L’ESPRIT CHRÉTIEN

L’esprit chrétien n’est pas encore développé, même en ses premiers

replis; nous n’apercevons pas le moment où l’idée même du jugement

intérieur appellera son opposé, c’est à savoir une forme politique

purifiée, dont nous n’avons presque aucune idée. Selon les vues

profondes de Hegel, qu’il faut elles-mêmes développer hardiment, la

religion n’est jamais que la première réflexion sur les monuments, parmi

lesquels je compte les légendes; et la philosophie elle-même n’est

qu’une réflexion sur la religion. C’est pourquoi je dis que la Libre

Pensée n’est et ne sera autre chose que le Christianisme développé. Je

dis développé; non point réconcilié avec l’ancien ordre politique; non

point interprété d’après l’ancienne logique; mais lui-même devenant

logique et finalement politique.

Je prendrai en exemple le salut individuel, où Comte lui-même, si

attentif à recueillir l’héritage humain, n’a pourtant reconnu que

l’égoïsme renaissant. Il est clair qu’il faut coopérer d’abord, et coûte

que coûte sauver les autres en même temps que soi, et ne point quitter

femme, amis et compagnons pour soigner sa propre âme. Rien n’est plus

évident; mais il y a beaucoup de choses évidentes et qui ne s’accordent

point. Il faut coopérer pour la paix; très bien. Mais le moindre essai

dans ce sens-là fait paraître une autre guerre. La grande guerre a porté

cette contradiction et nous la jette maintenant en discours

irréfutables. Suivons l’autre idée, si jeune encore; il est assez clair

que l’élément de la guerre est cette colère intérieure en chacun, si

aisément parée en indignation. Le monde des hommes est agité en tous

sens de ces généreuses colères, saluées sous le nom de courage. Mais

nous ne poussons point au-delà. Autour de cette idée nous voyons se

reformer les légions de César.

Où donc le salut, sinon dans une retraite à l’intérieur de soi-même en

vue de se bien gouverner? Chacun reconnaît promptement, d’après ses

premiers essais, qu’il est difficile d’aider les autres; mais c’est

encore trop peu savoir. Il faut comprendre, par jugement irrévocable,

que les moyens de force, et même d’apparence douce et persuasive, sont

nécessairement soumis aux lois de la force. Cette vue prise, et ce monde

une fois exilé de nous, une autre idée se montre, qui est que la paix de

chacun avec soi sera nécessairement la paix universelle. Ainsi c’est par

gouvernement de moi-même que j’aide les autres, et seulement ainsi. En

toutes choses; car si je ne convoite point, j’établis la justice autant

qu’il est en moi; si je ne violente point, j’établis la liberté autant

qu’il est en moi. Ce que traduit exactement et sans la moindre erreur

cette poétique doctrine d’après laquelle celui qui a sauvé son âme

intercède et prie pour tous les autres. Mais ce n’est pas assez de

croire; il faut savoir. Cela est ainsi. Tous les maux humains viennent

de ce que je me jette à sauver les autres d’esclavage, d’injustice et de

violence, au lieu de me sauver moi-même. Dans le Juste, toutes les fois

qu’on le rencontre, on reconnaît non sans étonnement un certain refus

d’aimer et même d’aider, par un regard à l’ordre invisible et

immédiatement universel où le sage gouverne absolument. Mais cela est

encore plus admiré que compris. On s’étourdit à chercher une loi civile

qui préserverait les hommes d’être violents, injustes, esclaves. Au lieu

que c’est parce qu’ils ne se sauvent point chacun de violence,

d’injustice et d’esclavage, que la loi civile est corrompue par ce

mélange d’amour et de vengeance.

Propos sur le christianisme · 第 103 / 110 题