On ne lit plus les _Provinciales_, mais on lit certainement les
_Pensées_. Je ne songe pas ici au professeur ni à l’étudiant, qui lisent
par état, mais bien au Liseur, animal non apprivoisé et dont les mœurs
sont mal connues. Le libraire témoigne là-dessus indirectement; vous
trouvez partout une édition des Pensées de Pascal, conforme aux plus
récents travaux, et délivrée de ces notes qui nous remettent à l’école.
Mais qui se plaît à cette brutale philosophie? Quelque catholique qui a
peur de l’enfer? Cela je ne le crois point du tout. Bien plutôt ce genre
de catholique qui est commun chez nous, et que je veux appeler libre
Penseur. Avec ou sans la messe. Cette foule de solitaires couvre une
grande étendue de pays.
Au juste, quoi? Une pensée intrépide. Un mépris assuré de toutes les
Importances. Un jugement dernier sur tout, où les rois sont aussi nus
qu’à leur naissance. Le jésuite ne souffre point cette manière, et il
est plaisant d’apercevoir que la querelle des _Provinciales_, que l’on
croit oubliée, revient ici par le dessous. Il ne manque pas de jésuites
sans messe; et le fond du jésuite est en ceci qu’il y a des choses qu’il
ne faut point dire, et que le mieux est donc de n’y point penser. Le
jésuite sans messe fait sa prière aux hommes compétents, ornant le
préfet, l’académicien, le général et le ministre de cette suave
perfection que l’on revêt en même temps que le costume. D’où un échange
d’académiques sourires. Ah! qu’il est doux d’être jésuite! Sur ce propos
somnifère, Pascal entre au jeu et vous réveille tous ces gens-là. «Je
tirerai, dit-il, mon bonnet à toutes les puissances, comme vous faites.
Mais comprenons pourquoi. Je veux bien être esclave, mais je ne veux pas
être sot. Il faut un médecin pour mourir; et si je ne choisis pas de
médecin à diplôme, me voilà livré aux guérisseurs et sorciers, qui se
battront autour de ma carcasse. Comme en politique, où il y a moins à
craindre d’un sot, qui règne par droit de naissance, que d’un millier de
demi-habiles qui se battraient pour la couronne. En ce sens ce qui est
établi est juste, et je salue ce qui est établi. Mais sans respect. Mon
bonnet, oui; mon respect, non.»
Jésuites consternés. On ne peut point mettre en prison un homme qui
obéit. Pourquoi dire ces vérités amères? Puisqu’il faut saluer, n’est-il
pas plus simple de respecter? La politesse fait tous les jours ce
miracle de faire entrer le respect par l’ouverture du geste, et de le
pousser jusqu’au derrière de la tête. Prière, c’est politesse.
Abêtissez-vous, oui; mais ne le dites pas, et d’abord ne le pensez pas,
toute l’expérience vise là. Ce Pascal est impie et sacrilège;
profondément impie et sacrilège. Voyez comme sa pensée prend force en
son derrière de tête. Mais cela même il ne faut point le dire, car on
lirait ce nouveau Lucifer, bien nommé Porte-Lumière, Éteignons-nous et
administrons.
J’ai rencontré de ces demi-jésuites qui pensent encore trop, et qui
veulent, pour le Roi accusé, plaider la sottise. «C’est un pauvre homme,
vanité seulement. Que voulez-vous qu’il ait fait?» Mais, mon cher
demi-jésuite, il ne faut pas le dire, car aucun homme ne s’arrange d’une
moitié de pensée. Et lui, aussitôt, travaille à s’éteindre, et cherche
le jeu de cartes. Cette lâcheté est le seul mal humain peut-être. Le
seul qui soit de conséquence. J’aime ces prolétaires qui veulent donner
aux choses leur vrai nom. Remarquez qu’il y a des jésuites par là aussi,
et surtout un bon nombre de demi-jésuites qui voudraient s’enfermer en
leur demi-pensée. Mais, qui pense seulement une chose, il pense tout. Et
quant aux extrêmes jugeurs, on ne m’ôtera point de l’esprit qu’ils
seraient invincibles, s’ils prenaient le parti d’obéir; au lieu qu’en la
révolte je vois revenir l’ordre invincible, et le chapeau sur un bâton
qu’il faut adorer. Nous tournons sur place, et Pascal est loin en avant.