Retour de l'auteur en Europe.
Bien que Bagdad ne soit plus ce qu'elle était du temps des califes, qui
en ont été expulsés par les Turcs, c'est encore une ville importante et
considérable, habitée par un grand nombre de marchands fort riches. J'y
arrivai complétement sans argent, et je fus réduit à demander l'aumône
dans les caravansérails, en contrefaisant l'imbécile pour ne pas me
rendre suspect; mais ma sainte patronne ne m'avait pas abandonné, et
m'envoya une ressource sur laquelle je ne comptais pas.
D'après la loi musulmane, celui qui a répudié sa femme ne peut la
reprendre que quand elle a été mariée avec un autre. Quand un mari se
repent d'avoir divorcé d'avec sa femme, il cherche quelqu'un qui
consente à l'épouser et à la répudier le lendemain sans l'avoir
approchée. On fait ordinairement choix pour cela d'un étranger, qui
consent à quitter aussitôt la ville avec une récompense. C'est ce qu'on
appelle un hulla. Un jeune marchand qui demeurait dans notre
caravansérail, ayant répudié sa femme dans un accès de colère, me
proposa de lui servir de hulla. J'épousai donc cette belle inconnue; le
mari me retint toute la nuit à boire avec lui, et au point du jour il me
fit signer l'acte de divorce; pour ma peine, il me donna dix sequins
d'or, avec lesquels je me joignis à la caravane d'Alep. Pendant la
route, nous rencontrâmes une troupe d'Arabes qui firent mine de nous
attaquer, mais nous élevâmes une espèce de retranchement avec les
ballots de marchandises, et nous fîmes si bonne contenance qu'ils se
retirèrent, en se contentant de nous dire un torrent d'injures.
En arrivant à Alep, j'eus le bonheur de rencontrer un marchand vénitien
qui m'avertit de cacher ma qualité d'Espagnol, parce que l'Espagne était
en guerre avec les Turcs, et qu'on m'arrêterait comme espion. Il me
reçut dans sa maison et me fit passer pour son compatriote. Je lui
donnai beaucoup de renseignements sur le commerce de l'Inde; pour me
récompenser, il me promit de me ramener en Europe, et me tint parole.
Après quelques semaines de séjour à Alep, nous partîmes ensemble pour
Alexandrie. Je dois faire ici mention d'un usage singulier. Les
marchands d'Alep qui vont en voyage emportent avec eux des cages
remplies de pigeons. De temps en temps ils en lâchent un, après lui
avoir attaché un petit billet à la patte. Le pigeon ne manque pas de
regagner à tire d'ailes son colombier. C'est de cette manière qu'ils
correspondent avec leur famille.
D'Alexandrie nous nous embarquâmes pour Venise. Il y avait alors dans
les prisons de cette ville un homme qui se faisait passer pour le roi D.
Sébastien de Portugal. Comme le sénat cherchait à savoir la vérité sur
son compte, et que j'avais autrefois connu ce prince, on me le fit voir.
Je ne sais si c'était un imposteur, mais il est certain qu'il avait
beaucoup de ressemblance avec ce prince. Il fut plus tard livré au
gouverneur de Milan, qui le réclama au nom du roi d'Espagne. Je ne sais
ce qu'il est devenu.
Mon généreux protecteur, qui était de la famille des Tiepolo, me donna
la somme nécessaire pour retourner dans ma patrie. J'allai m'embarquer à
Gênes sur une galère qui se rendait à Carthagène; mais il était dit que
je devais être malheureux jusqu'au bout: nous fûmes pris par les
Français et conduits à Marseille, où j'eus à subir une assez longue
captivité. Je ne recouvrai ma liberté qu'à la paix. On m'envoya à
Barcelonne, et de là je gagnai Jaen. Il y avait près de cinquante ans
que j'avais quitté cette ville pour la première fois.
Mon père était allé depuis long-temps chercher au ciel la récompense de
ses vertus. Je retrouvai encore ma mère, presque centenaire, et qui ne
semblait avoir vécu que pour me conserver mon petit patrimoine, car elle
mourut peu de jours après. Quant à moi, je n'ai tiré de mes voyages
d'autre fruit que mon expérience. Je suis le dernier de mon nom, et je
n'ai d'autre amusement dans ma triste vieillesse que d'écrire ce petit
livre. J'ai ramé plus de trois quarts de siècle sur la mer de ce monde,
et j'espère que, grâce à la protection de ma sainte patronne, je finirai
par jeter l'ancre dans le port d'une éternité bienheureuse. Amen.