Les Dieux d’Homère me gâtent l’Iliade. Car ces hommes naïfs et si bien
dessinés seraient entièrement beaux à voir, s’ils n’étaient conduits par
les dieux invisibles. Leurs passions mêmes sont réglées au conseil des
dieux; leurs actions sont perpétuellement déviées. S’il faut éveiller ou
endormir le courage, la colère, la défiance, un songe est bientôt
envoyé. Un bon archer lance sa flèche comme il faut; mais une déesse
protectrice détourne la pointe; ou bien l’ennemi est emporté dans un
nuage. Deux idées dominent ces hommes et ce poème. Une destinée
invincible, qui conduit aussi les dieux et qui règle aussi les courages;
et, avec cela, une intervention continuelle des dieux, qui contrarient
et retardent le destin, sans pourtant arrêter l’événement principal, qui
vient comme un nuage orageux. Ainsi est déjà dessinée cette théologie
accablante pour l’esprit, d’après laquelle l’homme s’agite et Dieu le
mène. Idée que je retrouve encore dans les ingénus disciples de Kart
Marx, d’après lesquels le devenir des choses humaines se déroule selon
un parfait mécanisme qui nous fait agir, vouloir, craindre et espérer,
le tout bien vainement, selon l’époque et le moment. Théologie sans
dieu.
Nos légendes sont meilleures que notre philosophie. Jeanne d’Arc change
les choses par bonne volonté, par liberté, sous l’idée d’un devoir
impérieux. Ses dieux l’inspirent, mais ne l’aident point; ce sont des
idées seulement. Aucun dieu invisible ne marche à côté de la cavalière;
aucune flèche n’est détournée. Tout va par ressorts humains, persuasion,
contagion, confiance. Péguy, dans son épopée, fait naître d’abord
l’Espérance, ouvrière de tout; mais ce bon poète veut encore un dieu
dans les nuages; c’est pourquoi il ne pouvait faire qu’une espèce
d’Iliade à l’ancienne mode, bonne pour les bibliothèques. Dans le fait
Jeanne est seule; l’idée est seule. Partout seule. Ses hommes la suivent
sans la comprendre. On ne devrait point lire autrement cette épopée; on
ne peut s’y tromper. Il y a le bûcher de la fin, qui éclaire assez le
commencement. On finit par considérer comme magie noire et diabolique ce
miracle de volonté, ce dangereux miracle. Il n’y aurait donc qu’à
vouloir pour changer tant de choses? Prodigieux exemple pour tout
l’avenir humain; et tous les hommes de toute espèce de puissance
devaient en être scandalisés. Car un vrai miracle, selon l’ordre
traditionnel, descend du ciel sur les hommes; au lieu que ce nouveau
miracle était seulement dans le cœur. On peut bien dire que ni les rois,
ni les évêques ni les vrais héros ne s’y trompèrent. Hélas, aucun Dieu
ne lui donna seulement du courage contre les flammes, à cette pauvre
fille. «J’aimerais mieux être décapitée cent fois...» Où sont les dieux
d’Homère?
Cette belle histoire, quand on l’aura tout à fait purifiée, sera la
nouvelle Iliade. Et voici l’Évangile nouveau. «La paix sera si les
hommes la font; la justice sera si les hommes la font. Nul destin, ni
favorable, ni contraire. Les choses ne veulent rien du tout. Nul Dieu
dans les nuages. Le héros seul sur sa petite planète, seul avec les
dieux de son cœur, Foi, Espérance et Charité.»