C’est bien le Catholicisme qu’il faut réaliser. A quoi les prêtres n’ont
pas réussi, parce qu’ils en sont toujours à vouloir rallier les esprits
sur des croyances fantastiques, et toujours par l’autorité, faute de
démonstrations. Cette méthode arriérée n’a point précisément produit une
masse de doux rêveurs, mais plutôt une masse de catholiques réellement
incrédules, sans doctrine aucune, et revenus en vérité à une sorte de
sauvagerie. L’humeur montre alors ses aigres fruits; toute fureur fait
preuve et vérité en ces esprits sans refuge.
Dans la doctrine Universelle ou Catholique, comme on voudra dire, je
vois deux ordres, ordre de science et ordre de foi. Ordre de science qui
étend son règne sur tous. Les uns y viennent par la recherche
expérimentale, dont la mathématique ne doit jamais être séparée; les
autres par la pratique industrielle qui fait toucher de la main l’ordre
naturel; tous plus ou moins par le spectacle de cet accord qui s’établit
spontanément dans la doctrine, par le spectacle aussi d’expériences,
comme éclipse annoncée, télégraphie sans fil, et autres merveilles. Même
parmi ceux qui ne savent pas bien, il n’y en a point qui puissent se
refuser à cette commune croyance. Au reste, comme nul ne sait tout,
l’autorité revient ici, mais avec cette différence que ceux qui ont
autorité font profession de ne rien décider jamais que d’après la
commune raison. Donc plus on examine ce corps de doctrine, mieux on le
comprend. Cet accord universel, fondé d’abord sur la confiance, et
toujours confirmé par l’esprit d’examen, est le grand fait des temps
modernes.
La Foi n’est pas pour cela sans objet. Il me semble qu’elle est
détournée maintenant de ce qui est. Ce qui est, est d’abord objet de
croyance, chacun prenant ses premières connaissances par ouï dire. Mais
la science seule découvre ce qui est. Dès que l’on veut savoir par
soi-même comment est fait ce monde, comment sont faits les animaux et
l’homme, il faut y aller voir, et emporter sa boussole, ses lunettes et
sa règle à calculer. Constater, mesurer, prévoir, calculer, essayer, tel
est le sommaire de toute recherche. Mais la Foi sans preuve, où
est-elle? Elle n’a point changé; elle s’est purifiée et comme dégagée
des croyances, qui sont tout à fait autre chose. La Foi d’un socialiste
ne va nullement à affirmer ce qui est d’après une inspiration mystique,
mais elle se rassemble toute à affirmer ce qui sera par volonté. La foi
d’un pacifiste, de même. Et ce qui est n’est pas preuve. Ce qui est
c’est la guerre et ses suites; et ce qui sera par le jeu des forces
mécaniques, et par le jeu des passions qui n’en sont que les images,
n’est pas bien difficile à prévoir; toujours injustice et guerre.
Maintenant, que cet ordre soit modifiable par la Sagesse et la Bonne
Volonté, voilà ce qui n’est point prouvé, et c’est pourtant ce que tout
homme veut croire. Regardez bien ici; ne vous laissez pas étourdir par
les discours abstraits. Il n’est point d’homme qui ne croie qu’il dépend
de lui de bien penser, d’être juste, de dominer l’humeur, la colère, la
peur; ou bien c’est un fou. Fou à proprement parler celui qui considère
sa propre nature d’homme comme une mécanique montée, se disant à
lui-même: «Je pense ce que je pense, je fais ce que je fais, et je n’y
peux rien.» Fou celui qui n’ose pas vouloir. Mais qui ose se changer
lui-même un peu, et surmonter le premier mouvement comme la première
apparence, il change un peu tout l’ordre humain. Le doute, faites-y
attention, prouverait l’autre thèse; car si l’on attend pour vouloir,
aussitôt l’ordre mécanique se réalise et jette aux yeux la preuve
d’expérience, la mauvaise preuve: «Qu’y pouvait-on? Et qu’y peut-on?»
Nier ce genre de preuve, qui prouve seulement que l’on n’a pas voulu
essayer, c’est justement l’objet de la Foi; et le doute est déjà une
faute; c’est peut-être toute la faute. Cette lumière perce déjà de place
en place à travers le nuage théologique.