AVANT-PROPOS

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LA VIE

DE

Mr de Molière

PAR

J.-L. LE GALLOIS, Sieur de GRIMAREST

_Réimpression de l'édition originale (Paris, 1705)

et des pièces annexes_

Avec une Notice

Par A. P.-MALASSIS

Et une figure dessinée et gravée à l'eau-forte

Par AD. LALAUZE

[SCIENTIA DUCE--I.L.]

PARIS

_Isidore LISEUX, Éditeur_

Rue Bonaparte, nº 2

1877

[Illustration: Ad. Lalauze del. et sc. Imp. A. Salmon.

... de sorte que cette jeune personne se détermina un matin de s'aller

jetter dans l'apartement de Molière (_Page 36_).]

AVANT-PROPOS

De tous les biographes de Molière, Grimarest se trouve encore avoir le

plus fait pour sa mémoire. Si son oeuvre, pendant plus d'un siècle et

demi, a figuré, de préférence à toute autre, en tête des meilleures

éditions de notre grand comique, ce n'est vraiment que justice.

Bien que démodée, peut-être reste-t-elle la seule qui vaille, non pour

les lettrés et les érudits, mais bien pour cette foule sans cesse

renouvelée et en marche, sans cesse montante, où tout lecteur nouveau en

est un pour Molière. Le goût de son théâtre est comme un niveau

intellectuel auquel la masse de la nation aspire, et que le très-petit

nombre croit utile ou même possible de dépasser. Et c'est pour cela

qu'entre ses diverses biographies, sans en excepter celle de Taschereau,

d'un si louable effort, mais déjà de trop d'étendue et de surcharge,

celle-ci, avec des rectifications en forme de notes, serait à maintenir

dans les éditions destinées au public ascendant, au grand public.

Sa valeur et son intérêt persistent surtout dans la partie anecdotique

qui fut, à sa date, au moins une nouveauté. On n'avait encore vu traiter

de la sorte, avec ce soin, cette complaisance, cette insistance

apologétique, que des princes ou des religieux, des chefs ou des

pasteurs de peuples, des personnages d'institution et d'ordre divins. Le

récit de la vie de ce génie si profondément humain, rien de plus

qu'humain, qui dans ses actions privées faisait sans cesse honneur à

l'homme, à plaindre dans ses faiblesses, excusable dans ses défauts, fut

comme un scandale auquel l'esprit public s'associa vite, dont en quelque

façon il se chargea.

C'était en 1705. Avancé de quelques années, le livre n'eût pas eu le

même à-propos ni rencontré le même accueil. La _Lettre critique_

attribuée à de Visé[1] expose sans ambages les scrupules et les préjugés

des générations antérieures, et du monde officiel, auxquels il avait

encore à se heurter.

Ils se résument en ceci, que Molière, homme de profession «ignoble,»

réserve faite de ses talents de comédien et d'auteur comique, ne pouvait

être proposé comme un modèle ou un exemple, et que l'ouvrage et son

«héros» dérisoire s'adressent à la foule, aux gens de peu, de rien.

C'était, en effet, pour ce public que Grimarest avait travaillé, et la

pleine conscience de son effort littéraire, ou mieux de sa visée morale,

paraît assez dans sa _Réponse_, où se montre aussi, sous des formes

encore soumises et respectueuses, la liberté d'esprit d'un écrivain à la

suite de Fontenelle, habitué des _Entretiens sur la pluralité des

mondes_ et de _l'Histoire des oracles_: «Oui, dit-il, tout petit

qu'étoit Molière par sa naissance et par sa profession, j'ai rapporté

des traits de sa vie que les personnes les plus élevées se feroient

gloire d'imiter, et ces traits doivent plus toucher dans Molière que

dans un héros.» Et il énumère longuement les actes de générosité, de

bonté, de fermeté, de droiture de ce héros d'un nouveau genre, de son

héros, en y mêlant des témoignages de l'estime universelle qu'il

inspirait, et aussi, par habitude de déférence, des preuves de son

respect pour les puissances établies. La conclusion, en douceur, est que

tous ces traits n'ont pas été rassemblés par lui pour le simple

amusement du public.

Notons en passant que Grimarest avait eu Fontenelle lui-même pour

censeur, et comme on le verra plus loin, celui-ci s'intéressait à

l'oeuvre, et n'épargnait pas à l'auteur les conseils de ménagement et de

prudence.

S'il importe peu que Voltaire, trente ans plus tard, ait déprécié le

livre de Grimarest, en se contentant toutefois de l'abréger, on ne peut

taire que Boileau-Despréaux ne l'approuva pas lorsqu'il parut. Ce grand

témoin, même incomparable, du génie de Molière, qu'il avait confessé

plus hautement que personne, se prévalant de ce que Grimarest n'avait

pas connu l'homme, contesta la vérité des détails biographiques, sans en

infirmer ni rectifier aucun. Représentant des vieilles moeurs,

janséniste et quelque peu septuagénaire, il devait juger puérile,

condamnable même, cette singulière curiosité pour des faits et gestes de

nature, en somme, à diminuer les idées de gravité et de respect. On

n'est jamais que de son temps.

La mode a été, de nos jours, de rabaisser Grimarest et de déconsidérer

son livre, comme insuffisant, par rapport aux recherches de documents

originaux, inaugurées par Beffara, qui ont rendu possible un

renouvellement de l'histoire de Molière, en fournissant de nouveaux

points d'appui à ses futurs biographes. Cette inquisition de pièces

d'état civil, d'archives, et d'actes notariés s'est produite, comme

l'oeuvre de notre auteur, et se poursuit en temps favorable[2]. Si, par

impossible, celui-ci en avait eu l'idée, avec le pouvoir de s'y livrer,

et de la faire aboutir sur quelques points, il n'en eût tiré que peu de

profit, et d'honneur, encore moins. On le trouverait plus exact sur un

petit nombre de noms et de dates, mais pas plus qu'aucun autre écrivain,

en 1705, il n'eût songé à tirer des conséquences, plus ou moins

légitimes, à la moderne, de l'éducation si complète de Molière, de ses

longues caravanes dramatiques dans les provinces, de l'inventaire après

décès de son mobilier, et de ceux de ses ascendants ou descendants.

Il s'agit aujourd'hui, ce semble, de déterminer les éléments complexes

dont se forma le génie du poëte comique. Pour Grimarest, la situation

était tout autre, sinon plus simple. Ses contemporains s'inquiétaient

surtout d'un Molière qui ne démentît pas dans sa vie les idées de

dignité, de noblesse d'âme, de bonté, de parfait bon sens qu'il leur

inspirait par la lecture et la représentation de ses oeuvres. Ce Molière

imaginé, ce Molière souhaité, avait été, par bonheur, le Molière réel,

et Grimarest le leur donna conforme à la vérité, comme à leurs voeux. Il

le leur donna sincèrement, en toute bonne foi, car les _mémoires_ que

lui fournit Baron exceptés, son livre n'est rien de plus qu'une enquête

suivie, longue, minutieuse, sur les _Actes_ de Molière, à la pluralité

des voix.

Le nombre et la qualité des témoignages, c'est toute la _critique_ du

biographe; lui-même en convient, et ses aveux se réitèrent dans sa

lettre, retrouvée, au président de Lamoignon, à propos d'une anecdote

qui avait circulé sur quelques mots adressés par Molière au public,

après l'interdiction de la seconde représentation du _Tartufe_[3]:

«Messieurs, nous comptions avoir l'honneur de vous donner la seconde

représentation du _Tartufe_, mais M. le Président ne veut pas qu'on le

joue.» Telle était, dans sa forme indécente, l'allocution arrangée par

des esprits frondeurs, et que Grimarest avait rejetée de premier

mouvement. Néanmoins, comme on le va voir, il ne se put mettre la

conscience en repos qu'après en avoir «approfondi la fausseté», et

interrogé à ce propos plus de vingt témoins. Voici cette pièce

justificative de son honnêteté; elle est essentielle à toute nouvelle

édition de son livre[4]:

_A Monsieur le Premier Président de Lamoignon._

«MONSEIGNEUR,

_»Je me donne l'honneur de vous envoyer l'article de la _Vie de

Molière_, qui regarde le _Tartuffe_, sur ce que M. de Fontenelle m'a

dit que vous doutiez de la discrétion et du respect que je devois

avoir en rapportant ce fait. Vous n'ignorez pas, Monseigneur, tous les

mauvais contes que l'on a faits sur cet endroit de la vie de Molière.

J'en ai approfondi la fausseté avec soin; mais plus de vingt personnes

m'ont assuré que la chose se passa à peu près comme je l'ai rendue, et

j'ai cru qu'elle étoit d'autant plus véritable que dans le Menagiana,

imprimé avec privilége en 1693, on a fait dire à M. Ménage, en parlant

du _Tartuffe_: «Je dis à M. le Premier Président de Lamoignon,

lorsqu'il empêcha qu'on ne le jouât, que c'étoit une pièce dont la

morale étoit excellente, et qu'il n'y avoit rien qui ne pût être utile

au public.» Vous voyez, Monseigneur, que j'ai supprimé ce nom illustre

de mon ouvrage, et que j'ai eu l'attention de donner de la prudence et

de la justice à sa défense du _Tartuffe_, par mes expressions. M. de

Fontenelle qui a la même attention que moi pour tout ce qui vous

regarde, Monseigneur, a jugé que j'avois bien manié cet endroit,

puisqu'il a approuvé mon livre, qui est presque imprimé. Cependant, si

vous jugez que je n'aye pas réussi ayez la bonté de me prescrire les

termes et les expressions, et je ferai faire un carton[5]; le profond

respect et le sincère attachement que j'ai depuis longtemps pour vous,

Monseigneur, et pour toute votre illustre famille, ne me permettant

pas de m'écarter un moment de ce que je lui dois. Lorsque j'ai eu en

vue de composer la vie de Molière, je n'ai point eu l'intention de me

donner une mauvaise réputation ni d'attaquer personne, mais seulement

de faire connoître cet excellent auteur par ses bons endroits. Si j'ai

l'honneur de vous écrire, Monseigneur, au lieu d'aller moi-même vous

rendre compte de ma conduite, que l'on vous aura peut-être altérée,

c'est que je sais que vos momens sont précieux, et c'est pour vous

donner le temps de réfléchir sur ce que je prends la liberté de vous

mander, et lorsqu'il vous plaira, je me rendrai auprès de vous pour

recevoir vos ordres, que je vous supplie très-humblement de me donner

le plus tôt qu'il vous sera possible, à cause de l'état où est mon

impression. Je vous demande en grâce, Monseigneur, d'être persuadé de

l'envie que j'ai de vous témoigner, dans des occasions plus

essentielles que celle-ci, que personne ne vous est plus attaché que

je le suis, et que l'on ne peut être avec plus de respect que j'ai

l'honneur d'être,_

»MONSEIGNEUR,

_»Votre très-humble et très-obéissant serviteur_,

»DE GRIMAREST.

_»Je recevrai les ordres dont il vous plaira m'honorer dans la rue du

Four-Saint-Germain.»_

Molière grand comédien, grand écrivain, sans doute, mais surtout grand

homme de bien, et animé dans toutes ses actions des sentiments que son

oeuvre excite, Molière enfin parangon d'humanité, tel est le Molière

dégagé par Grimarest; tel il avait été, tel est-il montré, tel le

demandait-on, et ne se lassera-t-on pas de le demander.

Sans doute peut-on rêver de lui une plus haute, mais non plus touchante

et plus vive image. C'est dans Grimarest que Molière reste le plus

présent, le plus familier.

En dehors des articles des Biographies universelles, nous n'avons rien

sur Grimarest. MM. les Moliéristes ne se sont pas encore mis en frais

sur le premier des Moliéristes, ancêtre dépassé, mais non prescrit. Sa

profession était de donner des leçons de français aux seigneurs

étrangers, de les façonner à nos manières, à notre génie. La liste de

ses ouvrages se compose en majeure partie de traités de belle éducation,

relatifs au récitatif dans la lecture, dans l'action publique, dans la

déclamation; à la manière d'écrire les lettres; au cérémonial; à l'usage

dans la langue française[6]. Ses connaissances étaient étendues, sa

curiosité poussée en tous sens. Le livre intitulé _Commerce de lettres

curieuses et savantes_[7] contient, à côté de considérations sur les

fortifications et aussi sur les bibliothèques, une dissertation sur la

patavinité[8], une explication du rire, et des remarques sur la lettre A

dans le dictionnaire de Furetière. La date de sa naissance reste

inconnue; celle de sa mort est fixée à 1720.

La Vie de M. de Molière Réimpression de l'édition originale (Paris, 1705) et des pièces annexes · 第 1 / 17 题