M. DCCVI.

_AVEC PRIVILEGE DU ROI_

Le privilége est au nom de Jean-Leonor le Gallois, sieur de Grimarest,

et l'approbation de Saurin, du 9 décembre 1705.

ADDITION À LA VIE DE MONSIEUR DE MOLIÈRE CONTENANT UNE RÉPONSE À LA

CRITIQUE QUE L'ON EN A FAITE

Dès que la Vie de Mr de Molière a paru, on m'a menacé de la critiquer.

Un petit Auteur, étouffé dès sa naissance, vouloit avec ingratitude

faire son coup d'essai sur mon Ouvrage: mais la Critique qui m'occupe

est au dessus de sa portée; ce n'est point lui qui m'attaque.

Le Provençal d'autre-fois, et le Grand'homme d'aujourd'hui, au dire de

l'Auteur de la Critique, m'a donné des soupçons; mais ce n'est pas un

homme assez du commun pour relever les égaremens d'un petit Auteur.

La Compagnie (c'est ainsi que Mrs les Comédiens appellent leur Corps

présentement) n'a point, ce me semble, d'Auteur critique aussi délié que

celui qui me reprend.

Le nom du Libraire qui débite ce petit Ouvrage, m'a fait soupçonner

qu'une plume acoutumée depuis longtems au travail, auroit voulu à mes

dépens procurer quelque petit profit à son Libraire, sous le nom de

Molière, qui rapelle assez son Lecteur. Mais le stile de la Critique est

aisé; il n'est point raboteux; je n'y reconnois point l'Auteur qui

m'avoit d'abord causé des soupçons.

J'avoue que je suis dépaysé, j'ignore celui à qui j'ai affaire. A moins

que ce ne soit quelque Avocat désoeuvré, que j'ai lieu de soupçonner, et

qui pour se dédommager de son loisir, n'ait voulu faire connoître au

Public qu'il étoit homme de discussion, et de discernement. Mais tel que

soit mon Adversaire je lui suis très-obligé de tout le bien qu'il dit de

moi; j'ai pourtant remarqué un peu de vivacité dans sa Critique; et j'ai

bien de la peine à croire qu'il m'attaque de sang froid. C'est un

Censeur à craindre; il insinue ses sentimens avec adresse, il y a du

tour dans son expression; mais je ne conviens pas qu'il pense toujours

juste. Ainsi il trouvera bon que je le fasse connoître au Public par ma

Réponse. Je me flate même que mon Censeur y apprendra des choses qu'il

ignore, tout assuré qu'il paroît à porter son jugement.

Je dis plus, je me suis imaginé que son Ouvrage n'est qu'un ramassis des

diférens sentimens que l'on a répandus sur mon travail; si tout étoit

parti de son génie, il y auroit peut-être plus d'ordre, et moins de

contradiction dans sa Critique. Il a entendu ce Peintre, dont tout le

mérite est renfermé dans la main, s'écrier dans ces lieux où l'on

s'assemble pour étaler son bel esprit: «Ce n'est point là Molière; il a

eu du commerce avec toute la Cour; l'Auteur ne nous en dit rien.» Mon

Censeur a mis cela sur ses tablettes pour me le reprocher.

D'un autre côté cet Avocat, qui ne connoît que le langage gothique de sa

famille et de ses paperasses, et qui ignore celui de la Cour et des bons

Auteurs, a donné matière à mon Critique, pour ataquer mon stile. Il a

saisi les plaintes des Comédiens, qui se sont cru offencez de

l'éfronterie que j'ai eue d'ataquer leur Jeu et leur Profession. Il a

répété d'après eux que j'ignorois les principes de leur Art, et que ce

n'étoit pas à moi à en parler si légèrement. Enfin mon Censeur a fait un

petit magazin de bonnes et de mauvaises choses que l'on a dites contre

mon Livre, pour en former sa Critique. J'y vais répondre pour ôter au

Public la prévention que des termes vifs et bien placez pourroient lui

donner contre mon Livre.

Mon Censeur s'étonne que j'aie intitulé mon Ouvrage, _La Vie de Mr de

Molière_. «Un Comédien», dit-t-il, «peut-il être apellé _Monsieur_, que

par des Domestiques, ou par le menu Peuple? Sa profession est ignoble.

L'Auteur ignore le cérémonial.»

Si mon Censeur avoit dit que l'on étoit acoutumé à ne point donner du

_Monsieur_ à Molière; que j'aurois bien fait de suivre l'usage; et que

ce n'est point par mépris pour cet illustre Auteur que cet usage s'est

établi; j'aurois passé condamnation de cette Critique. Mais ce n'est pas

là le sentiment de mon Censeur: je suis donc obligé de lui dire que je

n'ai point fait la Vie de Molière, comme Comédien, mais comme Auteur: et

le mérite qu'il s'est acquis par ses Ouvrages exige de l'estime; c'est à

ce sentiment qu'il faut s'en tenir pour rendre ce que l'on doit à sa

mémoire. Quel est l'Auteur de son tems que l'on n'apelleroit pas

Monsieur en fesant sa Vie?

Mais bien plus: mon Censeur, qui insulte Molière et l'Auteur de sa Vie

par des termes un peu trop forts, ne sçait pas aparemment qu'il n'y a

point d'Auteur, pour peu sur tout qu'il se soit rendu recommandable, que

l'on ne traite de _Monsieur_, quand on parle de lui dans un tems peu

éloigné de celui où il a vécu, et que ses enfans vivent encore. C'est

une règle de politesse que l'on pousse même jusqu'à un siècle. Et si

dans ces derniers tems il s'est glissé une espèce de rusticité dans les

conversations, en apellant séchement par leur nom ceux à qui l'on doit

de l'estime ou du respect, doit-on trouver mauvais que dans l'impression

je me sois écarté de cette rusticité?

Quand bien même j'aurois pris Molière comme Comédien, quel mal aurois-je

fait de l'apeller _Monsieur_? c'est un cérémonial bien établi

présentement chez Mrs les Comédiens Auteurs. Ne lisons-nous pas, _Les

OEuvres de Mr Poisson, Le Théâtre de Mr Dancour, etc._? Après cela

peut-t-on refuser le _Monsieur_ à Molière? Nous ne sommes plus dans le

tems où l'on intituloit modestement, _Les OEuvres de Jean un tel_.

Il est vrai que je traiterai également de _Monsieur_ le Grand Seigneur

et Molière, sans croire m'écarter des règles. La vertu et le mérite sont

de toute profession, je les honore avec respect dans l'homme de qualité,

et avec estime dans celui qui est d'une naissance commune. Ce seroit une

étrange chose que Molière eût éfacé son mérite par la sienne et par sa

profession. Enfin il suffit que ç'ait été un Auteur illustre, et qu'il

ait été honoré de l'estime et des bienfaits du Roi pour justifier les

égards que j'ai eus pour lui.

Mais faut-t-il que je fasse remarquer à mon Censeur que c'est lui-même

qui ne sait pas le cérémonial? Puisqu'il ignore que quand on fait parler

le Roi personnellement, on ne donne la qualité de _Monsieur_ à personne

qu'à ceux à qui sa Majesté veut bien la donner, à cause de l'élévation

de leur naissance, ou de leur dignité. Et je pourois me récrier contre

mon Censeur de ne pas mettre de la différence entre un Privilége, où le

Roi parle définiment et en Maître, et le titre d'un Livre qui n'est

déterminé pour personne en particulier.

Je passe à un article qui m'intéresse davantage, c'est mon stile, que

l'on ataque d'une grande force. «Je suis un Auteur qui m'emporte; je

hazarde; tout terme, toute expression m'acommode pour me faire entendre.

Suis-je de l'Académie pour écrire si hardiment?» Si mon Censeur, qui

parle de cette sorte contre moi, avoit fait ses lectures avec atention,

s'il avoit du commerce, il auroit remarqué que je n'ai rien hazardé. La

noblesse et le choix des termes, et des expressions, la netteté, la

_concision_, sont des principes, que je tâche de ne point perdre de vue,

comme les moyens les plus assurés d'atacher le Lecteur. A observer trop

rigoureusement la pureté de la Grammaire, à s'en tenir aux expressions

communes, à préférer toujours le propre au figuré, on rend bien souvent

une lecture languissante; on ne réveille point le Lecteur. J'avoue qu'un

long et fréquent usage de la langue me fait quelquefois sortir du chemin

batu; mais il me semble que je le fais avec précaution, et dans les

ocasions, où ce que je hazarde relève le sentiment que j'exprime. La

langue Françoise est aujourdui de tous les Pays, de toutes les Cours

étrangères; et l'on ne sauroit se donner trop de soins pour la

perfectionner; de manière qu'elle soit toujours préférée, comme la plus

propre pour s'exprimer naturellement. En Allemagne, en Dannemarc, en

Suède, en Pologne, le commerce d'amitié, de politesse, de galanterie,

d'affaires même, s'entretient en notre langue. Les Princes se font un

plaisir de parler François; leurs Ministres, Envoyés dans de diférentes

Cours, ont leur correspondance en François; c'est une langue

universelle. Et il est à notre honte que les Étrangers aient plus

d'atention que nous à y trouver des beautez, dont on nous interdit la

recherche par des Critiques continuelles dès que quelque Auteur s'écarte

un peu du stile commun et populaire. Si cet Auteur n'a un nom, ou une

place qui impose silence, aussi tôt une foule d'ignorans s'élève contre

lui: leur malignité va si loin, que quand une expression heureuse les

choque, parce qu'elle est nouvelle pour eux, quoique receue et employée

depuis long tems, ils condamnent tout l'Ouvrage. De sorte que les

Auteurs, plus jaloux de la matière, que du stile, aiment mieux faire un

bon Livre exprimé foiblement, que de risquer de lui donner la grace et

le feu qu'il pourroit avoir par un stile choisi. J'ai cru que je pouvois

sortir de cette circonspection servile, et qu'assuré par de longues

observations, je pouvois placer quelques termes, et quelques

expressions; sur tout dans une matière, où j'avois beaucoup de choses à

ménager, pour n'en pas rendre la lecture désagréable.

Les Caractères, les Conditions, les Matières ont leurs termes: le

Courtisan ne parle point, comme le Bourgeois; l'homme d'esprit, comme

l'homme commun; on ne rend point une avanture avec le stile du sérieux.

Tout cela forme de diférens langages que mon Censeur n'a point encore

étudiés, et il a pris pour égarement ce qui lui a paru nouveau.

Je ne puis m'empêcher de relever ces termes, _est-il de l'Académie_? Non

je n'en suis point, et je ne crois pas que jamais je mérite d'en être.

Mais a-t-il été interdit par quelque ordonnance, à tous ceux qui ne sont

pas de l'Académie, de cultiver la langue, de débarasser le stile de ces

ornemens étrangers qui le rendent confus, d'éviter l'École, d'imiter la

Nature, et même de hazarder un terme, une expression, si elle relève le

sentiment, ou la matière? Je ne pense pas que ce soit une nécessité

d'être de l'Académie pour choisir le meilleur, dont jusqu'à présent on

ne nous a point donné de règles assurées. Je suis donc en droit de le

chercher, comme un autre. Et si je me fais bien entendre au propre ou au

figuré; de manière que je conserve les caractères, et que j'évite le

languissant, le bas, et le superflu, je m'embarasse peu que l'on me

reproche la singularité. Car je déclare à mon Censeur que je ne suis

nullement scrupuleux, et que s'il se présente un terme expressif, qui

m'en épargne plusieurs, je l'emploie avec assurance, quand il a passé

dans les conversations des personnes qui parlent bien. _Concision_, dont

je me suis servi au commencement de cet article, ne sera pas sans doute

du goût de mon Censeur; mais lui-même qui se tient si fort à l'antique

n'a-t-il rien hazardé dans sa Critique? Et s'imagine-t-il que l'on eût

dit du temps de François Premier, _je me suis rabatu sur l'expression_,

pour _j'ai cherché ma satisfaction dans son stile_: que l'on eût employé

_les avantures qui offusquent la vie de Molière_ pour dire, _qui

empêchent que l'on ne trouve ses actions et ses sentimens_; que l'on eût

hazardé _s'écarter de la voie commune_, pour signifier _ne pas suivre

les règles ordinaires du stile_? C'est pourtant là du nouveau, que mon

Censeur a peut-être lâché par contagion, et qui me fait bien entendre

qu'il ne m'a repris que par passion, ou de commande: ou il me permettra

de lui dire qu'il ne sçait pas distinguer l'ancien d'avec le nouveau, le

hazardé d'avec le reçu dans le stile. Je me récrierai toujours contre

ces Juges, qui n'aïant qu'une légère connoissance de la langue,

s'imaginent que ce qui n'est pas à leur goût et à leur portée, n'est pas

bon: et que toutes sortes de sujets peuvent être traitez d'un stile

général.

Mon Critique ne vouloit point d'avantures dans la Vie de Molière; elle

en est offusquée; cela lui ôte, dit-il, la suite des Ouvrages de cet

Auteur, qui touchent le plus les Gens de lettres. Je n'ai pas écrit

seulement pour ces Mrs là; mais pour le Public qui veut avoir tout ce

qu'on peut lui donner. Cette Critique est un sentiment particulier, qui

en vérité ne mérite aucune atention. Et même je suis seur que si je

n'avois point mêlé mon Ouvrage, mon Censeur auroit esté le premier à se

récrier, et à dire: _Oh! l'ennuyeux livre! Molière a eu des avantures,

il falloit nous les donner, elles nous auroient divertis._ Mais le

Critique n'en veut point, quand on les lui présente: il fait l'homme

grave, quand on veut l'égayer. Molière ne l'intéresse pas dans son

Domestique; et avec un air de diférence, il dit qu'il se seroit bien

passé de sa vie, puisqu'elle ne touche point l'État. Je ne sçai si le

Public recevra ce sentiment; mais il est, ce me semble, bien

méconnoissant. Nous souhaittons toujours connoître ceux qui contribuent

à notre satisfaction, cette curiosité est une espèce de reconnoissance

que nous devons aux Personnes de probité et de mérite. Tout petit

qu'étoit Molière par sa naissance et par sa profession, j'ai rapporté

des traits de sa vie que les Personnes les plus élevées se feroient

gloire d'imiter; et ces traits doivent plus toucher dans Molière que

dans un Héros.

«Mais c'est cela même dont je me plains,» dit mon Censeur: «vous ne

m'avez point donné le beau de Molière; vous me l'avez représenté comme

un homme fort commun, par de petites avantures qui ne sont bonnes qu'à

amuser de petits Lecteurs. Ce n'est point là Molière; il a eu des Scènes

à la Cour: pourquoi ne pas nous en faire part? Pourquoi aussi ne nommez

vous pas les Personnes que vous mettez en action avec lui?»

J'ai représenté Molière dans son beau, comme dans son mauvais; mais j'ai

jugé à propos de faire paroître ses situations et ses sentimens, par ses

actions, pour atacher d'avantage ceux qui lisent. L'avanture du

Vieillard dans les _Précieuses_; celle du Chasseur dans les _Fâcheux_

sont de fortes marques de l'estime que la Cour et le Peuple avoient pour

lui. On doit reconnoître son penchant à faire du bien dans tout ce qui

se passe entre la Raisin, Baron, Mondorge, et Lui. Sa fermeté paroît

dans le temps que la Maison du Roi voulut se conserver le droit d'entrer

à la Comédie sans paier; son atention au succès de ses pièces dans celle

de Dom Quixote, et dans l'avanture de Champmêlé. On remarque sa présence

d'esprit, lorsque ses amis voulurent se noyer à Hauteuil, et qu'il

racommoda Mr de Chapelle avec son Valet. On voit les égards qu'il avoit

pour les Personnes élevées, dans la Scène du Courtisan extravagant. Il

fait voir sa sincérité dans celle du jeune homme qui vouloit se faire

Comédien; et ainsi de tous les autres faits que j'ai raportez, et qui

font connoître Molière dans son véritable caractère. Si mon Censeur ne

s'en est pas aperçu, ce n'est point ma faute; et s'il s'imagine que je

n'ai raporté tous ces traits que pour faire rire, il se trompe fort.

Je lui avoue que j'ai eu intention de ne point nommer quelques

personnes, et que j'ai passé légèrement sur de certains faits. Et c'est

là justement la Cour que mon Censeur demande avec tant d'empressement.

Mais à ma place il en auroit fait autant que moi; il a lui-même eu du

ménagement avec moins de raison, comme je le ferai remarquer dans la

suite. Quand même on me l'auroit permis, ce que je ne supose pas, il ne

me convenoit point d'exposer au Public des Personnes de considération à

qui je dois toutes sortes d'égards. Mais que mon Censeur lise mon

Ouvrage encore une fois, il y trouvera plus de choses qu'il ne s'en est

présenté à son imagination à la première lecture; et aux noms près, que

je ne lui donnerai point absolument, il verra que la Vie de Molière est

plus rassemblée qu'il ne pense.

J'aurois suffisamment satisfait par cette Réponse à la Critique que l'on

a faite de mon Livre, si je n'avois affaire à un Censeur difficile, du

moins il me paroît tel. Il m'a ataqué en détail; je vais lui répondre de

même.

Ma probité n'est pas assez bien établie chez lui, mon exactitude lui est

trop suspecte, pour croire que je lui aie donné la vérité. Mon Ouvrage

est broché d'après des Mémoires de Mr le Baron: donc il est mauvais;

donc il n'est pas véritable. La plaisante et injurieuse conséquence!

A-t-on jamais exigé d'un Historien des actes autentiques, des témoins

juridiquement entendus, pour prouver ce qu'il avance? A qui dois-je m'en

raporter qu'aux personnes qui ont vu, connu, et fréquenté Molière? Et

quelle certitude puis-je donner des soins que j'ai pris, pour découvrir

la vérité des faits, que mon honneur et ma réputation? Que cet Auteur

informe donc de mes moeurs avant que de me condamner. Mais il se

contredit à la fin de sa Critique. «Je crois, dit-il, que le tout

ensemble a coûté à l'Auteur; il a travaillé son Ouvrage avec autant de

soin que si c'étoit la Vie d'un Héros». Je ne l'ai donc pas broché,

comme il le prétend dans un autre endroit.

«Mais», ajoute-t-il, «Baron est son ami; seurement il a part à son

Ouvrage: il le loue trop légèrement; et il insulte trop les autres

Auteurs Comiques pour n'en être pas persuadé.» Donc encore mon Ouvrage

est mauvais et suspect. En vérité peut-on raisonner avec si peu de

retenue pour deux personnes qui n'ont rien fait à ce Censeur? Après

cela, dois-je prendre pour sincères les louanges qu'il me donne en

d'autres endroits?

Et bien soit, je suis ami de Baron: j'ai cela de commun avec beaucoup

d'honnêtes gens, et de personnes de considération. Je passe encore à mon

Censeur que Baron m'ait donné des mémoires. Mais à qui aurois-je pu

mieux m'adresser qu'à lui, pour connoître Molière? Il a toujours été

avec lui. Mon Critique a-t-il des preuves convainquantes de la mauvaise

foi de Baron, pour douter de ce qu'il peut m'avoir dit sur Molière? Mais

je lui déclare que Baron n'a pas plus de part à mon travail que

plusieurs autres personnes dignes de foi, qui m'ont fourni des mémoires.

Mais vous insultez Dancour, et plusieurs autres Auteurs, ajoute mon

Censeur, d'avancer hardiment que depuis Molière, personne n'a mieux

soutenu le Théâtre Comique que Baron. Si c'est là faire insulte à ces

Messieurs, qu'ils me donnent de leur façon deux pièces égales à la

_Coquette_, et à l'_Homme à bonnes fortunes_, je leur ferai réparation;

qu'ils me montrent deux traductions comiques aussi bien acommodées à

notre Théâtre que l'_Andrienne_, et les _Adelphes_, je passerai

condamnation de leurs plaintes. Mais, réplique mon Censeur, ces

_Adelphes_ sont tombés. Et bien je le veux, il est bien tombé d'autres

Pièces excellentes. Le _Misantrope_, l'_Avare_ de Molière ont eu le même

sort dans un tems où l'on alloit en foule au spectacle. Et à suivre la

règle de mon Auteur, si les Journaux ne lui imposent point pour juger

d'un Ouvrage, le Public ne m'impose point aussi pour juger d'une Pièce

de Théâtre. Son goût dégénère tous les jours: acoutumé depuis quelque

tems à des traits grossiers, il n'est plus susceptible de délicatesse.

On juge aujourd'hui avec prévention, avec caprice, avec ignorance. On

voit avec empressement un Ouvrage assez commun; on aplaudit foiblement à

un meilleur, on le néglige. Je n'ai point jugé des _Adelphes_ par

l'évènement; son quatrième acte m'auroit fait passer sur bien des

défauts. Ainsi lorsque j'ai dit que Baron étoit celui des Auteurs qui

avoit le mieux soutenu le Théâtre Comique depuis Molière, j'ai dit ce

que j'ai pensé, et ce que je pense encore sans préjugé; et je ne trouve

point mauvais qu'un autre soit d'un sentiment oposé, comme le fait mon

Censeur.

Sa Critique sur les paroles du grand père de Molière ne mérite pas que

je la relève; il se seroit bien passé d'appeler étourderie la chose du

monde la plus innocente et la plus commune. Mais je le dis encore, il me

reprend avec dessein, puisqu'il me conteste les faits les plus connus,

lorsqu'il dit que Monsieur le Prince de Conti ne voulut point faire

Molière son Secrétaire, et qu'il avance que l'avanture des personnes qui

voulurent se noyer à Hauteuil ne peut être vraie.

Pourquoi Monsieur le Prince de Conti n'auroit-il pas voulu employer

Molière dans son cabinet? N'avoit-il pas le mérite nécessaire pour cet

emploi? Le Prince trouvoit d'ailleurs dans Molière d'autres bonnes

qualitez qui lui auroient donné de la satisfaction et du plaisir; c'en

étoit assez pour le choisir. La profession de Comédien ne ferme point la

porte aux emplois honorables, comme mon Censeur se l'imagine. On voit

aujourd'hui un Comédien ocuper une des premières et des plus importantes

places auprès d'un Prince. N'en avons nous pas vu devenir Ingénieurs?

Cette profession n'étoit donc pas un obstacle à l'honneur qu'on vouloit

faire à Molière. Et d'ailleurs le choix d'un Prince efface tout.

Mon Auteur me reproche sans atention de la contradiction dans cet

endroit. Molière selon lui ne connaissoit pas assez la Cour pour refuser

avec de si bonnes raisons l'emploi qu'on vouloit lui donner; c'est

l'Auteur qui parle en sa place. Je suis très-fâché que mon Censeur ait

si peu réfléchi; j'aurois plus d'honneur de me deffendre contre lui. Car

peut-il n'avoir pas remarqué que Molière avoit depuis long-tems entrée

chez les Grands? Il avoit une Charge et une Profession qui la lui

donnoient: il avoit fait le voyage de Narbonne à la suite de Louis XIII.

En voilà bien assez pour connoître la Cour; et je doute que mon Censeur

la sçache aussi bien que Molière la savoit dès ce tems-là. Mais mon

Critique n'y pense pas: croit-il de bonne foi que j'aurois hazardé des

faits de cette nature, sans en être bien informé? Il me permettra de le

dire, il a fait son petit Ouvrage un peu légèrement. A l'entendre

parler, je suis un étourdi, un présomptueux, un imprudent. Et moi je le

trouverois fort sage s'il n'avoit rien dit.

A l'égard de l'avanture d'Hauteuil, qu'il prenne la peine d'aller dans

ce vilage, il y trouvera encore de vieilles gens qui en ont été les

témoins; et qui lui diront que les Acteurs de cette avanture étoient des

personnes de qualité qui vouloient se noyer de compagnie avec Mr de

Chapelle, et avec un quatrième dont le nom ne mourra point chez les gens

de plaisir.

«Je rencontre encore,» dit l'Auteur de la Critique, «une contradiction

dans la Vie de Molière. L'Auteur lui fait dire en Languedoc qu'il est

passable Auteur: il lui fait souhaiter de venir à Paris, parce qu'il se

sentoit assez de forces pour soutenir un Théâtre Comique: et lorsqu'il y

est, il se défie de lui mal à propos, puisque c'est après avoir plu au

Roi.»

Mon Censeur prend avantage de tout, il ne néglige rien pour m'ataquer:

je ne le trouve pourtant pas plus fort en cette ocasion que dans les

autres; car seurement il n'y a point de contradiction dans les paroles

et dans les situations de Molière. Il sçavoit par son expérience que le

Public de Paris n'étoit pas aisé à gagner dans un tems, où il y avoit

des Auteurs et un goût pour lesquels il étoit prévenu. Il sçavoit que ce

Public ne jugeoit pas avec autant de discernement que Sa Majesté. Il

avoit à soutenir la réputation qu'Elle lui avoit déjà établie par son

approbation: trois raisons qui dévoient également donner de l'inquiétude

à Molière. D'ailleurs nous avons toujours beaucoup de suffisance pour

tout entreprendre; mais au moment de l'exécution nous tremblons

naturellement. Molière se trouva dans cette situation à l'instant qu'il

eut à établir sa réputation, ou à la détruire par son coup d'essai. Où

est donc la contradiction dans cet endroit de mon Livre? Au contraire

j'y trouve, ce me semble, la nature à découvert.

Mon Censeur fait ce qu'il peut pour me faire des ennemis. Il me commet

avec les Auteurs, avec les Comédiens. Mais avant que de l'essayer il

devoit plus observer mon expression; car je n'ai point dit qu'avant et

après Molière les Auteurs n'avoient donné que de mauvais Ouvrages. Voici

mes termes: _Courage, courage, Molière_, s'écria ce Vieillard, à la

représentation des _Précieuses_, _voilà la bonne Comédie. Ce qui fait

bien connoître que le Théâtre Comique étoit alors négligé: et que l'on

étoit fatigué de mauvais ouvrages avant Molière, comme nous l'avons été

après l'avoir perdu_. Mon expression n'exclud point, comme celle de mon

Censeur, les bonnes pièces de ma proposition. Je parle indéfiniment des

mauvaises, qui sont en assez grand nombre, pour que je puisse m'en

plaindre, sans nommer les Auteurs: et je m'en raporte sur cela au

jugement du Public, quoique nous ne soyons pas toujours d'acord sur cet

article.

L'Auteur de la Critique est du moins autant ami des Comédiens, qu'il

prétend que je le sois de Mr le Baron; il s'épuise pour les défendre,

comme si je les avois ataqués personnellement. Mais ne trouvera-t-on

point étonnant que mon Critique, qui paroît avoir de l'esprit, s'efforce

d'abaisser Molière par sa naissance, par sa profession, par sa conduite,

et par ses sentimens; qu'il méprise Baron, qu'il en veuille à sa

sincérité, deux hommes illustres cependant chacun en son genre; et qu'il

prenne si fortement le parti des restes de leur troupe? Comment! à lire

les expressions de mon Censeur; quand j'aurois parlé peu

respectueusement d'une Compagnie supérieure, je ne serois pas plus

criminel! Mais j'ai dit, que Molière ne reconnoîtroit pas ses Pièces

dans le jeu d'aujourd'hui. Et bien soit, je l'ai dit, je ne m'en dédis

point: c'est le sentiment du Public; c'est celui même de chacun des

Comédiens en particulier; peut-on m'empêcher de dire que c'est aussi le

mien? «C'est bien à vous», ajoute mon Censeur, «à parler de ce métier

là; vous qui sur ma parole en ignorés les principes, quoique dans votre

Livre vous nous ayez étalé fastueusement de grands mots, pour nous faire

entendre que vous y étiez un habile homme. Cette Profession», dit-il

encore, «a-t-elle d'autres règles, que le bon sens, une belle voix, et

de beaux gestes?»

Et c'est justement cela dont je me plains: point de bon sens, point de

voix, point de gestes, point de conduite dans le jeu d'aujourd'hui. Mais

avant que j'entre dans le détail de ma proposition, je déclare que je

n'en veux qu'à l'Acteur en général; et que je sais distinguer, et celui

qui exécute bien, et même les jours qu'il doit être applaudi, et les

rôles qui lui conviennent.

Je répons donc avec assurance à mon Censeur qu'il n'entend point cette

partie de la Rhétorique qui regarde l'action, de la manière dont il en

parle; et je veux bien l'instruire, pour repousser son insulte.

Le Comédien doit se considérer comme un Orateur, qui prononce en public

un discours fait pour toucher l'Auditeur. Deux parties essentielles lui

sont nécessaires pour y réussir: l'accent et le geste. Ainsi il doit

étudier son extérieur, et cultiver sa prononciation, pour savoir ce que

c'est que de varier les accens, et de diversifier les gestes à propos,

sans quoi il ne réussira jamais. D'où vient que nous voyons des Acteurs,

qui semblent tranquiles, quand ils contestent; en colère, quand ils

exhortent; indifférens quand ils remontrent; et froids quand ils

invectivent? C'est là ce qu'on appelle communément, ne pas savoir, ne

pas sentir ce que l'on dit; n'avoir pas d'entrailles.

Je conviens qu'une voix sonore, et une flexibilité de corps, que nous

tenons de la nature, donnent un grand avantage à l'Acteur. Mais il y a

des règles pour les conduire, selon les parties qui composent la Pièce,

selon les passions qui y règnent, selon les figures qui l'embellissent,

selon les personnages qu'on introduit sur la scène. Que l'Acteur lise

les préceptes qu'on nous a donnés sur la déclamation, qu'il les exécute,

il touchera le Spectateur. Il ne m'est pas permis de faire un Livre pour

les lui détailler, j'ennuyerois mon Lecteur: mais je puis reprocher à

mon Censeur qu'il ne les connoît pas, puisqu'il n'a point remarqué que

la plupart des Comédiens ne les observent point. On trouve presque

toujours au spectacle les rolles mal distribués: des voix ingrates qui

ne peuvent fournir dans les mouvemens; de glapissantes, dès qu'elles

s'élèvent; de foibles, qui ne se font point entendre; de trop claires,

qui n'imposent point, et qui ne peuvent varier dans la passion; des

Acteurs qui sans raison précipitent leur voix, par hémistiche, et qui

font perdre la moitié de ce qu'ils disent: défaut qui s'est glissé au

Théâtre depuis quelques années. Peu atentifs à leur jeu, ils expriment

souvent l'emportement, comme la tendresse; le récit, comme le

commandement: en un mot ils ne daignent pas sortir du ton qui leur est

naturel pour entrer dans la passion. Ils ne négligent pas moins leurs

gestes. Il y en a qui en ont de lents, d'autres de précipités;

quelques-uns en ont de rudes, quelques autres d'affetés, et souvent mal

ménagés, faute d'étudier le sens de l'Auteur. Toute leur science,

disent-ils, est de bien observer la ponctuation. Mais avons-nous des

points pour toutes les passions, pour toutes les figures? Nous ne

connoissons que les points fermés, les points d'admiration, et ceux

d'interrogation. Ils ne suffisent pas même pour la lecture.

Un bon Acteur doit scrupuleusement observer la quantité; mais qu'il

évite le chant avec soin. Il doit ménager son haleine; de manière qu'il

ne la reprenne jamais dans un sens interrompu, afin de conserver

l'atention du Spectateur. Qu'il la suspende en s'arrêtant à ces termes

qui font les transitions et les liaisons, plutôt qu'à la ponctuation qui

les précède; c'est un agrément qui a toujours son effet. C'en est un

aussi de ménager à propos des silences dans les grands mouvemens, comme

on le fait dans la musique. Le repos à la rime, ou à la césure, si la

ponctuation n'y oblige, confond le sens de l'Auteur. Un Acteur ne doit

point appuyer sur les termes, mais sur l'expression entière; et

remarquer le mot qui détermine la pensée afin de l'élever un peu plus

que les autres. On est désolé d'entendre des Acteurs qui poussent leur

voix, comme des possédés, en prononçant, par exemple, un adjectif, et

tomber du moins à l'octave en proférant son substantif: au lieu

d'entraîner le Spectateur insensiblement, par degrés conjoints, s'il

m'est permis de parler ainsi, jusqu'au terme qui doit lui faire sentir

la pensée que l'on exprime. C'est là un des plus séduisants moyens de

toucher l'Auditeur; mais peu de personnes savent l'exécuter. Il faut

encore une grande habitude pour donner à sa voix les inflexions qui

conviennent; une bonne poitrine, pour la ménager; beaucoup de jugement,

pour découvrir le sens de l'Auteur; et donner, s'il est possible, à son

Ouvrage plus d'esprit qu'il n'y en a voulu mettre.

Toutes ces observations, et les règles que l'on trouve dans les livres

qui ont traité de la déclamation, exécutées grossièrement, font le

Comédien. Quand on les met en usage noblement, avec facilité, avec

délicatesse, c'est ce qui constitue l'Acteur. Car je mets une grande

différence entre l'un et l'autre. Celui-là anime son action, comme un

Artisan commun fait son métier; celui-ci, maître de sa matière, donne à

son jeu tout le vrai, toute la délicatesse que la nature exige.

Mais, diront quelques Lecteurs indifférens, voilà bien sérieusement

répondu à une foible Critique! On est aisément piqué, quand on est

traité d'ignorant: je n'ai pu tenir contre l'envie que j'avois de faire

retomber ce reproche sur mon Censeur.

Je souhaite en avoir assez dit pour qu'il puisse comprendre que les

principes de l'Orateur, qui prononce en public, sont communs à la Chaire

et au Théâtre; et qu'ainsi Mr de Chapelle ne parloit point tout-à-fait

comme un extravagant, lorsqu'il dit que le fils de l'Avocat, qui vouloit

se donner au Théâtre, feroit un vol au public, s'il ne se fesoit

Prédicateur, ou Comédien. J'avoue qu'il y a dans ces paroles un air de

libertinage et d'impiété, qui révolte; se faire Prédicateur, ou se faire

Comédien sont deux choses qui ne peuvent se mettre dans une même balance

que par des gens qui n'ont aucun sentiment de Religion; mais cependant

il ne laisse pas d'être vrai que la vue générale de ces deux professions

si opposées, est la même: c'est de toucher celui qui écoute. Et c'est si

bien la même exécution, qu'un bon Prédicateur doit exceller dans le

récit d'une Pièce de théâtre; et ainsi du contraire, suposant à l'un et

à l'autre une connoissance égale des principes, et les mêmes

dispositions.

Mais, me dira mon Critique, votre Molière ne sçavait point tout cela;

vous dites vous-même qu'il n'eut point de succès dans le tragique: et

toutes ces belles règles que vous venez de donner ne conviennent point à

l'Acteur Comique.

La Tragédie est une représentation grave et sérieuse d'une action

funeste qui s'est passée entre des personnes élevées au-dessus du

commun. Pour réciter cette action, il faut avoir la voix grave, noble,

sublime; et prononcer d'un ton proportionné à l'élévation des personnes

qu'on met sur la Scène, et aux passions que l'on représente, ou que l'on

veut inspirer. La nature avoit refusé à Molière les dispositions

nécessaires pour ce genre d'action; mais comme homme d'esprit et d'étude

il en connoissoit les règles.

La Comédie est une représentation naïve et enjouée d'une aventure

agréable entre des personnes communes; à quoi tout auteur honnête homme

doit ajouter la douce satire pour la correction des moeurs. Cette action

demande une voix ordinaire, mais agréable, et un ton moins élevé, parce

que la passion, le caractère, le sentiment qu'on exprime appartiennent à

des personnes communes. Mais dans l'un et dans l'autre genre de

déclamation, on observe les mêmes principes pour conduire sa voix et ses

gestes. Molière pouvoit exécuter cette action, parce qu'elle étoit à sa

portée, et il avoit l'art de la faire exécuter. _Molière_, dit Mr de

Furetière, _savoit bien faire jouer ses Comédies._ Il y a donc de

l'intelligence, des règles à faire représenter une Comédie? Autrefois

les Comédiens les recevoient des Auteurs qui leur confioient la

représentation de leurs pièces; mais aujourd'hui ces Auteurs seroient

très-mal receus à leur donner l'esprit d'un rolle. J'ennuierois sans

doute le Lecteur de pousser plus loin cette matière; en voilà assez pour

faire connoître que mon Censeur a eu tort de se récrier si fortement sur

ce que j'ai dit du jeu d'aujourd'hui par rapport à celui d'autrefois.

On est surpris que Mr Racine dans ses commencemens, car dans la suite

il ne l'auroit pas fait, s'engageât à fournir un Acte de Tragédie par

semaine, et que Molière le lui eût demandé. Mais quand on fera réflexion

que celui-ci connoissoit déjà les dispositions extraordinaires que Mr

Racine avait pour la Poësie, qu'on lui donnoit un plan tout fait, qu'il

n'avoit qu'à versifier, et que c'étoit un Poëte naissant plein de feu,

on ne sera point étonné de ce que j'avance. Mr Scarron nous dit dans

l'Épitre dédicatoire du _Jodelet Maître Valet_, qu'il ne fut que quinze

jours à faire cette Pièce. Après cela doit-on s'étonner que l'on puisse

faire un Acte en huit jours? Ou du moins qu'un jeune Poëte

l'entreprenne?

L'Auteur de la Critique charge si souvent sur Baron, que je ne fais

point de doute qu'il ne lui en veuille personnellement. Il prend de là

ocasion de désapprouver l'Histoire de l'Épinette: Elle est, dit-il, hors

de mon sujet. Eh! je l'ai dit avant lui; j'ai demandé grace pour ce

petit Épisode; j'ai dit que je ne le donnois que parce qu'il me

paroissoit plaisant. N'en est-ce pas assez pour me justifier?

Le détail qui regarde Baron ennuie mon Censeur, ce sont des choses

communes: Molière est petit avec Baron. Je conviens qu'à la première

lecture faite sans réflexion, on peut me reprendre sur cet article; mais

pour peu que l'on fasse atention que je n'ai raporté ces petites

particularitez, que pour relever les grands traits qui les terminent,

pour faire voir que Molière entroit dans le commun du commerce d'estime

ou d'amitié, comme dans le plus sérieux: on ne me condamnera peut-être

pas aussi sévèrement que l'a fait mon Censeur, qui tranche si fort du

grand homme par la supériorité de ses expressions, que je doute que ses

sentiments et sa conduite y répondent: mais il est peu d'acord avec

lui-même: car tantôt il s'abaisse jusqu'à vouloir toute la Vie de

Molière, il daignera la lire; tantôt il n'en veut que les beaux traits,

le reste le révolte; tantôt il se déclare le Protecteur, le Panégyriste

des Comédiens; tantôt il ne veut point en entendre parler, ils sont au

dessous de lui. Dans un endroit il me reprend de n'être pas sincère, de

suprimer des faits; dans un autre il trouve mauvais que je dise la

vérité. Il auroit voulu que je n'eusse rien dit du mauvais ménage qui

étoit entre Molière et sa femme, que je n'eusse parlé de Mr de

Chapelle, que lors qu'il étoit à jeun: c'est-à-dire que mon Censeur

auroit voulu l'impossible; ç'auroit été sans raison tomber dans le

défaut qu'il me reproche un moment après.

Je n'ai pas, dit-il, donné tout ce que je savois de la Comédie du

_Tartufe_; on s'en plaint par tout. Mais lui qui en sait tant de choses,

que ne les disoit-il? Que ne recueilloit-il des Mémoires, pour me

reprendre à bon titre? je serois ravi qu'il eût informé le Public mieux

que je ne l'ai fait. Mais je le vois bien, c'est ici que mon Censeur a

de la prudence, malgré lui-même; il n'a eu en veue que d'intéresser les

autres, sans se commettre. J'ai dit sur cette Pièce ce que l'on devoit

dire: et mon Censeur, qui étale souvent de si beaux sentiments, a

mauvaise grace de me demander des traits de Satire, qui n'ont nulle

apparence de vérité. Veut-il que je pénètre dans l'intérieur de Molière,

pour savoir si Mr N. et Mademoiselle N. sont les originaux du _Tartufe_?

Est-il à présumer qu'il l'ait jamais dit? «C'est le Public qui a fait

son aplication, donc la chose est vraie»: la conséquence n'est pas

juste. Ces caractères généraux peuvent s'apliquer à tant de sujets, que

l'on peut aisément se tromper. Je l'ai examiné avec plus de soin que mon

Censeur, j'ai vu que cela étoit vrai.

En vérité je ne saurois comprendre l'Auteur de la Critique, je ne puis

le définir. Il fait l'honnête homme, et il veut que de sang froid je

nomme une personne, illustre, dit-il, aujourd'hui, qui chaussa autrefois

Molière si étourdiment à l'envers. Ou l'Histoire qu'il nous fait de ce

grand-Homme est vraie, ou elle ne l'est pas. Si elle est vraie, quel

ornement son nom auroit-il donné à mon Livre, où je ne parle ni de

Méchaniques, ni de Finances? Si elle ne l'est pas, c'eût été le

calomnier. Mais la belle morale que mon Censeur débite à cette occasion,

est inutile pour moi; car je lui déclare que je ne connois point son

Provençal, et que les rares qualitez qu'il lui donne me le font encore

plus méconnoître; car je m'en raporte beaucoup plus au jugement de

Molière, qui étoit Connoisseur, qu'à tout ce que le Censeur nous dit de

son Héros; et pour lui faire voir que je n'y entends point finesse,

qu'il le nomme, je veux bien être chargé de la confusion de l'avoir mis

sur la Scène dans la Vie de Molière, suposé que je n'aie pas raporté la

vérité.

Je lui en passe une très constante: je lui avoue de bonne foi que la

défense du _Misantrope_ est peut-être le meilleur Ouvrage de celui qui

l'a faite; mais le bon a ses mesures diférentes, suivant les personnes

qui en jugent, et selon les rapports que l'on en fait. Mon Censeur

compare cette défense si heureusement pour la faire valoir, que je ne

puis disconvenir qu'il n'ait raison. Cependant il auroit pu se dispenser

de faire tant de bruit pour si peu de chose; je raporte un fait de la

Vie de Molière; je ne suis point garand de l'effet qu'il doit produire.

Mon Censeur s'est fâché à cette ocasion; il est aisé à irriter; et je

n'ai point d'autre satisfaction à lui donner sur cet article que de ne

lui point répondre, c'est une question décidée dans le public depuis

longtems.

A entendre parler l'Auteur de la Critique avec son ton décisif, on doit

le prendre pour un bel esprit. La conversation de Bernier avec Molière

est plate. Et bien j'ai eu intention de la faire telle pour peindre le

travers d'un Voyageur, Philosophe bien plus. L'avanture du Minime l'a

réjoui; j'ai eu en vue de réjouir; si je n'y avois pas réussi, ce seroit

un sujet de me reprendre. Ce Censeur croit-il que j'aie travaillé sans

dessein, et que j'aie atendu à m'en former un après le jugement du

Public? Non, j'ai taché de prévenir le Lecteur par mes expressions, et

de l'amener au sentiment qu'il devoit avoir sur chaque trait de la Vie

de Molière. Je ne me plains point du succès. Mon Censeur, quelque sévère

qu'il soit, me rend un peu de justice, mes fautes ne l'aveuglent point,

il me donne des louanges qu'il ne m'est pas permis de répéter, mais dont

je lui dois des remercimens si elles sont sincères; car je lui avoue

ingénument que je ne le crois pas de mes amis, et que sans l'impression,

qui ne souffre plus d'invectives, il m'auroit encore moins ménagé.

L'amitié de Molière pour Chapelle l'étonne. «Puisque celui-ci,» dit-il,

«convenoit si peu à l'autre, pourquoi ne se séparoient-ils pas? Peut-on

conserver une amitié si discordante?» Mais mon Censeur examine peu; je

suis toujours obligé de le dire. Il confond le bon coeur avec les

manières. Celles de Chapelle et de Molière ne s'acordoient pas à la

vérité; mais ils se connoissoient intérieurement pour des personnes

essencielles, et ils essayoient à tous momens de se convertir l'un pour

l'autre. Combien voyons nous de gens qui s'aiment, et qui se grondent

continuellement! Il n'y a donc point là de quoi s'étonner, pour peu que

l'on connoisse le monde. C'est même l'amitié bien souvent qui cause ces

petites altercations familières, qui ne font que la réveiller. Je puis à

mon tour reprocher à mon Critique que Baron lui tient trop au coeur.

Comment! il en parle plus souvent en mal, que je n'en ai parlé en bien!

Quelle mauvaise plaisanterie il en fait à l'ocasion de Chapelle! Je

trouve mon Censeur si petit en cet endroit que je l'abandonne au mépris

du Public, sur cet article.

Il est fort éveillé sur tout ce qui peut abaisser mon Ouvrage; car il ne

raconte l'avanture de la Personne qui fut demander conseil à Roselis

pour se faire Comédien, que pour acuser indirectement la mienne de

fausseté. Mais ce fait est connu de trop de personnes pour être ignoré;

et je doute fort, de la vérité du sien.

C'est à ce sujet que le Critique s'épanche en faveur des Comédiens. Cet

Auteur qui veut tout, jusques aux noms des personnes, ne trouve pourtant

pas bon que j'aie fait parler Molière contre la Troupe, et suposant que

le fait soit véritable, il est de sentiment, que je devois sauver de

pareilles véritez à de si honnêtes gens. «J'en ai bien,» dit-il,

«épargné à d'autres qui ne les valent pas.» Si je discutois cette

proposition, je ne sçai si mon Censeur, et ses bons amis, y trouveroient

leur compte. Mais n'aïant rendu que les paroles de Molière en cette

ocasion, qu'il aille lui en faire ses plaintes en l'autre monde.

Cependant je ne puis m'empêcher de faire remarquer au Lecteur le travers

de mon Critique; qui trouve à redire que je n'aie pas nommé des

Personnes de considération, et qui veut que je ménage les Comédiens, que

je n'ai pas même ataqués personnellement ni en général; c'est Molière

qui parle encore une fois. En mon particulier je reconnois ces Mrs là

pour de fort honnêtes-gens; ils ont de l'esprit, de la conduite, jusqu'à

de la vertu, puisque mon Censeur le veut. Mais Molière les connoissoit

mieux que moi. Cependant il y en a dans la Troupe que j'estime fort, et

si les autres leur ressemblent tous, le Public est injuste de se

plaindre d'eux si souvent.

Mon Critique, qui se fait tant ami de la sincérité, trouve encore

mauvais que j'aie fait voir les foiblesses de Molière. Pourquoi, dit-il,

faire rire le Lecteur en lisant la Vie d'un Homme si grave? Que de

contradiction, dans les sentimens de ce Censeur! Il les oublie d'un

moment à l'autre; et bien sérieusement je ne sais pas pourquoi il lui a

pris phantaisie de critiquer mon Livre avec si peu de précaution, avec

si peu de conduite. Je ne lui trouve de la raison que quand il me

demande un détail plus étendu sur les Pièces de Molière; je sais que

cela auroit fait plaisir au Public; et peut-être lui donnerai-je cette

satisfaction.

Mon Censeur n'est plus le même, quand il parle du Courtisan extravagant,

il manque de goût. «Cela,» dit-il, «n'est pas bon dans un Livre; c'est

un morceau de Pièce tout fait pour le Théâtre.» Mais il n'a pas remarqué

que cette avanture auroit été plate, si je n'avois mis le Courtisan en

action, si je n'avois peint son caractère par ses expressions, que je

n'aurois pu employer dans un simple récit. Et je ne sais pas où mon

Censeur a vu établi en règle, qu'il soit deffendu de mettre de l'action,

et du caractère dans un Livre; c'est le plus seur moyen de plaire, et

d'atacher à la lecture.

Voici un grand article; il y est parlé de de Mr Baile; mon petit

Critique voudroit bien mettre un si grand homme de son côté. Je suis un

effronté de ne pas m'en raporter à ce qu'il a dit de Molière et de sa

femme dans son _Dictionnaire critique_. C'est un Auteur grave qui a

parlé, donc ce qu'il dit est véritable. J'honore parfaitement Mr Baile,

et je connois peut-être mieux la vaste étendue et la solidité de son

génie, que mon Censeur ne la connoît; mais je ne veux point être

l'esclave de ses sentiments sans les examiner. Et lui-même qui par ses

profondes lectures, par ses sages raisonnemens, veut nous débarasser de

tous préjugés dans une bagatelle, a donné celui du Public au sujet de

Molière. Il devoit observer à la simple lecture, que l'Ouvrage qu'il

cite à son ocasion, comme vrai, déshonoroit la mémoire d'un Auteur

illustre; comme faux, fesoit tort au jugement de l'Auteur du

_Dictionnaire_. Mais peut-on s'y méprendre? Ne dévelope-t-on pas

aisément la malignité d'un Auteur aux expressions, à la conduite de

l'Ouvrage, aux intérests qui y sont répandus? Ainsi, dût Mr Baile le

trouver mauvais, je ne saurois lui passer d'avoir donné du poids à un

indigne Ouvrage fait contre la réputation d'un des grands hommes de

notre tems.

Comment! dira peut-être mon Censeur, comme vous parlez de Molière, il

semble que ce soit un Héros! Que ce Critique lise, je vais lui fermer la

bouche par un trait de la Vie de cet Auteur, qui n'est pas venu jusqu'à

moi avant l'impression. Monsieur le Prince deffunt, qui l'envoyoit

chercher souvent pour s'entretenir avec lui, en présence des personnes

qui me l'ont raporté, lui dit un jour: «Écoutez, Molière, je vous fais

venir peut-être trop souvent, je crains de vous distraire de votre

travail; ainsi je ne vous envoierai plus chercher, parce que je sais la

complaisance que vous auriez pour moi; mais je vous prie à toutes vos

heures vuides de me venir trouver; faites-vous annoncer par un

Valet-de-Chambre, je quitterai tout pour être avec vous.» Lorsque

Molière venoit, le Prince congédioit ceux qui étoient avec lui, et il

étoit des trois et quatre heures avec Molière; et l'on a entendu ce

grand Prince en sortant de ces conversations, dire publiquement: «Je ne

m'ennuie jamais avec Molière, c'est un homme qui fournit de tout, son

érudition et son jugement ne s'épuisent jamais.» Je ne crois pas que mon

Censeur veuille rabattre du sentiment d'un Prince qui jugeoit si

seurement de toutes choses. Et cependant, c'est ce même Molière dont mon

Critique ataque les connoissances et la conduite. Mais plus, il n'y a

pas un an que le Roi eut ocasion de dire qu'il avoit perdu deux hommes

qu'il ne recouvreroit jamais, Molière et Lulli. Ces paroles assurent la

réputation et le mérite de Molière contre la malignité du Censeur.

Le récit que je fais de la mort de cet Auteur ne lui plaît point; il est

rempli de trop petites circonstances pour son esprit supérieur. Il n'y

en a pourtant pas une que j'aie mise sans dessein; quand il entre dans

la loge de Baron, il paroît qu'il a plus d'atention au succès de sa

Pièce, qu'à l'état violent où il étoit: il refuse en homme d'esprit de

prendre les bouillons de sa femme, parce que les choses, dont ils

étoient composés, auroient pu abréger les moments qui lui restoient à

vivre. S'il satisfait l'envie qu'il avoit de manger du fromage de

Parmesan; c'est qu'il sentoit bien que le régime lui étoit inutile

alors, puisqu'il avoit dit l'après-dînée à sa femme qu'il finissoit. Les

Soeurs Religieuses, qui l'assistèrent à la mort, font connoître qu'il

fesoit des charités. J'ai laissé tout cela à penser au Lecteur; mais mon

Censeur ne pense point, et s'en tient au premier sens des termes; il

faut tout lui dire pour qu'il le sente. Si l'on prenoit toutes les

petites circonstances que j'ai raportées de la mort de Molière, comme il

les a prises, j'avoue que ce ne seroit pas le plus bel endroit de mon

Livre; mais tout le monde n'a pas jugé comme lui, et elles ont du moins

servi à détromper le Public de ce qu'il pensoit sur cette mort: c'étoit

la principale fin que je m'étois proposée.

Quant à ce qui se passa après que Molière fut mort, je laisse à mon

Censeur de nous le donner. Aparemment qu'il en est bien informé,

puisqu'il avance qu'il y auroit de quoi faire un Livre fort curieux.

J'ai trouvé la matière de cet ouvrage si délicate et si difficile à

traiter, que j'avoue franchement que je n'ai osé l'entreprendre; et je

crois que mon Critique y auroit été aussi embarrassé que moi: il le sait

bien; mais il a été ravi d'avoir cela à me reprocher. Je ne dois

pourtant pas me plaindre de lui: «D'autres pourroient,» dit-il, «trouver

plus que moi à redire à la Vie de Molière; je ne donne que ma pensée. A

tout prendre néanmoins cet Ouvrage pourroit avoir le plus grand nombre

de son côté; il amuse les petits Lecteurs; il y a des aventures qui font

rire: il y a des noms en blanc, cela excite la curiosité, et fait bien

souvent le mérite d'un Livre. Pour moi,» ajoute-t-il, «débarassé de tout

préjugé, je n'ai pas trouvé la Vie de Molière dans cet Ouvrage;

l'expression ne m'a point dédommagé, elle est trop hardie. Pourquoi

l'Auteur ne choisit-il pas d'autres sujets pour travailler? il

réussiroit, il a de la disposition.» Voilà parler en Maître: l'Académie

en corps ne décideroit pas si fièrement. C'est dommage que mon Censeur

se soit contredit tant de fois dans sa Critique, qu'il ait des

sentiments si oposés à ceux du Public, qu'il prenne si souvent à gauche:

avec ses grands termes et ses belles expressions il se seroit fait une

réputation d'homme d'esprit à mes dépens. Mais je me flate, sans trop

présumer de mon Ouvrage, que puisque le Public a daigné souffrir et

agréer mon travail, qu'il prendra ma deffense: non que je présume

absolument avoir bien travaillé: mais mon Livre n'est point, ce me

semble, aussi méprisable que mon Censeur le représente. Je lui ai

pourtant une obligation essencielle; il lui a donné un agrément de plus:

il est de l'essence des bons Livres d'avoir des Censeurs. Celui qui

m'ataque ne doit pas se plaindre de moi; je l'ai, ce me semble, assez

ménagé, pour ne plus craindre les traits de sa vivacité, dont il me

menace à la fin de sa Critique, au cas que je repousse très-fortement

les coups qu'il m'a portés. Ils ne sont pas assez rudes pour avoir

recours à l'insulte; et je ne suis pas de caractère à m'en servir, quand

je me croirois bien battu. Tout ce dont je suis fâché c'est de n'avoir

pu découvrir qui est mon Censeur; je lui aurois rendu des devoirs

d'honnêteté que sa personne auroit peut-être exigés; mais à juger de lui

par son ouvrage, je ne puis me dispenser de dire qu'il a de l'esprit, et

qu'il écrit bien; mais qu'il a peu d'ordre et de retenue.

La Vie de M. de Molière Réimpression de l'édition originale (Paris, 1705) et des pièces annexes · 第 11 / 17 题