Considéré, autant que faire se peut, selon la rigueur de l’entendement,
le christianisme offre un ensemble de vérités sans reproche. Ce dieu
nouveau, qui enfin est homme, termine un long tâtonnement d’idolâtrie
errante, assuré enfin dans son vrai chemin par le dieu grec, à la fois
athlétique et politique. Mais on n’en pouvait rester à cette forme
extérieure ni à cette société extérieure. Le plus divin, en ce dieu
homme, c’est la conscience; et la conscience, élevée aussitôt jusqu’à
l’esprit, propose une autre société et une autre vie. Voilà donc
l’Esprit. Mais pourquoi le Fils et le Père?
D’abord, pourquoi le Fils, dit aussi Fils de l’Homme? Cela signifie que
la forme humaine faible, souffrante et séparée, est divine encore.
Entendez que la condition de l’esprit en cette forme ne doit point être
exigée d’abord. Un ignorant, un méchant, un fou exigent encore respect
par la seule forme extérieure. Ainsi le culte cherche l’esprit et
l’espère, comme l’enfant dieu le signifie assez. Il me semble aussi que
le bœuf et l’âne ne sont point hors de place dans cette puissante image;
ils figurent les dieux de l’Inde et de l’Égypte, déchus, mais encore
participants.
Mais que signifie le rapport du Père et du Fils? Le Dieu des anciens
dieux fut toujours le Destin ou la Nécessité, ce qui revient à dire le
Monde en son inexplicable existence, puissant par là absolument, mais
aussi en ses raisonnables, explicables, irréprochables connexions qui
font suivre l’effet de la cause selon une sorte de justice implacable.
En cet être nous baignons de toutes parts; nous vivons de lui et sommes
nés de lui; dépendants en ce sens, et sans remède. Car, si haut que
l’esprit nous élève jamais, il faudra d’abord vivre, c’est-à-dire
d’abord obéir, et encore mieux bénir cette obéissance qui nous donne
pouvoir. Ainsi le plus ancien des dieux est encore immensité, puissance
et sagesse. Cette idée ne doit pas être oubliée, ni l’autre, ni non plus
l’autre. Et que les trois ne fassent qu’une, c’est ce que l’esprit
termine, retrouvant ses propres lois en cet univers. Tel est le sommaire
de nos pensées, et ceux qui ne le développeront pas ne développeront
rien. Tout homme qui connaît, si peu que ce soit, connaît selon ces
relations souveraines.
Peut-on adorer les images? Mais que peut-on adorer, sinon des images? Le
géomètre lui-même ne se passe point de ces tracés grossiers qui
disposent son corps comme pour accompagner l’attention intellectuelle.
Mais bien plus justes encore, bien plus puissantes pour nous délivrer de
ce mouvement étranglé des passions, plus justes et plus puissantes sont
ces images si exactement propres à soutenir nos pensées, et ainsi à
réconcilier le corps et l’esprit. Ces métaphores parlées ou chantées,
maçonnées, sculptées ou peintes, sont la première preuve, et encore la
dernière. Elles préparent, par cette atteinte du beau, corporelle
certainement, mais spirituelle aussi. Car le beau n’a jamais rien coûté
à l’intelligence, ni jamais exigé d’elle aucun reniement, et c’est ce
qu’annonce la belle image. Mais le beau est encore ce qui termine nos
pensées et les rassemble. Éveil à la fois et sommeil de nos pensées,
comme la musique, ouvrant et fermant sans cesse la porte d’inquiétude,
le représente si bien. Toutefois ce n’est pas assez de chanter au
lutrin; et c’est le mouvement même de la religion humaine qui nous
rappelle que l’esprit est aussi quelque chose.