Quand on voit qu’un homme qui entreprend quelque chose doute déjà de
réussir avant d’avoir essayé, on dit qu’il n’a pas la Foi. Cette manière
de dire est consacrée par l’usage. Une immense idée, que les anciens
soupçonnaient à peine, s’est dégagée des langes théologiques, et marche
maintenant sur la terre, sans aucun soutien extérieur. Mais il faut
développer ce riche héritage.
Quand un homme doute au sujet de ses propres entreprises, soit qu’il
organise la paix, soit qu’il veuille réformer la justice, soit qu’il
prépare sa propre fortune, il craint toujours trois choses ensemble, les
autres hommes, la nécessité extérieure et lui-même. Or il est évidemment
fou d’entreprendre si l’on ne se fie d’abord à soi. Vouloir sans croire
que l’on saura vouloir, sans se faire à soi-même un grand serment, ce
n’est point vouloir. Qui se prévoit lui-même faible et inconstant, il
l’est déjà. On ne peut ici s’en rapporter à l’expérience, parce qu’une
volonté ferme ou chancelante change l’expérience. Il n’est pas sûr que
les chemins s’ouvriront si vous avez la foi, mais il est sûr que tous
les chemins seront fermés si vous n’avez pas d’abord la foi. C’est se
battre en vaincu; c’est sauter le fossé avec l’idée qu’on tombera
dedans. Si chacun doute d’abord de son propre vouloir, il n’en faut pas
plus, guerre suivra guerre. Ainsi la première vertu est Foi.
La Foi ne peut aller sans l’Espérance. Quand les grimpeurs observèrent
de loin les premières pentes de l’Everest, tout était obstacle. C’est en
avançant qu’ils trouvèrent des passages. C’est pourquoi décider d’avance
et de loin que les choses feront obstacle au vouloir, ce n’est pas
vouloir. Essayer avec l’idée que la route est barrée, ce n’est pas
essayer. Aussi voit-on que les Inventeurs et Réformateurs tournent
autour de la montagne, et s’avancent par chaque vallée aussi loin qu’ils
le peuvent, et trouvent finalement passage; car dans la variété des
choses, qui est indifférente, qui n’est ni pour nous ni contre nous, il
se trouve toujours occasion et place pour le pied. Et, selon le sens
commun des mots, cette vertu devant les choses est bien l’Espérance.
Les hommes sont toujours dans le jeu. Que peut-on au monde sans la foi
et l’espérance des autres? Mais souvent les hommes sont presque tout et
même tout; la paix et la justice dépendent des hommes seulement. C’est
pourquoi la Misanthropie tue l’espérance et même la foi. Si les hommes
sont ignorants et paresseux sans remède, que puis-je tenter? Tenterai-je
seulement d’instruire un homme si je le crois stupide et frivole? Il y a
donc un genre d’Espérance qui concerne les hommes et dont le vrai nom
est Charité. Et cette puissante idée, élaborée ainsi que les deux autres
par la Révolution Chrétienne, n’est pas encore entrée avec tout son sens
dans le langage populaire, qui s’en tient ici aux effets extérieurs. Le
faible et abstrait devoir d’aimer ses semblables n’est pas encore rentré
dans la sphère des devoirs envers soi-même. Ce sentiment est laissé à
l’estomac. Mais, par la force de la commune pensée, conservée par le
commun langage, le mot Charité se maintient dans le domaine des choses
qu’il faut vouloir, et y développera tout son sens. Alors la pensée
commune apprendra aux philosophes étonnés que la Foi, l’Espérance et la
Charité sont des vertus.