OFFICIERS, SOUS-OFFICIERS, ET SOLDATS!

La cause des Bourbons est à jamais perdue. La dynastie légitime que

la nation Française a adoptée, va remonter sur le trône: c'est à

l'Empereur Napoléon, notre souverain, qu'il appartient seul de

régner sur notre beau pays. Que la noblesse des Bourbons prenne le

parti de s'expatrier encore, ou qu'elle consente à vivre au milieu

de nous; que nous importe! La cause sacrée de la liberté et de

notre indépendance ne souffrira plus de leur funeste influence. Ils

ont voulu avilir notre gloire militaire, mais ils se sont trompés:

cette gloire est le fruit de trop nobles travaux, pour que nous

puissions jamais en perdre le souvenir. Soldats! les tems ne sont

plus où l'on gouvernait les peuples en étouffant leurs droits. La

liberté triomphe enfin, et Napoléon, notre auguste Empereur, va

l'affermir à jamais. Que désormais cette cause si belle soit la

nôtre et celle de tous les Français: que tous les braves que j'ai

l'honneur de commander se pénètrent de cette grande vérité.

Soldats! je vous ai souvent menés à la victoire, maintenant je vais

vous conduire à cette phalange immortelle que l'Empereur Napoléon

conduit à Paris, et qui y sera sous peu de jours; et là, notre

espérance et notre bonheur seront à jamais réalisés. Vive

l'Empereur!

Lons le Saulnier, le 13 Mars, 1815.

Le Maréchal d'Empire,

PRINCE DE LA MOSKOVA.

]

[63: Il faisait allusion à l'installation du conseil d'état, où le

chancelier mit effectivement un genou en terre pour demander et recevoir

les ordres du roi, au banquet de la ville, où le Préfet, sa femme et le

corps municipal servirent à table le roi et sa suite, composée de

quarante dames de l'ancienne cour, et de quatre dames seulement de la

nouvelle noblesse parmi lesquelles se trouvaient les deux épouses des

maréchaux de service.]

[64: M. Gamot, préfet d'Auxerre, avait épousé la soeur de Madame Ney.]

[65: Il est incontestable, en effet, qu'une insurrection générale,

provoquée par la conduite oppressive et insensée du gouvernement, allait

éclater au moment où Napoléon reparut.

On savait que la France, fatiguée, dégoûtée, mécontente du nouvel ordre

de choses, appelait de tous ses voeux une seconde révolution; et l'on

s'était réuni et concerté pour préparer la crise, et la faire tourner à

l'avantage de la patrie.

Quelques mécontens prétendaient qu'il fallait commencer par secouer le

joug insupportable sous lequel on gémissait, sauf à voir ensuite ce

qu'on ferait: le plus grand nombre se prononçait formellement pour le

rappel immédiat de l'Empereur, et voulait qu'on lui députât des

émissaires ou qu'on envoyât des vaisseaux l'enlever de l'île d'Elbe.

On était unanimement d'accord sur la nécessité d'un changement, et l'on

cherchait à s'accorder sur le reste, lorsque l'arrivée subite de

Napoléon mit fin à toute discussion.

L'Empereur, après le 20 Mars, eut connaissance de ces projets de

soulèvement et sut que certains chefs avaient montré de l'hésitation à

se servir de lui; «Les meneurs, disait-il, voulaient s'approprier

l'affaire et travailler pour eux; ils prétendent aujourd'hui m'avoir

frayé le chemin de Paris, je sais à quoi m'en tenir: c'est la nation, le

peuple, les soldats, les sous-lieutenans qui ont tout fait. C'est à eux,

à eux seuls que je dois tout.]

[66: Sobriquet donné aux officiers émigrés.]

[67: Il venait de recevoir le commandement de l'avant-garde.]

[68: Napoléon avait déjà donné des ordres semblables au général

Cambronne. Voici sa lettre, que je me reproche de n'avoir point citée.

«Général Cambronne, je vous confie ma plus belle campagne; tous les

Français m'attendent avec impatience; vous ne trouverez partout que des

amis: ne tirez point un seul coup de fusil, je ne veux pas que ma

couronne coûte une goutte de sang aux Français.»]

[69: Napoléon était fataliste et superstitieux, et ne s'en cachait

point. Il croyait aux jours heureux et malheureux. On s'étonnerait de

cette faiblesse, si l'on ne savait qu'elle fut commune aux plus grands

hommes de l'antiquité et des siècles modernes.]

[70: C'était la caresse favorite de Napoléon. Plus il vous aimait, plus

il vous en donnait, et plus fort il frappait.]

[71: Le duc de Vicence, convaincu de l'inutilité des efforts que ferait

Napoléon pour établir des relations diplomatiques avec les puissances

étrangères, refusa d'accepter le ministère. L'Empereur l'offrit à M.

Molé. M. Molé objecta qu'il était entièrement étranger à la diplomatie,

et pria Napoléon de faire un autre choix. Napoléon et ses autres

ministres pressèrent tellement alors le duc de Vicence, que celui-ci se

fit un devoir de céder. Il aurait préféré que l'Empereur lui eût donné

un commandement dans l'armée, où du moins il aurait pu trouver

l'occasion de servir utilement la patrie et l'Empereur.

Le ministère de l'intérieur, destiné d'abord à M. Costaz, fut également

proposé à M. Molé, et finit par être donné à M. Carnot, sur la

proposition du duc de Bassano.

L'Empereur ne fut point content des refus opiniâtres de M. Molé; il

aimait son nom, et faisait cas de ses talens. Il avait eu l'intention de

le nommer gouverneur du prince Impérial, et ce fut à telle pensée que M.

Molé dut principalement le haut rang auquel il avait été élevé si

rapidement.

Néanmoins, M. Molé demanda et obtint la direction générale des ponts et

chaussées, qu'il occupait en 1813, avant d'être employé au ministère de

la justice.]

[72: Adresse du général Letort au Roi.]

[73: Il refusa constamment le traitement et les frais de bureau

considérables attachées au grade de Major-Général de la garde. Les

appointemens de Lieutenant-Général et d'aide-de-camp lui paraissaient

suffisans pour le payer plus qu'il ne valait.]

[74: Je ne puis m'empêcher de faire remarquer la beauté de ce passage.]

[75: Le Roi partit si subitement, qu'il n'eut pas le tems d'enlever ses

papiers personnels. On trouva, dans sa table à écrire, son porte-feuille

de famille; il renfermait un très-grand nombre de lettres de Madame la

Duchesse d'Angoulême, et quelques-unes des Princes. Napoléon en

parcourut plusieurs, et me remit le portefeuille, en m'ordonnant de le

faire conserver religieusement. Napoléon voulait qu'on eût du respect

pour la Majesté Royale, et pour tout ce qui appartenait à la personne

des Rois.

Le Roi se servait habituellement d'une petite table qu'il avait

rapportée d'Hartwell: Napoléon prit plaisir à y travailler pendant

quelques heures: il la fit retirer ensuite, et prescrivit qu'on en eût

le plus grand soin.

Le fauteuil mécanique du Roi, ne pouvant convenir à Napoléon, dont le

corps et la santé étaient pleins de force et de vigueur, fut relégué

dans l'arrière cabinet. Quelqu'un s'y trouvait assis dans un moment où

l'Empereur passa sans être attendu. Il lui lança un regard courroucé, et

le fauteuil fut enlevé.

Un de ses valets de chambre, comptant lui faire sa cour, osa placer sur

sa cheminée des caricatures injurieuses aux Bourbons; il les jeta

dédaigneusement au feu, et lui ordonna sévèrement de ne plus se

permettre à l'avenir de semblables impertinences.]

[76: Napoléon, m'a-t-on assuré, composa dans sa jeunesse l'histoire de

Paoli et de la guerre de la liberté: puisse-t-il, pour l'instruction des

siècles à venir, réaliser le dessein d'écrire l'histoire de son règne!

Ce règne est si fécond en événemens extraordinaires, en catastrophes

imprévues, il nous offre de si nombreux exemples des vicissitudes

humaines, que son histoire pourrait suppléer à toutes les autres, et

devenir à elle seule la leçon des peuples et des rois.]

[77: Ce décret et tous ceux datés précédemment du Palais des Tuileries,

ne contenaient plus d'autre qualification que celle d'Empereur des

Français, On supprima les etc. etc. remarqués avec inquiétude dans les

proclamations et les décrets de Lyon. Ils y avaient été insérés sans

réflexion, et seulement par tradition. L'Empereur ne voulut point non

plus qu'on continuât à terminer ses lettres familières par cette

formule: «Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde, etc.:

il faut laisser là, dit-il, toutes ces vieilles antiquailles; elles sont

bonnes pour les Rois par la grâce de Dieu.»]

[78: Jamais en effet, à aucune époque de la révolution, les écrivains ne

jouirent d'une liberté et d'une impunité aussi complète. La saisie, du

_Censeur Européen_, dont on fit tant de bruit, fut l'ouvrage de M.

Fouché. L'Empereur ne connut cette infraction à la loi, que lorsqu'elle

fut consommée, et sur le champ il ordonna qu'on rendit aux rédacteurs du

_Censeur_ les exemplaires confisqués, et qu'on leur permit de les

répandre librement dans la circulation.]

[79: L'audience devait avoir lieu à midi, et à neuf heures Sa Majesté

n'avait point encore préparé ses réponses; elles furent dictées à la

hâte, et à peine eûmes-nous le tems de les mettre au net.]

[80: Je n'entends parler ici que des adresses des corps constitués et de

certains généraux et préfets.]

[81: Ce fut cette mission qui devint la source de la disgrâce dans

laquelle le Maréchal vécut jusqu'au jour de son rappel à l'armée.

L'Empereur lui avait fait ordonner de partir sur-le-champ; il répondit

qu'il ne pourrait partir qu'autant qu'on lui payerait une vingtaine de

mille francs qui lui étaient dus; l'Empereur, en jurant, ordonna qu'ils

fussent payés.

Le lendemain, le général Lecourbe, à qui l'Empereur venait de confier un

commandement important, lui écrivit pour lui demander plusieurs grâces,

et en outre cent cinquante mille francs à titre de traitement arriéré,

pour payer ses dettes.

Deux autres généraux moins connus, voulurent également lui faire acheter

leurs services. Il se révolta contre leurs prétentions. «Est-ce que ces

gens-là, dit-il, croyent que je jette mon argent par les fenêtres? Je

n'ai point envie de me laisser rançonner à la Henri IV: s'ils ne veulent

pas se battre, qu'ils mettent des jupons, et qu'ils aillent se

promener.»]

[82: Je regrette de n'avoir point recueilli son nom.]

[83: Forteresse où se trouvait casernée la garnison.]

[84: Elle partit dans la soirée pour Pouillac, où, après avoir adressé

ses adieux aux volontaires à cheval qui l'avaient escortée, elle monta à

bord d'un navire anglais, et mit à la voile le 2 avril pour

l'Angleterre.]

[85: Rapport du général Ernouf.]

[86: Il oublia le général Loverdo.]

[87: Les diamans que l'on voulait obtenir en échange du duc d'Angoulême

représentaient une valeur de quatorze millions. Le duc d'Otrante proposa

à l'Empereur de donner M. de Vitrolles par dessus le marché, si l'on

voulait les restituer; l'Empereur y consentit très-volontiers. Le duc

d'Otrante entama une négociation à cet égard, qui n'eut d'autre résultat

que de lui procurer l'occasion de correspondre plus à son aise avec

Gand.]

[88: Il fut reconnu par le duc d'Albuféra, que cette trahison prétendue

était l'effet de la méprise que j'ai rapportée plus haut, et le décret

n'eut point de suite.]

[89: C'était un sobriquet donné par Napoléon à ses vieux grenadiers.]

[90: L'Empereur Alexandre fit éclater particulièrement la plus généreuse

indignation.]

[91: M. de Vincent partit avant que cette lettre ne fût rédigée, et on

la confia à son secrétaire. L'Empereur d'Autriche se la fit remettre et

se contenta d'annoncer à l'Impératrice Marie-Louise qu'on avait reçu des

nouvelles de son époux, et qu'il se portait bien.]

[92: Par une singularité assez plaisante, de tous les hommes à deux fins

dont se servit l'Empereur, aucun ne lui inspira plus de confiance que M.

de Mont***. Il l'avait autrefois maltraité, persécuté et exilé; il

savait qu'il le détestait et qu'il était l'ami le plus intime, le plus

dévoué de M. de Talleyrand: mais il connaissait aussi la tournure

d'esprit de M. de Mont***, et il pensa qu'il trouverait un charme infini

à bien remplir sa mission et à _rouer_ M. de Talleyrand, qui se flattait

de ne l'avoir jamais été par personne. J'ignore si M. de Mont*** trouva

piquant ou non d'attraper M. de Talleyrand: ce que je sais, c'est qu'il

justifia l'attente de Napoléon, et lui rapporta intactes les lettres que

M. de Men*** lui remit.]

[93: J'ignore si le fait est vrai; mais vrai ou faux, il produisit le

même effet sur l'esprit des Italiens.]

[94: On ne peut s'empêcher de faire ici un rapprochement. Le comte

d'Artois, le 15 Mars, veut former une légion d'élite de la garde

nationale de Paris. Il passe en revue les douze légions, les harangue,

leur annonce qu'il marchera à la tête des gardes nationaux volontaires:

150 se présentent!

Napoléon, du fond de son cabinet, appelle la garde nationale à la

défense de la cause impériale: 150,000 hommes prennent les armes et

volent au combat!

Que doit-on conclure de cette froideur d'une part et de cet enthousiasme

de l'autre? Je laisse cette question à résoudre aux hommes qui

prétendent que la révolution du 20 Mars n'obtint l'assentiment que d'une

poignée de factieux.]

[95: Les revers de Napoléon avaient été si rapides, que les possesseurs

des grande places et des grandes fortunes n'avaient point eu le tems de

réformer leur luxe. Quand les Bourbons furent rappelés, il fallut

compter avec soi-même; et toutes ces dépenses effrénées cessèrent

tout-à-coup.

D'un autre côté, la nouvelle cour, dans l'intention de se distinguer de

la cour impériale, fit succéder au faste utile de Napoléon, la

simplicité la plus choquante. Les émigrés les plus riches imitèrent ce

pernicieux exemple; et, comme le remarqua Napoléon, le luxe de la table

fut à-peu-près le seul auquel ils n'épargnèrent point les encouragemens.

Il résulta de ce système d'économie, que les produits de nos

manufactures restèrent sans emploi, et que l'industrie fut subitement

paralysée.

La paix, que le commerce appelait de tous ses voeux, l'anéantit donc

presque totalement; et les manufacturiers, les fabricans, les négocians

(j'en excepte ceux des ports), regrettèrent vivement les tems _heureux_

où nous avions la guerre.

Il faut convenir, en effet, que notre industrie fut redevable à la

guerre et à nos conquêtes, de ses progrès et de son prodigieux

accroissement. La guerre, en nous privant des produits des manufactures

anglaises, nous avait appris à fabriquer nous-mêmes. La prohibition

constante de ces marchandises préserva nos manufactures naissantes des

dangers de la concurrence, et leur permit de se livrer avec sécurité aux

essais et aux dépenses nécessaires pour atteindre ou surpasser la

perfection des fabrications étrangères. Sur tous les points de l'empire,

on vit s'élever des filatures et des manufactures de coton, et cette

branche de commerce, presqu'inconnue jusqu'alors, employa trois cents

mille ouvriers et produisit une valeur commerciale de plus de deux cent

cinquante millions. Les autres produits de notre industrie reçurent

également des développemens et des améliorations importantes, et la

France, malgré la conscription, comptait dans ses nombreux ateliers près

de douze cents mille ouvriers.

Si cet état florissant de notre commerce continental fut l'effet de

l'agrandissement de notre territoire et de l'essor que la guerre avait

donné à notre industrie, il fut aussi (il faut le dire) le résultat des

secours, des encouragemens, des distinctions honorifiques, que Napoléon

sut répartir à propos à nos fabricans, à nos manufacturiers, et le prix

des sacrifices énormes qu'il fit pour créer, restaurer et entretenir ces

routes superbes et ces nombreux canaux qui rendaient, entre la France et

les contrées soumises à son empire, les communications aussi faciles que

sûres et agréables.]

[96: Ces paroles, et plusieurs autres que j'ai déjà citées, prouvent que

Napoléon n'ignorait point le parti qu'il aurait pu tirer du peuple. S'il

ne s'en servit point, c'est qu'il craignit sans doute que le remède ne

fût pire que le mal.]

[97: Napoléon, pendant les Cent Jours, eut un moment l'idée de faire

paraître une note semi-officielle sur l'arrestation et la mort du duc

d'Enghien.

Voici quelques renseignemens extraits des pièces qui devaient servir de

base à cette note.

Des rapports de police avaient instruit Napoléon qu'il existait des

menées royalistes au-delà du Rhin, et qu'elles étaient dirigées et

entretenues, 1.°, par Messieurs Drack et Spencer Smith, à Stutgard et à

Munich; 2.°, par le duc d'Enghien et le général Dumourier. Le foyer des

premières était à Offenbourg, où se trouvaient des émigrés, des agens

anglais, et la baronne de Reich, si connue par ses intrigues politiques.

Le foyer des secondes était soi-disant au château d'Ettenheim où

résidaient le duc d'Enghien, Dumourier, un colonel anglais et plusieurs

agens des Bourbons.

Les cent vingt-huit mille francs donnés par le ministre Drack au sieur

Rosey, chef de bataillon, pour exciter un soulèvement; et les rapports

de M. Sh***, préfet de Strasbourg et beau-frère du duc de Fel..., ne

laissaient aucun doute sur l'existence des intrigues d'Offenbourg et

d'Ettenheim, auxquels M. Sh*** attribuait spécialement l'agitation et

les symptômes de mécontentement qui régnaient à Weissembourg et sur

plusieurs points de l'Alsace.

D'un autre côté, la conspiration du 3 nivôse venait d'éclater. Les

révélations faites par le domestique de Georges et par d'autres

individus, portaient à croire que le duc d'Enghien avait été envoyé par

l'Angleterre sur les bords du Rhin pour se mettre à la tête de

l'insurrection, aussitôt qu'on se serait défait de Napoléon.

La nécessité de mettre un terme à ces complots et d'en effrayer les

instigateurs par un grand acte de représailles, cadrait d'une manière

incroyable avec les considérations politiques qui portaient Napoléon à

tenter un coup d'éclat, pour donner à la révolution et aux

révolutionnaires les garanties que les circonstances exigeaient.

Napoléon, nommé consul à vie (j'emprunte ici le langage du manuscrit de

Sainte Hélène) sentait la faiblesse de sa position, le ridicule de son

consulat. Il fallait établir quelque chose de solide pour servir d'appui

à la révolution. Les républicains s'effrayaient de la hauteur où le

plaçaient les circonstances; ils se défiaient de l'usage qu'il allait

faire de son pouvoir; ils redoutaient qu'il ne renouvelât une vieille

royauté à l'aide de son armée. Les royalistes fomentaient ce bruit, et

se plaisaient à le représenter comme un singe des anciens monarques:

d'autres royalistes, plus adroits, répandaient sourdement qu'il s'était

enthousiasmé du rôle de Monck, et qu'il ne prenait la peine de restaurer

le pouvoir que pour en faire hommage aux Bourbons, lorsqu'il serait en

état de leur être offert.

Les têtes médiocres qui ne mesuraient pas sa force, ajoutaient foi à ces

bruits; ils accréditaient le parti royaliste, et le décriaient dans le

peuple et dans l'armée; car ils commençaient à douter de lui et de son

attachement à leur cause. Il ne pouvait pas laisser courir une telle

opinion, parce qu'elle tendait à tout désunir. Il fallait, à tout prix,

détromper la France, les royalistes, et l'Europe, afin qu'ils sussent à

quoi s'en tenir avec lui. Une persécution de détail contre des propos,

ne produit jamais qu'un mauvais effet, parce qu'elle n'attaque pas le

mal dans sa racine.

La mort du duc d'Enghien décidait donc la question qui agitait la

France; elle décidait de Napoléon sans retour; elle pouvait enfin

intimider et punir les auteurs des trames ourdies sans cesse contre sa

vie et contre l'état: il l'ordonna.

Il fit appeler le maréchal Berthier, et ce ministre prescrivit au

général Ord***, par un ordre que l'Empereur dicta et que j'ai _vu_, de

se rendre en poste à Strasbourg; de faire mettre à sa disposition par le

général Lev*** quinze pontonniers, trois cents dragons de la garnison de

Schelstadt et trente gendarmes; de passer le Rhin à Rheinaw, de se

porter sur Ettenheim, de cerner la ville, _d'enlever le duc d'Enghien,

Dumourier, un colonel anglais, et tous les individus qui seraient à leur

suite_.

Le duc d'Enghien, le général Thumery, le colonel de Grunstein, le

lieutenant Schmidt, l'abbé Weinburn, et cinq autres personnes

subalternes, furent arrêtées par un chef d'escadron de gendarmerie nommé

Ch***, chargé de cette partie de l'expédition.

On acquit alors, et seulement alors, la certitude que Dumourier n'était

point à Ettenheim. On avait pris pour lui le général Thumery. Cette

erreur causée par la similitude de leurs grades et par l'espèce de

conformité de leur noms, qui, avec l'accent allemand, se prononcent à

peu-près de la même manière, avait accru, dans la pensée de Napoléon,

l'importance et la criminalité des prétendues menées d'Ettenheim, et

exerça sur sa détermination la plus funeste influence.

Le duc d'Enghien fut amené de Strasbourg à Paris, et traduit devant une

commission militaire.

L'Impératrice Joséphine, la princesse Hortense, se jetèrent en larmes

aux pieds de Napoléon, et le conjurèrent de respecter la vie du duc

d'Enghien. Le prince Cambacérès et le prince de Neufchâtel lui

remontrèrent vivement l'affreuse inutilité du coup qu'il allait frapper.

Il paraissait hésiter, lorsqu'on vint lui annoncer que le prince avait

cessé de vivre.

Napoléon ne s'était point attendu à une catastrophe aussi prompte. Il

avait même donné l'ordre à M. Real de se rendre à Vincennes pour

interroger le duc d'Enghien; mais son procès et son exécution avaient

été pressés par Murat, qui, poussé par quelques régicides, à la tête

desquels se trouvait M. Fou***, crut servir Napoléon, sa famille et la

France, en assurant la mort d'un Bourbon.

Le prince de T***, à qui l'Empereur a souvent reproché publiquement de

lui avoir conseillé l'arrestation et la mort du duc d'Enghien, fut

chargé d'apaiser la cour de Bade et de justifier la violation de son

territoire aux yeux de l'Europe. M. de Caulincourt se trouvant à

Strasbourg, l'Empereur le crut plus propre que tout autre à suivre une

négociation, si la tournure de l'affaire venait à l'exiger; et il fut

chargé d'envoyer au ministre de Bade la dépêche du prince de T***; mais

on n'eut point besoin de recourir à la voie des négociations. La cour,

loin de se plaindre qu'on eût violé son territoire, témoigna être fort

aise que la marche suivie lui eût ôté la honte d'un consentement ou

l'embarras d'un refus.

Tel est le récit exact et véridique des circonstances qui ont précédé,

suivi et accompagné l'enlèvement et la mort du dernier des Condé.

On a long-tems imputé, et les personnes non instruites de la vérité

imputent encore à M. de Caulincourt l'arrestation du duc d'Enghien: les

unes prétendent qu'il l'arrêta de ses propres mains; les autres qu'il

donna l'ordre de se saisir de sa personne: ces deux imputations sont

également fausses. Il n'a point arrêté le duc d'Enghien, car son

arrestation fut exécutée et consommée par le chef d'escadron Ch***. Il

n'a point donné directement ou indirectement l'ordre d'arrêter ce

prince, car la mission spéciale de le faire enlever avait été confiée au

général Ord***; et ce général n'avait aucun ordre à recevoir de M. de

Caulincourt son égal, et peut-être même son inférieur. Ce qui avait fait

croire, dans un tems où il n'était point possible d'expliquer les faits,

que M. de Caulincourt avait été chargé d'arrêter ou faire arrêter le duc

d'Enghien, c'est que M. de Caulincourt reçut au même moment que le

général Ord***, l'ordre de se rendre à Strasbourg, pour faire enlever

les émigrés et les agens anglais qui avaient établi le siége de leurs

intrigues à Offenbourg, Mais cette mission, pour laquelle il dut être

dans le cas de se concerter avec le général Ord***, et peut-être même de

l'appuyer en cas de besoin, car une action simultanée était nécessaire

pour qu'une expédition ne fit point échouer l'autre, cette mission,

dis-je, quoiqu'analogue, n'avait aucun rapport réel avec celle du

général Ord***. Leur but était différent: l'une avait pour objet

l'enlèvement du duc d'Enghien à Ettenheim; l'autre, l'arrestation à huit

ou dix lieues de là des conspirateurs d'Offenbourg. Peut-être

objectera-t-on que M. de Caulincourt n'ignorait point que le général

Ord*** était chargé d'arrêter le duc d'Enghien; cela serait vrai, que je

ne vois point la conséquence qu'on pourrait en tirer. Mais ce que j'ai

_vu_ au cabinet, et ce que j'atteste, c'est que l'ordre donné à M. de

Caulincourt ne parlait aucunement d'Ettenheim, et que le nom du duc

d'Enghien ne s'y trouvait même point prononcé. Il était uniquement

relatif d'abord à la construction d'une flotille qu'on préparait sur le

Rhin, et secondairement à l'expédition d'Offenbourg, expédition qui se

termina (on ne l'a sans doute point oublié) par la fuite si risible du

ministre Drack et de ses agens.

J'ai cru de mon devoir, comme Français et comme historien, d'entrer dans

ces détails, et de détruire à jamais une erreur dont la malveillance et

l'esprit de parti se sont emparés pour chercher à ternir la vie

politique d'un des hommes qui fait le plus d'honneur au gouvernement

impérial et à la France.

M. de Caulincourt, eût-il commis la fatale arrestation qu'on lui impute,

n'en serait pas moins exempt de tout reproche: il aurait fait son

devoir, comme le général Ord*** fit le sien. Un militaire n'est point le

juge des ordres qu'il exécute. Le grand Condé, tout couvert des lauriers

de Rocroy, de Fribourg, de Nordlingue et de Lenz, fut arrêté, au mépris

de la foi promise, dans les appartemens du Roi; et ni les contemporains,

ni la postérité n'ont fait un crime de cette arrestation au maréchal

d'Albret.]

[98: On m'a assuré que, trois fois, il fit offrir à Georges sa grâce,

s'il promettait de ne plus conspirer, et que ce n'est qu'au troisième

refus qu'il ordonna d'exécuter le jugement.]

[99: Le maréchal Augereau, duc de Castiglione, se trouvait également

porté sur cette liste. Il en fut rayé à la prière de la duchesse, et en

considération de la proclamation qu'il publia le 23 mars.]

[100: Ces entretiens avec les personnes dont Napoléon estimait l'opinion

et le mérite étaient toujours aimables, instructifs, intéressans,

toujours empreints de pensées fortes, d'expressions hardies, ingénieuses

ou sublimes. Avec les personnes qui lui étaient indifférentes ou dont il

pénétrait la nullité, ses phrases à peine commencées n'étaient jamais

finies; ses idées ne roulaient que sur des choses insignifiantes, des

lieux communs, qu'il assaisonnait volontiers pour se désennuyer, de

sarcasmes amers, ou de plaisanteries plus bizarres que spirituelles.

Ceci explique la contradiction des divers jugemens portés sur l'esprit

de Napoléon par les étrangers admis à sa cour.]

[101: Procureur-général du Roi, chargé dans certains cas, de la

poursuite des délits et des crimes politiques.]

Les Cent Jours (1/2) Mémoires pour servir à l'histoire de la vie privée, du retour et du règne de Napoléon en 1815. · 第 21 / 22 题