possible. Bref,

ils ignorent, et on les a sous la main.

«Ils se trouvent même toujours à leur poste, _sans le savoir_;

car les voici bientôt logés, aux frais de la caisse commune, en

trente de ces hautes mansardes, distantes chacune,--comme par

hasard,--d'environ soixante-dix à quatre-vingts mètres des principaux

édifices, foyers administratifs de l'autorité légale: par exemple,

la Préfecture de police, l'Élysée, les ministères de l'Intérieur,

des Postes et Télégraphes, et de la Guerre; l'Usine centrale du

gaz, les poudrières, la Banque de France, les palais du Sénat et du

Corps-Législatif, la Poste, la Bourse, l'Hôtel de Ville, etc.»

(L'on verra, bientôt, de quel acte de subtile mais heureusement

inexécutable scélératesse l'École militaire et les cinq grandes

casernes de l'armée de Paris seraient menacées.)

«Durant les jours d'attente, ils est indirectement procuré à chacun

de ces trente préférés un petit travail qui les occupe et leur

crée, autour d'eux, un vague renom d'assez braves gens. Un lit, une

commode, un placard, une table, deux chaises, un seau d'étain et

quelques ustensiles, voilà leur installation.

«Le matin du _dies illa_, chacun d'eux, étant seul, reçoit en main

l'avis suivant, lesté d'une pièce d'or, de la part des Grands-Amis:

«Frère, au reçu de cette lettre (sur laquelle sois muet pour _tous_,

dans les hasards de _toutes_ rencontres), prends ton panier à

provisions, descends et va, comme d'habitude, acheter le nécessaire

de tes deux repas. En revenant, tu te muniras, chez un épicier, d'un

litre d'eau-forte du commerce «pour nettoyer» et, _chez un autre_,

d'un litre de pétrole léger «pour ta lampe». Cela fait, rentre--et

qu'un quart d'heure après tu aies déjeuné, sobrement. À telle heure

de l'après-midi, tu reçois la visite de l'un des nôtres: il a demandé

le nom de quelqu'un de tes voisins. Il connaît ta porte--et te remet

une longue et très légère caisse de bois blanc, de forme ronde et

enveloppée d'une serge.

«Elle contient:

«1º 120 petites billes creuses, en verre, rangées, par trentaines,

en quatre carrés bien clos, dûment ouatés et cartonnés, en leurs 120

petites cases. Ces billes sont percées, toutes, comme au poinçon,

d'une minuscule ouverture qui permet de les emplir d'un liquide, à

l'aide de deux minces compte-gouttes qui les avoisinent.

«2º Un flacon de pâte forte,--sorte d'enduit de cire, de sable et de

gomme, se séchant à l'instant dans l'eau,--pour les boucher, une fois

remplies.

«3º Un sachet, contenant des copeaux et de la limaille de cuivre

rouge.

«4º Un de ces petits tubes de verre, ayant forme d'un carré dont la

quatrième ligne serait coupée.

«5º Deux grandes carafes et leurs larges bouchons de liège, forés, à

leur centre, d'un trou mesuré juste pour enserrer, chacun, l'un des

deux bouts du précédent tube de verre.

«6º Six cannes de verre trempé, creuses, à bouts l'un plein,

l'autre ouvert, de 1m,25 de longueur: leur diamètre, excédant de 2

millimètres celui des billes, chacune de celles-ci pourrait y être

glissée à l'aise. Ces cannes sont fixées, en des anneaux de cuir,

contre une paroi de la caisse.--Tous les autres objets sont aussi

fixés ou emballés de manière à ce qu'un heurt ne puisse les briser

facilement, ni les choquer les uns contre les autres.

«Te voici bien seul chez toi. Tu t'enfermes; tu ôtes la clef et tu

voiles le trou de la serrure. À présent, tu n'ouvriras plus qu'aux

sept coups d'ongle de notre envoyé,--qui t'arrivera vers neuf heures

et demie. Et passe tes chaussons de laine pour marcher sans bruit.»

* * * * *

Ici, nous prenons sur nous d'interrompre.

Rien qu'à cet énoncé, l'on peut deviner qu'il doit être ici question

d'une simple panclastite[2] à l'hypoazotide. Si, en effet, nous

traduisons en langue exacte ce menaçant verbiage, il ne signifiera

pas autre chose que ceci:

L'eau-forte «de chez l'épicier» n'est qu'une ironie: l'eau-forte

s'appelant, en réalité, de l'acide nitrique--ou azotique.

[Note 2: Terme de pyrotechnie tout récemment forgé; de _pan_ et de

_kladzô_: «je brise tout».]

En se combinant, le cuivre et l'acide produisent des vapeurs qui,

recueillies et à peu près solubles dans l'eau, transmuent cette eau

en peroxyde d'azote, autrement dit en acide hypoazotique.

Or, la propriété de l'acide hypoazotique mis en relation, par un choc

subit et inflammant, avec le pétrole léger ou telle autre essence de

pétrole, est de se comporter comme les poudres brisantes les plus

violentes, de se décomposer, en un mot, avec une détonation très

forte;--et de projeter puissamment les obstacles qui s'opposent

à l'expansion totale des énormes volumes de gaz qu'engendre son

explosion.

L'on peut même ajouter que cette panclastite,--qui est, ce nous

semble, quelque chose comme celle inventée par M. Turpin,--serait

supérieure en puissance, et de beaucoup même, à la nitroglycérine

pure.

En effet, voici la formule de décomposition de la nitroglycérine

pure--au moment, enfin, de son explosion[3]:

C^{6}H^{2}(Az O^{5} HO)^{3} = 6CO^{2} + 2HO + 3HO + 3Az + 0

En poids, 227 = 132 + 18 + 27 + 42 + 8 = 227

En volumes, 12v + 4v + 6v + 6v + 1v = 29 vol.

En chaleur, 6×6 + 8000 + 2×1×34.500 + 0 + 0 + M

[Note 3: M. Berthelot simplifie par: + 5HO;--mais la succession 2HO

+ 3HO devait être évidemment observée, ici, pour le bon ensemble du

présent calcul.]

M désignant la chaleur latente de décomposition de la nitroglycérine,

chaleur que nous estimerons égale à 60,000 calories par

équivalent,--bien que ce chiffre nous paraisse trop fort,--v

désignant l'unité de volume et représentant 5 litres 58 (volume

ramené, bien entendu, à 0° et à la pression atmosphérique si

le gramme est adopté pour unité de poids)[4],--100 parties de

nitroglycérine pure donneront, par conséquent:

Volumes: 12,77 à 0° et 760mm de pression;

Calories: 184,000, environ.

[Note 4: La puissance d'un explosif est, on veut bien se le rappeler,

_fonction de même sens_ que le volume de gaz et la quantité de

chaleur qu'il dégage _sous l'unité de poids_.]

Or, théoriquement, une panclastite, produite par le peroxyde d'azote

et un benzol (ou, à peu près, toute essence minérale), _mais calculée

de façon à brûler le carbone en oxyde_, donnerait:

2C^{4}H^{8} + 11 AzO^{4} = 28 CO + 16HO + 11 Az

En poids: 184 + 506 = 392 + 144 + 154 = 690

En volumes 56 + 32 + 22 = 110

En calories 28×6×5,600 + 16×1×34,500 + 00 = 1.492,800

100 parties de cette panclastite donneraient donc:

Volumes: 15,94, soit 26 0/0 en plus que la nitroglycérine

Calories: 216,000, soit 17 0/0 en plus que la nitroglycérine

C'est donc bien _cela_ que signifient les ironies de «chez

l'épicier»:--pas autre chose. Eh bien, ne discutons pas. En admettant

qu'avec les éléments dont il est question dans la menace, on puisse

obtenir des expressions à peu près analogues, d'après de certains

dosages, voyons comment toute cette verroterie pourra projeter, _sans

péril pour celui qui l'expédie_, un explosif de cette nature[5].

[Note 5: Voir le remarquable article de M. Roca, dans le Génie

civil, sur les lithoclastites.--Voir aussi le rapport officiel des

quatre ingénieurs de la ville de Paris, nommés par la Préfecture de

police, rapport imprimé, d'après lequel le Comité d'hygiène et de

salubrité a cru devoir interdire, en France, l'usage des panclastites

à l'hypoazotide, _comme d'un transport ne présentant aucune garantie

pour la sécurité publique_.]

III

LE CHARGEMENT DES BOULES DE VERRE

«Car il n'y a rien de caché qui ne se découvre, ni rien de

secret qui ne se révèle: aussi ce que vous avez dit dans les

ténèbres sera répété au grand jour.»

ÉVANGILE SELON SAINT LUC, XII, 2 ET 8.

Voici (condensé dans le moins obscur français qu'il nous est possible

d'écrire) le texte des instructions précisées par les ingénieurs

anarchistes, dans les _Cours d'explosifs_ qui se tiennent, en ce

moment, à Paris et ailleurs.

Nous supposons, logiquement, que ces instructions continuent cette

même circulaire que nous avons interrompue.

* * * * *

«Remplis d'eau l'une des carafes;--jette dans l'autre toute la

cuivrerie du sachet et verse dessus le litre d'eau-forte.

«Les ayant posées, l'une contre l'autre, sur la table, et bouchées,

enfonce doucement, par les angles--et bien d'ensemble--dans le trou

central de chaque bouchon, les deux bouts du tube de verre, jusqu'à

ce qu'ils plongent chacun d'eux en son liquide.

«Bientôt des vapeurs brun rouge circulent à l'intérieur de la triple

ligne transparente du tube; elles viennent pénétrer et foncer l'eau

de la première carafe: en moins d'une heure cette eau, saturée de ces

vapeurs, est devenue couleur d'ocre.

«Alors tu enlèves bouchons et tube, et les déposes, ainsi que la

carafe d'eau-forte, au fond de ton seau d'étain.

«Là, tu les immerges d'eau fraîche; puis, ayant bien ajusté le

couvercle sur le seau, tu le relègues dans un coin.

«L'autre carafe, pleine de l'eau brunie, est demeurée sur la table.

«Il s'agit, maintenant, de remplir de ce liquide soixante

(c'est-à-dire _la moitié_) de tes boules de verre.

«Écoute le seul parfait moyen d'y arriver vite, pour le mieux et

_sans l'ombre d'un danger_: mais dis-toi bien qu'il te suffirait d'en

omettre ou transposer un détail pour encourir une catastrophe dont

tu ne saurais te faire MÊME UNE IDÉE,--et dont la terrible durée

n'excéderait cependant pas celle d'un clin d'oeil.

«Tout d'abord: qu'au moment où, pour procéder à l'opération susdite,

tu t'assois devant la table, les objets suivants--que tu as chez

toi--s'y trouvent disposés dans l'ordre que voici:

«1º Devant toi, une assiette creuse et un verre;--auprès du verre la

carafe d'eau brunie.

«2º À ta droite, à côté de l'assiette, l'un des compte-gouttes, puis

l'une des boîtes de pâte-forte.

«3º À ta gauche, les deux premiers carrés de carton contenant chacun

trente boules.

«4º Sur une chaise, à côté de la tienne, aussi à gauche, tu as placé

tout bonnement ta cuvette à moitié pleine d'eau.

«Tu t'assois donc. Tu commences par verser de l'eau brunie dans le

verre jusqu'aux trois quarts. Cela fait, tu saisis une première

boule entre deux doigts de ta main gauche et la tiens au-dessus de

l'assiette.

«Tu prends, de la main droite, le compte-gouttes et en trempes la

pointe dans le verre. Elle y aspire (d'une pression de ton pouce sur

la capuce de caoutchouc du compte-gouttes) _juste_ la quantité de

liquide nécessaire pour remplir la bille. Tu introduis donc la fine

extrémité de cet instrument dans le trou capillaire de la bille,--et

voici que, d'une seconde pression, graduée à cause de l'air qui se

trouve dans cette bille, celle-ci s'est remplie.

«Tu reposes le compte-gouttes _à sa place_, et prends le couteau: du

bout de la lame tu enlèves une très petite parcelle de pâte-forte,

dont tu enduis et bouches l'ouverture de la bille. Cela fait, tu

plonges celle-ci dans la cuvette, auprès de toi, ce qui durcit, à

l'instant même, l'enduit. Vérifie le bon bouchage avant que soit

ainsi lavé l'extérieur de la bille, au cas où quelque goutte aurait

débordé.

«Ainsi de suite, jusqu'à la trentième.

«Alors tu retires, l'une après l'autre, de l'eau, les trente petites

boules pleines, et tu les poses, au fur et à mesure, chacune en un

casier de son carré, dont la ouate suffit à les sécher assez vite.

«Puis, tu attaques le second carré de billes vides,--les trente

autres--et tu recommences.--Celui-ci, rempli à son tour, tu te lèves

et vas déposer, sur une planche libre de ton placard, ces deux boîtes

de boules brunes.

«Il s'agit, à présent, de faire disparaître d'autour de toi toute

trace d'eau-forte.

«Tu regardes, sur ton palier, s'il ne circule personne:--tu jettes

toute ta verrerie, pêle-mêle, dans le seau--et, l'ayant porté sous

la fontaine, tu laisses couler le jet, bien à toute force, là-dessus

durant cinq minutes,--Au bout de ce temps, le tout est redevenu

clair. Tu rentres, tu essuies, tu places tout cela dans ton panier à

provisions et le poses n'importe où.

«Attention!... La table une fois bien essuyée, et aussi tes mains, il

te reste, pour toute besogne, à remplir les soixante dernières boules

de verre, mais, cette fois, avec ton litre de pétrole léger. Pour

cela, tu procèdes _exactement_ comme tu viens de le faire, mais en

n'employant, pour cette seconde opération, AUCUN des objets qui ont

servi pour la première: c'est pourquoi tu en as le double.

«Cette fois, tu ne dois remplir les boules qu'aux deux tiers à peu

près.

«Là: c'est fait.--Va placer tes deux nouveaux carrés de billes

blondes dans l'endroit le plus éloigné des brunes. Étends, dans le

panier, sur les deux essuie-mains, le reste des objets qui t'ont

servi, moins l'une des boîtes de pâte: et repose-le dans son coin.

«Le soir est venu. Tu peux allumer ta lampe--et dîner paisiblement.

«Après le repas, et pour charmer tes loisirs, ôte, doucement, les

six cannes de verre de leurs annelets de cuir et dispose-les, avec

précaution, l'une contre l'autre, sur ton lit _resté défait_. Tu

peux, à présent, briser le frêle bois blanc de la longue boîte ouatée

et la brûler par petites flambées.

«La voilà disparue. Bien. Neuf heures sonnent. Éteins le feu: c'est

utile. Ouvre, tout grand, le vasistas de ta mansarde: il faut qu'il

fasse froid chez toi.--Quelle brume, quel brouillard, au dehors! Les

journaux d'hier l'avaient prédit, à l'article _Température probable_.

Cependant, tu entends, au loin, sur la place de l'Hôtel de Ville, en

face de ta maison, des voitures, des murmures de foule,--car c'est

une nuit de bal et de fête!

«Mais neuf heures et demie sonnent: on gratte sept fois à la porte.

Tu ouvres. C'est notre envoyé.»

IV

L'ENGIN

Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, si vous ne faites de

bien qu'à ceux qui vous en font, si vous ne prêtez qu'à ceux

qui peuvent vous rendre, si vous ne saluez que vos frères, que

faites-vous là de particulier? Les méchants et les païens ne

font-ils pas la même chose?

Aimez vos ennemis! Faites du bien à qui vous fait du mal et

prêtez sans en rien espérer. C'est ainsi que votre récompense

sera grande et que vous deviendrez les enfants du Très-Haut,

car, lui aussi est bon pour ceux qui sont injustes et méchants.

Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux.

ÉVANGILE.

La circulaire doit évidemment s'arrêter ici. Mais, d'après ce

qui précède, chacun, en vérité, peut, au gré de son imagination,

conjecturer--et deviner, à peu près,--le reste!... Voici, selon la

nôtre, aidée de renseignements connus, la pâle esquisse des discours,

faits et gestes qui, sauf de négligeables variantes, suivraient

l'entrée en scène du nouveau personnage.

(Mise convenable, extérieur des moins dramatiques, air bourgeois,

le visiteur tient d'une main un petit sac--et de l'autre une grosse

canne, de couleur neutre.)

Le dialogue suivant s'engage à voix basse:

--Les boules sont prêtes?--Oui.--Bien. Donnez-moi ce panier.

Ayant entre-bâillé la porte, l'envoyé passe le panier à quelqu'un que

l'on entend redescendre à l'instant même.--La porte une fois refermée:

--J'ai demandé le locataire d'un autre étage, chez qui votre

concierge me croit monté.

Ce disant, l'émissaire a dévissé, très vite, la pomme et le bout de

sa canne. Celle-ci s'ouvre en compas, emboîtant ses deux moitiés

dans un écrou central que vient renforcer, en glissant, une rondelle

d'acier: la canne est devenue, ainsi, une longue tige d'acier

pur, très droite, d'environ six pieds. Ajustant à l'un des bouts

recourbés le noeud coulant d'une forte et vibrante corde gommée,

puis s'arc-boutant et faisant plier toute la tige, il ajuste

l'autre noeud à l'autre bout de la canne, transfigurant ainsi le

prétendu jonc en un arc d'un acier bien trempé et d'une très évidente

puissance.

--Cet arc revient à quinze francs, par commande de cent cinquante,

dit-il. Nous pouvons voir, dans les musées de vieilleries, bien des

flèches rouillées qui, avec leurs lourdes pointes de fer, pèsent

encore plus d'une livre: les archers d'autrefois les envoyaient

tomber à cent quarante mètres et plus. Cet arc-ci envoie donc,

facilement, tomber à quatre-vingts mètres une flèche du poids de sept

cents grammes--et d'_une livre et demie_, à soixante-dix mètres.

L'envoyé s'est assis devant la table, sur laquelle il a posé son sac

ouvert.

--Les boules, maintenant! dit-il: les brunes à ma droite, les blondes

à ma gauche. Doucement!... et ne laissons rien choir.--Bien. À

présent, passez-moi l'un de ces longs et creux bâtons de verre.--Bien.

Ici, l'envoyé regarde fixement son acolyte: puis, froidement, et à

voix basse:

--Notre flèche, à nous, et flamboyante! la voici... Voyez: le bout

plein est muni d'une encoche pour bien mordre la corde de cet

arc;--en ces trois entailles, dont une centrale et deux latérales

(que j'enduis de cette pâte forte, tout à l'heure séchée), j'ajuste

ces trois pennes de parchemin qui permettent à ce trait, à cet oiseau

de tonnerre, de filer droit vers le but visé.--Voyez ce quadrillé,

creusé dans le verre, un peu au-dessus de l'encoche; c'est pour

donner au pouce une prise plus ferme, et que, dans la traction de la

corde, la flèche ne s'échappe pas avant la tension voulue.

«Je place donc cette flèche, tout au long, sur la table--et l'incline

d'un degré à peine,--juste ce qu'il faut pour que cette boule brune,

que j'y glisse, arrive doucement jusqu'au fond, où se trouve un léger

ressort très flexible, qui amortit le heurt de cette arrivée.--À

présent, une blonde! et nous alternons ainsi jusqu'à vingt billes

par flèche. Il y a place, au bout de ce javelot, pour les deux tiers

de ce court piston de _bois_, que j'enfonce, avec mille précautions

et pour cause. Le bout qui en pénètre jusqu'à la première boule se

termine aussi par un très frêle ressort d'acier, pareil à celui du

fond de la canne, et destiné à maintenir, entre celui du fond et lui,

l'adhérence entre les billes, au moment du jet même de l'arc,--pour

qu'elles ne se brisent pas en s'entrechoquant. L'autre bout du piston

dépasse la flèche: s'il rencontre un obstacle, le piston rentre tout

entier, écrasant la première boule et, par suite, au même instant,

_toutes_ les autres (grâce à une loi de physique bien connue)

_puisqu'elles se tiennent de surface entre elles_. Alors les liquides

se mêleront, brusquement, par proportions désirables. Quant à l'effet

que produit la soudaineté de ce mélange en un choc inflammant, vous

l'apprécierez tout à l'heure. Cette flèche-ci étant chargée, je la

dépose sur le lit, où les cinq autres, également prêtes, seront ses

voisines d'ici vingt minutes.

«Là!--c'est fini.»

L'envoyé se lève et tire sa montre:--«Dix heures et demie,» dit-il.

V

L'EXÉCUTION DE PARIS

Nisi Deus custodierit civitatem, in vanum laborant qui

custodiunt eam.

PSAUMES.

Étant donné ce début de causerie et d'actes, le reste s'imagine

encore plus facilement, à quelques variantes près; ainsi le moderne

archer reprend en ces termes:

«Portons, sans bruit, la table contre le mur, sous le châssis de

votre fenêtre.»

L'instant d'après, l'inconnu, debout sur la table, ouvre, regarde au

dehors--et renverse, doucement, le châssis derrière sa tête sur la

toiture.

«Quel brouillard! on ne distingue les vastes croisées de notre Hôtel

national,--tout flambant neuf,--que grâce à ces points de lumière

électrique... et vos voisins ne me verraient pas.

Histoires insolites · 第 9 / 10 段