LE POUVOIR SPIRITUEL

La rencontre de Napoléon et du pape Pie VII est un grand moment, non

point tant par les événements qui en résultèrent que par la

signification légendaire de ces fortes images, où l’on voit les deux

Puissances affrontées. Chateaubriand dit en ses Mémoires que le pape ne

joua point tout le jeu. Il suit en idée les conséquences d’une

excommunication où l’empereur aurait été expressément nommé. D’autres,

en petit nombre, dans ce nouveau déchaînement des forces que nous avons

vu, ont attendu aussi les foudres pontificales, seules capables

peut-être d’imposer une Trêve de Dieu. On sait que le fanatisme

catholique est souvent joint au fanatisme guerrier dans les mêmes

hommes, tout au moins chez nous. Parmi ces hommes-là, combien s’en

serait-il trouvé qui eussent humilié leur devoir de citoyen devant leur

devoir de catholique? Ils y sont tenus pourtant, et cela signifie pour

nous que l’Humanité est au-dessus des patries. Mais cette grande idée a

changé de camp; elle n’est plus formée par les catholiques; elle n’est

plus reçue dans leurs temples; elle est errante, pauvre, persécutée,

comme les Apôtres autrefois. Crise redoutable; interrègne spirituel.

Quelque Chateaubriand de nos jours voudrait-il dire que le Pape, cette

fois encore, n’a pas joué le jeu? Et conclurons-nous, nous autres, qu’un

pouvoir qui ne se montre point tout abdique?

J’ai agité plus d’une fois cette question en moi-même. Je n’y pouvais

échapper quand je voyais les ministres catholiques plus ardents au

massacre, plus enivrés de force que les militaires eux-mêmes. Et quand

je lisais les instructions pontificales, toutes inflexibles sur les

principes, je me disais que ces prêtres se trouvaient tous interdits et

excommuniés par leurs sentiments mêmes; mais nul n’en savait rien.

Sans considérer ce qui serait arrivé si on l’avait su, et qui aurait été

sans doute de peu de conséquence, j’ai voulu réfléchir sur les

conditions du Pouvoir Spirituel, qu’on le prenne en un pape, où

peut-être il n’est plus qu’en image, ou bien dans quelque positiviste,

dans quelque socialiste, dans quelque pacifiste, où ce pouvoir s’est

peut-être réfugié. Ce pouvoir, par sa nature, juge seulement et ne

condamne point; le jugement dernier est laissé à Dieu ou à la

conscience. La faute contre l’esprit est presque toujours cachée. Nul

homme n’affirme la force nue, si ce n’est quelque criminel audacieux, en

ses coups de main délibérés et préparés. Mais est-ce affirmation? Nous

voyons bien ses actions; que savons-nous de sa pensée? Le pouvoir

catholique, d’après une forte tradition, le suivra jusqu’à l’échafaud,

guettant quelque réveil de l’âme, ouvrant encore l’église, c’est-à-dire

la communion humaine, à cet homme retranché. Par sa loi intérieure,

donc, le Pouvoir Spirituel devait de ses foudres majeures frapper

seulement les péchés d’esprit explicites, comme sacrilège et hérésie.

Jeu funeste dans le fond, et qui devait ruiner l’institution tout

entière, puisque l’esprit est par lui-même sacrilège et hérésie.

Que peut alors l’esprit juge, quand le crime de guerre est revêtu en

chacun des plus beaux motifs? Quand le combattant invoque le droit de

l’innocent injustement attaqué, le progrès humain, la civilisation, et

prend solennellement la Paix même comme fin de la guerre? Le Pouvoir

Spirituel, quel qu’il soit, ne peut supposer ici quelque profonde

hypocrisie; cette supposition est par elle-même injuste. Mais il doit se

borner à rappeler, par toutes les raisons tirées de la nature humaine,

l’incertitude des jugements, la puissance des illusions, surtout

collectives, l’aveuglement propre aux passions, le violent contraste

entre l’idéal qui est écrit sur les drapeaux et l’horrible action. Ce

qui est convier chacun à un sévère examen de conscience, le laissant

juge, ou laissant Dieu juge, ce qui est une autre manière de dire. Car

où est notre pouvoir de choisir les coupables, quand la faute est de

presque tous? Qui n’a pas cédé à l’ivresse de plaire, de flatter, de

menacer? Faute de tous, et punition de tous par le jeu des effets,

sévère, mais sans reproche. Et c’est ce que le Pape veut appeler la

justice de Dieu. Doctrine non développée, mais en elle-même forte.

Propos sur le christianisme · 第 91 / 110 题