DANTE ET VIRGILE

La commémoration a ramené l’attention universelle sur le visage de

Dante, qui exprime si bien la sévérité et le malheur. Réfléchissant à

mon tour sur cette Épopée qui nous élève à son ciel ascétique en partant

des profondeurs, je voulais comprendre pourquoi, dès les premiers

tercets, nous partons d’un pas assuré, comme en une forêt la puissance

des arbres annonce le sol ferme et le dos vierge de la terre. Il n’y a

plus ici de convention; nature intacte. Loin de la ville raisonnable et

perfide. Ici c’est le courage qui fait la route; et ce rythme l’annonce

assez, qui fait trois pas et regarde. Je veux suivre ce guide sûr, ce

mulet aux jambes sèches.

Ce que je vois? L’humain et moi-même; le pire et le meilleur, et le

passable aussi, de ce monde humain, sans aucun de ces convenables

arrangements qui font horreur. Mais cet enfer donne espérance, par le

juste spectacle; déjà purgatoire, et reflet du ciel des pensées, par le

juste spectacle; ce que ce rythme fort nous promet. Ne t’arrête qu’un

moment, dit-il; ce n’est ici qu’un chemin et passage. Qui se regarde se

juge; qui se juge se sauve. Tout examen de conscience est ici enfermé.

Descendre pour remonter. Tout ce qui m’est si près, tout ce qui est moi,

en spectacle et comme reculé et séparé. Par le secours du poète. Dante

suit Virgile, et je les suis l’un et l’autre, comme la chèvre suit la

chanson du chevrier.

Ce monde des enfers et des ombres fut toujours l’image fidèle des

pensées humaines, et des passions sans consistance qui semblent d’abord

les porter. Ulysse, à ce festin qu’il offre aux âmes, ne voyait accourir

que des ombres maigres et affamées. C’était le temps où l’homme

passionné se déchargeait un peu de fureur et de crainte par la fiction

du dieu extérieur, tantôt loin, tantôt près, et voyageant sur les

nuages. Immense progrès déjà. Car le peuple enfant et fétichiste est

doux, pieux, dévoué, inhumain, bestial selon l’humeur et l’occasion,

sans aucun jugement sur soi; aussi ne se souvient-il point à proprement

parler, mais plutôt il recommence. Au lieu que les dieux d’Homère, aux

formes brillantes, étalent assez bien au regard ces apparences sans

corps qui sont Jalousie, Vengeance et Gloire. L’ombre d’Achille ainsi

considère sa vie comme un vain mélange des éléments. «J’aimerais mieux

être un valet de ferme sur la terre, qu’être Achille parmi les ombres.»

Telle est la première Éthique, un peu au-dessus du désespoir, quoique

sans espérance; car le vrai désespoir est sans aucune réflexion. Ici la

Fatalité règne encore; elle est du moins jugée.

Quand Virgile descend aux enfers à son tour, tenant en main le rameau

d’or, et conduit par la Sybille Italique, les Ombres, passions mortes,

sont déjà autrement rangées. Politiquement, à la Romaine. D’après un

avenir de conquêtes; d’après le lien des causes et des effets. Non plus

caprice extérieur, selon les intrigues des dieux; mais inflexible

détermination, où l’espérance de chaque être se trouve prise et d’avance

écrasée. Quelle revue que celle de ces armées romaines non encore

existantes, et déjà mortes! Et ce Marcellus, espoir de l’empire, mort

prématurément; déjà mort en sa fleur, avant même d’être né. «Tu seras

Marcellus; à mains pleines jetez des lis.» C’est le plus haut tragique,

à ce moment de la réflexion où, la Fatalité capricieuse étant vaincue,

l’inflexible Nécessité se montre. Ainsi Virgile peignait ses fresques

immobiles.

La troisième Épopée est de Jugement et de Liberté. Non publique, mais

privée. Non de Destin, mais de crime, châtiment, purification et salut.

C’est le moment de la faute, du remords et du repentir. Tous les dieux

aux enfers, l’humain sur les pentes, la lumière sur les cimes. Lumière,

seule justice. Chacun jugé par soi, comme Platon avait osé dire; mais la

foi Platonicienne se jouait; et Socrate mourant n’était assuré que de

lui-même. Le mouvement épique ne tirait pas encore les foules vers cette

Justice qui n’est que lumière. L’Épopée Dantesque nous trouve assis et

rêvant sur les marches de quelque temple de Minerve. Trop heureux de ne

plus croire à rien. Mais ce mouvement humain ne peut pas s’arrêter là.

Aussi le premier appel du guide à l’anguleux visage nous met aussitôt

debout.

Propos sur le christianisme · 第 99 / 110 题