Un peu de catholicisme ne nuit pas. Un lecteur inconnu reprend cette
étrange pensée dans mes propos, voulant comprendre que je cherche après
tant d’autres un peu de poésie dans la religion, afin de réchauffer
l’esprit positif, un peu abstrait et froid. Ce n’est point faux
radicalement, mais ce serait une manière extérieure encore de rattacher
le passé au présent. Mon lecteur, et tous ceux qui veulent méditer
utilement là-dessus, feront bien de repasser, selon les idées de Comte,
l’ensemble de l’histoire humaine, mais en surmontant cette conception,
elle-même métaphysique, qu’il y a des idées d’imagination sans aucune
vérité, et dont le cœur ne peut se passer. Peut-être Comte a-t-il encore
cédé à un préjugé puissant, quoique purement négatif, quand il a voulu
loger le sentiment dans le derrière de la tête. Sentiment est
pressentiment de raison; raison est sentiment développé. Le cœur n’a
rien perdu. Les dieux sont nos métaphores, et nos métaphores sont nos
pensées. Un ami précieux et assez bourru a bien voulu me dire, il y a
peut-être dix ans, que j’étais, plutôt que toute autre chose, une espèce
de poète. Il se peut. Lisant Chateaubriand ces temps-ci, j’étais forcé
de me reconnaître comme un fils indigne de cet homme-là. Mais si je ne
fais pas sonner mes phrases comme le bûcheron sa hache, ainsi qu’il
fait, je vise à débrouiller mieux que lui cet amour triste qui le
portait toujours en arrière. Le temps a passé depuis lui, et ce n’est
point le Catholicisme qui a développé la vérité du Catholicisme.
Comprendre c’est toujours dépasser; le temps nous y aide, mais il faut
aider aussi le temps.
Il faut penser sur des exemples, sans quoi cet immense sujet engloutira
nos faibles voiles. L’Église a réalisé le catéchisme pour tous et la
société internationale des esprits. Cette audacieuse entreprise
dépassait de loin ce que Socrate et Marc-Aurèle pouvaient espérer. Le
moindre esclave, le fils d’un serf ou d’un bohémien errant avait les
mêmes droits que d’autres à lire et à entendre dans le Livre Universel.
L’Esprit éternel était finalement juge de tous les rois et de toutes les
puissances. La maison commune s’élevait au-dessus des échoppes
artisanes, et la puissance n’y était reçue fraternellement que sous la
condition d’être juste. Les valeurs s’ordonnaient comme il était
convenable; l’ordre humain se montrait. Mais les forces reprirent cette
province nouvelle. Je me souviens qu’au petit collège de curés où j’ai
commencé mes études, il y avait une inégalité choquante entre les riches
et les pauvres. C’est au lycée seulement, et chez les incrédules, que
j’ai retrouvé l’égalité catholique. Le trésor ne s’est pas perdu; il a
changé de mains.
Et le catéchisme non plus ne s’est pas perdu; il s’est conservé et
enrichi de toute science et de toute doctrine. L’idée de l’esprit
universel a trouvé son corps, sa force et ses preuves; toute
démonstration est une preuve de l’esprit universel; tout fait est une
preuve de l’esprit universel, car aucune perception ne vaut que par
l’universel assentiment; les rêves et les visions, les dieux eux-mêmes
sont des perceptions individuelles, mêlées de nos humeurs, non accordées
encore aux perceptions de nos frères les hommes. C’est selon un
admirable pressentiment que les temples, lieux des prodiges, effacèrent
les prodiges et firent l’union des esprits par leur masse solide et
ordonnée, où les perspectives, les symétries et les ressemblances
ramenaient les différentes vues à un seul objet. D’où l’on vint à épeler
la grande forêt de l’expérience réelle, chacun de sa place témoignant
pour tous. Mais où cette Science maintenant? Où cette Fraternité? Où
cette Paix promise? Hors du temple. L’Évangile, en cette dernière
guerre, fut bravé par les prêtres; et le grand pasteur ne sut rien faire
de cette puissance qu’il veut avoir sur les esprits rebelles. Le Te Deum
fut chanté dans la maison commune. Insulte à l’Église Universelle,
insulte à la communion des hommes, dans le temple même. Mais, hors du
temple, malédiction sur tous les violents, absolution sur tous ceux qui
ont payé de leur vie. Par qui? Par l’Église muette, formée aux arts et
aux sciences. D’où il ne faut point dire que l’autre Église est morte.
Frappez sur son tombeau, il est vide.