Le Congrès des Religions a flétri le matérialisme. Une bonne définition
aurait mieux valu; car il y a un Spiritualisme sans discipline qui n’est
pas sain non plus. «Tout est plein de dieux», disait un ancien. Quand
Pascal écrit: «le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie»,
c’est tout à fait la même pensée, car cela veut dire: «les dieux ne
répondent point». Lucrèce louait son maître Épicure, pour avoir apporté
aux hommes cette idée libératrice qu’il n’y a point de volontés cachées
dans la tempête et le tonnerre, et qu’il n’y a pas plus de mystère dans
une éclipse que dans mon ombre par terre. Idée nette, virile,
bienfaisante, du mécanisme des phénomènes, car tous les dieux sont
souillés de sang humain, et ce n’étaient que les plus redoutables
passions, sauvagement adorées. La peur faisait les sorciers, et puis les
brûlait. La colère inventait quelque dieu vengeur, et puis faisait la
guerre en son nom. Le fou est ainsi; ses passions font preuve; il leur
donne la forme d’objet, et il agit d’après cela. De même toujours, dans
cette sombre histoire des superstitions, chacun fit des dieux selon ses
passions et se fit gloire de leur obéir. Sincèrement, et c’était bien là
le pis. Quand nos passions prennent figure de vérités, de réalités dans
le monde, d’oracles et de volontés surhumaines dans le monde, tout est
dit. Le fanatisme est le plus redoutable des maux humains.
C’était donc une grande idée, la plus grande et la plus féconde
peut-être, que celle des atomes dansants, petits corps sans pensée
aucune, n’ayant que dureté et forme, les uns ronds, les autres crochus,
formant par leur mécanique tous ces spectacles autour de nous, et nos
corps mêmes, et jusqu’à nos passions. Car le grand Descartes, et Spinoza
après lui, et encore mieux, sont allés jusqu’à cette réflexion décisive
que, même en nous, même ramenées à nous, nos passions sont comme les
orages, c’est-à-dire des flux, des tourbillons, des remous d’atomes
gravitant et croulant, ce qui ruinait leurs brillantes preuves. Et telle
est la seconde étape de la sagesse matérialiste. Après avoir nié le
«Dieu le veut» et le présage ou signe dans les cieux, l’homme en colère
arrive à nier le «je le veux», et à se dire: «ce n’est que fièvre et
chaleur de sang, ou force sans emploi; douchons-nous, ou manions des
poids.»
Mais qui ne voit, dans ces hardies suppositions et dans ces perceptions
nettes, la plus belle victoire de l’esprit? Pratiquement nul n’en doute.
Penser, réduire l’erreur, calmer les passions, c’est justement vouloir,
et vaincre l’aveugle nécessité en même temps qu’on la définit. Je sais
qu’il y a plus d’un piège; et il arrive que celui qui a reçu l’idée
matérialiste, sans l’avoir assez faite et créée par sa propre volonté,
est souvent écrasé à son tour et mécanisé par cette autre théologie,
disant qu’on ne peut rien contre rien, et que tout est égal, sans bien
ni mal, sans progrès possible; c’est comme un maçon qui murerait la
porte avant de sortir. Mais ce danger est plus théorique que réel. Dans
le fait, je vois que le spiritualiste à l’ancienne mode tombe neuf fois
sur dix dans l’adoration des passions et dans le fanatisme guerrier, ce
qui revient à accepter les forces matérielles; au lieu que c’est le
hardi matérialiste, neuf fois sur dix, qui ose vouloir la Justice et
annoncer les forces morales.