CHAPITRE XIV.

Retour de l'auteur en Europe.

Bien que Bagdad ne soit plus ce qu'elle était du temps des califes, qui

en ont été expulsés par les Turcs, c'est encore une ville importante et

considérable, habitée par un grand nombre de marchands fort riches. J'y

arrivai complétement sans argent, et je fus réduit à demander l'aumône

dans les caravansérails, en contrefaisant l'imbécile pour ne pas me

rendre suspect; mais ma sainte patronne ne m'avait pas abandonné, et

m'envoya une ressource sur laquelle je ne comptais pas.

D'après la loi musulmane, celui qui a répudié sa femme ne peut la

reprendre que quand elle a été mariée avec un autre. Quand un mari se

repent d'avoir divorcé d'avec sa femme, il cherche quelqu'un qui

consente à l'épouser et à la répudier le lendemain sans l'avoir

approchée. On fait ordinairement choix pour cela d'un étranger, qui

consent à quitter aussitôt la ville avec une récompense. C'est ce qu'on

appelle un hulla. Un jeune marchand qui demeurait dans notre

caravansérail, ayant répudié sa femme dans un accès de colère, me

proposa de lui servir de hulla. J'épousai donc cette belle inconnue; le

mari me retint toute la nuit à boire avec lui, et au point du jour il me

fit signer l'acte de divorce; pour ma peine, il me donna dix sequins

d'or, avec lesquels je me joignis à la caravane d'Alep. Pendant la

route, nous rencontrâmes une troupe d'Arabes qui firent mine de nous

attaquer, mais nous élevâmes une espèce de retranchement avec les

ballots de marchandises, et nous fîmes si bonne contenance qu'ils se

retirèrent, en se contentant de nous dire un torrent d'injures.

En arrivant à Alep, j'eus le bonheur de rencontrer un marchand vénitien

qui m'avertit de cacher ma qualité d'Espagnol, parce que l'Espagne était

en guerre avec les Turcs, et qu'on m'arrêterait comme espion. Il me

reçut dans sa maison et me fit passer pour son compatriote. Je lui

donnai beaucoup de renseignements sur le commerce de l'Inde; pour me

récompenser, il me promit de me ramener en Europe, et me tint parole.

Après quelques semaines de séjour à Alep, nous partîmes ensemble pour

Alexandrie. Je dois faire ici mention d'un usage singulier. Les

marchands d'Alep qui vont en voyage emportent avec eux des cages

remplies de pigeons. De temps en temps ils en lâchent un, après lui

avoir attaché un petit billet à la patte. Le pigeon ne manque pas de

regagner à tire d'ailes son colombier. C'est de cette manière qu'ils

correspondent avec leur famille.

D'Alexandrie nous nous embarquâmes pour Venise. Il y avait alors dans

les prisons de cette ville un homme qui se faisait passer pour le roi D.

Sébastien de Portugal. Comme le sénat cherchait à savoir la vérité sur

son compte, et que j'avais autrefois connu ce prince, on me le fit voir.

Je ne sais si c'était un imposteur, mais il est certain qu'il avait

beaucoup de ressemblance avec ce prince. Il fut plus tard livré au

gouverneur de Milan, qui le réclama au nom du roi d'Espagne. Je ne sais

ce qu'il est devenu.

Mon généreux protecteur, qui était de la famille des Tiepolo, me donna

la somme nécessaire pour retourner dans ma patrie. J'allai m'embarquer à

Gênes sur une galère qui se rendait à Carthagène; mais il était dit que

je devais être malheureux jusqu'au bout: nous fûmes pris par les

Français et conduits à Marseille, où j'eus à subir une assez longue

captivité. Je ne recouvrai ma liberté qu'à la paix. On m'envoya à

Barcelonne, et de là je gagnai Jaen. Il y avait près de cinquante ans

que j'avais quitté cette ville pour la première fois.

Mon père était allé depuis long-temps chercher au ciel la récompense de

ses vertus. Je retrouvai encore ma mère, presque centenaire, et qui ne

semblait avoir vécu que pour me conserver mon petit patrimoine, car elle

mourut peu de jours après. Quant à moi, je n'ai tiré de mes voyages

d'autre fruit que mon expérience. Je suis le dernier de mon nom, et je

n'ai d'autre amusement dans ma triste vieillesse que d'écrire ce petit

livre. J'ai ramé plus de trois quarts de siècle sur la mer de ce monde,

et j'espère que, grâce à la protection de ma sainte patronne, je finirai

par jeter l'ancre dans le port d'une éternité bienheureuse. Amen.

Les aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit par Charles Navarin · 第 52 / 60 题