RÉEMPOISSONNEMENT DE LA SEINE

Il y a quelques jours a eu lieu à Bougival, un peu au-dessous du barrage

de la machine de Marly, l'immersion de 10,000 alevins de truites et de

saumons de Californie destinés a réempoissonner la Seine dépeuplée, dans

cette région, par les explosions de dynamite qui, l'hiver dernier,

assurèrent la dislocation de la banquise formée en cet endroit.

L'opération, assez simple en elle-même, avait attiré un grand nombre de

curieux en raison de la publicité exceptionnelle donnée au conflit

provoqué par un ingénieur des ponts-et-chaussées qui, sous prétexte

qu'il n'avait pas été consulté, s'était opposé à l'immersion des petits

poissons. L'affaire se termina, comme on sait, par une forte mercuriale

de M. Yves Guyot à l'adresse de son trop zélé subordonné.

Il eût été d'ailleurs bien dommage que cet essai si intéressant n'eut

pas lieu, et ne vint, point corroborer les résultats favorables déjà

obtenus.

Le saumon de Californie atteint en trois ans le poids de cinq

kilogrammes, et est, à partir de ce moment, capable de reproduction. Sa

chair est exquise, comparable à celle de la truite dont le développement

est moins rapide, mais tout aussi sûr.

Les alevins immergés dimanche n'étaient âgés que de deux mois: les

truites mesuraient en moyenne quatre centimètres de longueur, et les

saumons sept centimètres. Leur transport a eu lieu dans trois récipients

de tôle, pesant ensemble, eau comprise, 350 kilogrammes, et munis de

tubes à air par lesquels, durant le voyage, les employés ont, à l'aide

de pompes, assuré la respiration des petits poissons.

Notre gravure représente l'immersion, au moment où les cylindres dont la

température vient d'être prise et comparée à celle de la Seine pour

éviter une transition trop brusque aux alevins, sont descendus avec

précaution dans le fleuve.

[Illustration: LE REEMPOISSONNEMENT DE LA SEINE.--Immersion de 40,000

alevins, à Bougival.]

L'Oeuvre de la civilisation en Afrique.

L'administration des colonies s'est émue des faits signalés par notre

dernier numéro. Elle a cherché non pas à les nier, ce qui n'était pas

possible, mais à en atténuer la portée, par la note officieuse dont

voici le texte.

Un journal illustré a publié, sous le titre de: «l'Oeuvre de la

civilisation en Afrique», des dessins à sensation, accompagnés d'une

note explicative de laquelle il résulterait qu'à la suite de la prise de

Nioro, dans le Soudan, un grand nombre de fugitifs appartenant aux

bandes d'Ahmadou auraient été faits prisonniers et tués aux environs de

Bakel, sur le haut Sénégal. D'autres auraient été emmenés comme captifs

par les habitants des villages avoisinants.

La publication de ces dessins et le récit qui les accompagne sont

présentés de manière à laisser croire que l'exécution aurait eu lieu à

l'instigation des représentants de l'autorité française.

Nous sommes autorisés à déclarer qu'il n'en est rien.

Il résulte des rapports officiels reçus au sous-secrétariat d'État des

colonies qu'un grand nombre de Toucouleurs et Pentils, originaires du

Fouta ou de la banlieue de Saint-Louis, et qui s'étaient joints aux

bandes d'Ahmadou, ont abandonné la Kaarta après la prise du Nioro. Ils

se sont présentés aux environs de Bakel et Matam, cherchant à se frayer

de force un passage, pillant et rançonnant les habitants, qui ont eu à

se défendre les armes à la main.

Dès que le colonel Dodds, commandant des troupes du Sénégal, a eu

connaissance de ces faits, il a offert à ces fugitifs de leur fournir

les moyens de rejoindre leurs anciens cantonnements, à condition qu'ils

fissent leur entière soumission.

Sept mille environ de ces malheureux, que les fatigues de la route et

les privations avaient réduits à la plus grande misère, ont été

recueillis à Matam.

Ils ont été nourris par les soins de l'autorité française, qui s'est

employée activement à les protéger contre les violences des populations

indigènes qu'ils avaient précédemment pillées et rançonnées. C'est dans

ce sens que s'est produite l'intervention de nos officiers et de nos

administrateurs, fidèles en cela à des traditions d'humanité et de

générosité qui ne se sont jamais démenties.

Cette note, qualifiée d'aveu déguisé par quelques-uns de nos confrères,

a fait l'objet de la lettre suivante, que nous avons adressée aux

journaux qui l'avaient insérée, et qui paraît devoir clore le débat, car

elle n'a fait l'objet d'aucune réplique:

«Dans une note relative aux dessins _à sensation_ publiés par

l'_Illustration_ sur les exécutions de prisonniers au Sénégal, vous

déclarez que ces dessins et le récit qui les accompagne sont présentés

de manière à laisser croire que ces massacres auraient eu lieu à

l'instigation des représentants de l'autorité française, ce qui serait

faux.

En ce qui concerne nos gravures, je me bornerai à vous faire remarquer

quelles reproduisent toutes des photographies que je tiens, du reste, à

votre disposition.

Quant à notre article, il n'est que le résumé des lettres qui

accompagnaient ces photographies. Si nous étions amenés à publier ces

lettres, on verrait que notre récit est malheureusement loin de pouvoir

être taxé d'exagération.

L'_Illustration_ n'est pas un journal de parti. Nous avons cru devoir

dénoncer des faits, mais non attaquer des personnes, et, pour vous

donner à cet égard une preuve de notre bonne foi, je vous signale

spontanément une particularité que vous ne visez pas et qui pourrait

peut-être prêter à une regrettable confusion: la photographie

représentant M. le gouverneur de La Mothe et le colonel Archinard à bord

de la Cigale est antérieure de trois mois aux exécutions. Nous n'avons

pas dit que le voyage de la Cigale fut motivé par ces exécutions, mais

il suffit qu'il puisse y avoir doute à ce sujet pour que la loyauté me

fasse un devoir de dissiper tout malentendu.

Encore une fois, nous n'accusons personne: nous nous sommes émus de

cruautés qui nous affligent comme Français et comme patriotes. S'il y a

des responsabilités à mettre au jour, c'est l'affaire du gouvernement et

non la nôtre. Mon rôle se borne à établir l'exactitude de nos

renseignements.

Veuillez agréer, etc.

Le directeur de l'_Illustration_,

L'Illustration, No. 2512, 18 Avril 1891 · 第 15 / 30 题