AU LOUVRE

Lors de l'ouverture du musée des antiquités persanes au Louvre, nous

avons raconté comment la mission Dieulafoy avait pu, du fond du golfe

Persique, parvenir jusqu'à Dizfoul, ville située non loin de

l'emplacement de Suse, l'une des capitales de l'ancien empire perse.

Nous avons également dit comment, surmontant toutes difficultés ou en

dépit du dangereux contact de populations superstitieuses et pillardes

n'admettant qu'à grand peine l'autorité du schah de Perse, la mission

avait fouillé le tumulus formé par l'amoncellement des débris de palais

successivement écroulés les uns sur les autres et avait eu l'heureuse

fortune de rapporter en France des épaves de l'art persan aux époques

des Darius et des Artaxercès. Ce musée de la Susiane vient de se

compléter par une restauration sur échelle réduite de l'_Apadâna_ ou

salle du Trône, construite au cinquième siècle avant le Christ, sous le

règne d'Artaxercès Mnémon, fils de Darius II, le frère et le vainqueur

du jeune Cyrus tué à Cunaxa, malgré l'aide d'un contingent grec parmi

lequel se trouvaient les dix mille de Xénophon.

L'Apadâna faisait partie de ce que M. Dieulafoy appelle l'acropole ou

cité royale de Suse, dont nos lecteurs ont un plan sous les yeux. Cette

cité se composait: au nord d'une citadelle semi-circulaire; au

nord-ouest, d'un réduit ou ensemble de défenses appelé le Donjon; à

l'ouest, du palais proprement dit et du harem, habitations du roi, de

ses femmes et de la cour; enfin, au sud, de la salle du Trône ou

Apadâna. Ces diverses constructions s'élevaient sur un plateau factice

de briques et de terre et dominaient l'immense plaine de la Susiane,

dont nous donne l'aspect le panorama peint par M. Jambon pour encadrer

la reproduction de l'Apadâna. Tout cet ensemble de palais et de défenses

se trouvait enfermé dans une triple enceinte d'épaisses murailles de

briques crues se dominant de l'extérieur à l'intérieur, flanquées de

tours à créneaux et à mâchicoulis très rapprochées les unes des autres

et précédées de deux fossés. Les trois murailles et leurs fossés

présentaient une largeur de quatre-vingt-dix mètres et circonscrivaient

un espace de seize hectares. Un point à remarquer en examinant le plan

du système défensif de l'acropole de Suse, c'est qu'il réalisait déjà

les divisions de l'architecture militaire de notre moyen-âge, avec ses

tours, ses avancées, ses détours, ses flanquements, ses chiennes, ainsi

qu'on le dit encore aujourd'hui, devant rendre difficile l'accès de la

place et la marche de l'assaillant en cas de surprise.

L'Apadâna, que notre dessinateur a représenté dans le paysage du temps,

c'est-à-dire s'élevant au milieu de jardins plantés de sycomores et de

palmiers, végétant sur le sol artificiel de l'acropole, était affecté à

la vie officielle du roi. Là il recevait les ambassadeurs, donnait ses

audiences et, à certaines époques de l'année, se montrait au peuple. Il

avait, ainsi que l'a indiqué une inscription, remplacé l'Apadâna de

Darius 1er, le vaincu de Marathon, brûlé et renversé sous le règne de

Xercès, le vaincu de Salamine. L'édifice formait un vaste quadrilatère

orienté aux quatre points cardinaux, bâti sur un soubassement de 18

mètres de hauteur, mesurant 108 mètres de longueur sur environ 93 de

largeur; il se trouvait constitué par quatre pylônes d'angle, à hautes

et épaisses murailles de briques, ne présentant d'ouverture qu'à leur

base, mais couronnés par une frise de faïence sur le fond de laquelle se

détachaient en bas-reliefs des lions héraldiques polychromes. Entre les

pylônes, à l'est et à l'ouest, régnaient deux portiques à double rang de

six colonnes séparés de la salle du trône par une muraille percée de

portes libres au-dessus desquelles régnait la grande frise des archers

dits Immortels, dont le musée possède de si beaux exemplaires. Au nord,

le portique était semblable, mais limité par un plus fort relief de

pylônes.

Le côté du sud, celui que représente notre dessin, est, à proprement

parler, la vraie façade de l'Apadâna. La salle s'ouvre directement,

l'oeil peut embrasser toute la longueur des sept nefs et l'effet de ces

trente-six colonnes est merveilleux, que l'on regarde de face ou de

trois quarts.

De ce côté, les colonnes cannelées, au nombre de six, hautes de 21

mètres, de 1 mètre et demi de diamètre à la base, sont en marbre gris de

grain très fin, amené de montagnes situées à environ quarante lieues de

Suse; elles partent d'une base carrée pour se terminer en double

chapiteau superposés, l'un, l'inférieur, affectant la figure du lotus

égyptien avec couronnement de volutes ioniques; l'autre, formé par un

groupe de taureaux agenouillés, aux cornes, aux oreilles, aux yeux et

aux pieds dorés. Les colonnes des portiques partent d'une base ronde,

plus ornementée que celle des colonnes de façade, mais elles n'ont pour

chapiteaux que les doubles têtes de taureaux. Cette décoration des

chapiteaux était une réminiscence des arts des Égyptiens et des Grecs

avec lesquels les Perses du temps des Achéménides se trouvaient en

rapports constants, mais les motifs décoratifs en avaient été modifiés

suivant le symbolisme et l'instinct national. Sur les chapiteaux de

façade reposent les poutres du toit; au-dessus règne une frise à fond de

faïence avec lions polychromes comme au sommet des pylônes. Tout cet

ensemble de soixante-douze colonnes supportait le plafond en poutres de

cèdre, présentant un volume de 3,000 mètres cubes et un poids de 2,000

tonnes de bois de cèdre, qui avaient été traînés, à bras d'homme, du

Liban à Suse, c'est-à-dire sur un parcours de 1,800 kilomètres. Ce

plafond de cèdre était recouvert d'une couche de terre, et celle-ci

protégée par de grandes tuiles plates en terre cuite, avec couvre-joints

de même matière. Les autres colonnes de la façade et les ouvertures des

portiques étaient fermés par des vélums de tapisseries, mis en jeu par

des systèmes de mâts et de cordages. Le sol était pavé de marbre,

recouvert de tapis, et la superficie de la salle du trône mesurait 3,000

mètres carrés; celle de tout l'Apadâna, plus de 10,000.

Le trône, d'or et d'ivoire, se dressait vers l'extrémité nord de la

salle, caché par des tentures qui s'écartaient pendant un court moment,

de telle sorte que le peuple ne faisait qu'entrevoir dans sa pompe

mystérieuse et royale le Roi des rois, le Roi Grand, ainsi que

l'appellent les inscriptions conservées dans le musée.

Telle était cette salle du trône des souverains Achéménides, restituée

par l'étude des diverses substructions, comme par celle des débris

ramenés au jour par M. Dieulafoy, et par la comparaison de ce qui

subsiste encore avec les textes des auteurs grecs. Pour réaliser des

oeuvres d'une telle grandeur, remuer des masses d'un tel volume et les

tirer de si loin, les architectes persans n'eurent à leur disposition

que les bras des hommes, mais là où pour un effort nous dépensons un

quintal de charbon, eux, pour un semblable effort, dépensaient peut-être

une vie d'homme.

Paul Laurencin.

L'Illustration, No. 2512, 18 Avril 1891 · 第 7 / 30 题