«Chrétien sans savoir qu’il l’est, voilà le Socialiste.» Je ne sais. Je
pense à tant de conciliateurs qui appliquaient une pauvre méthode trop
connue: «Retenons ce qui nous unit; oublions ce qui nous divise.» Pour
mon compte, je n’ai jamais vu aucun bien ni aucun progrès sortir de la
conciliation; c’est plutôt la commune sottise que la commune sagesse qui
se trouve rassemblée par ce moyen. J’attends quelque chose de mieux des
oppositions, surtout fortement posées. C’est pourquoi je repousse ce
mélange sans saveur, où Socialisme et Christianisme perdent chacun leur
vertu propre.
Ce qui est commun aux deux, et à toutes les doctrines pratiques, c’est
le Bien, faible abstrait qui ne résout rien. Le Socialisme me paraît
essentiellement politique, en ce qu’il espère beaucoup de
l’organisation. La Coopérative est une expérience où le socialiste
reprend des forces, ayant pu constater et constatant chaque jour que la
seule participation à ce raisonnable système donne à chacun un peu plus
de tempérance, d’ordre et de sagesse politique. En partant de là je
dirais même que l’esprit Socialiste cherche toujours à modifier l’ordre
humain en le prenant par le bas, ou par le dessous. Par exemple
n’attendons point que l’ouvrier ait le goût de l’étude pour lui donner
des loisirs; n’attendons point que l’instruction et la culture de tous
réalisent un ordre politique meilleur; mais faisons agir les intérêts;
changeons d’après cela l’ordre politique; l’instruction et la culture de
tous en résulteront. Il faut d’abord modifier les conditions du travail,
qui portent tout le reste. Idée puissante, qu’il faut se garder
d’affaiblir.
L’Idée Chrétienne y est tout à fait contraire. L’organisation politique
est selon le chrétien toujours médiocre, souvent mauvaise, parce que
l’esprit en chacun marche tête en bas. Il faut premièrement redresser
l’individu, afin qu’il juge bas ce qui est bas et vénérable ce qui est
vénérable. Quand la notion des Valeurs sera rétablie, quand le jugement
individuel regardera à ce qui est précieux dans l’homme, alors la loi de
police, toujours extérieure et méprisable, sera passable, et c’est tout
ce qu’elle peut être. Chacun doit donc prendre pour fin son propre
salut, se garder de vanité, de colère et de convoitise; ainsi, mettant
l’ordre en lui-même, il travaillera à changer l’ordre politique autant
qu’il peut; et la lettre ici n’importe guère; toute constitution est
bonne par l’esprit, mauvaise par la lettre. Tel est le mouvement
évangélique, au regard de quoi tout Socialisme est un Pharisaïsme sauvé.
Deux vues sur la guerre. Le Socialiste dit: «Organisez la production
selon la justice, et il n’y aura plus de guerres.» L’évangéliste dit:
«Que chacun soit pacifique en esprit et vérité, et il n’y aura plus de
guerres.» Et il est assez clair que le Socialisme porte la guerre en
lui-même par les passions, comme on le reconnaît dans le moindre
discours. Il est assez clair aussi que l’Évangélisme ne peut rien contre
la guerre, faute d’organisation. L’opposition étant ainsi rétablie, on
peut espérer quelque idée réelle qui la surmontera. L’Idée Catholique,
considérée par rapport à l’Idée Chrétienne, était un essai
d’organisation selon l’esprit. En quoi belle et efficace, en quoi
insuffisante, c’est ce qu’il faudrait savoir et dire.