IDOLATRIE

Quelquefois l’on s’arrête pour observer un convoi de fourmis qui

traverse une allée, cherchant le soleil, et portant aux mâchoires des

momies blanches qui sont leurs larves. Ou bien, soulevant une pierre, on

découvre les galeries et les chambres, et la panique du peuple doré.

Stendhal lui-même, sur ce spectacle, raisonne théologiquement. «Il y a

apparence, dira quelqu’un, que les fourmis nous perçoivent comme nous

percevons le cyclone ou le tremblement de terre. Si les fourmis

pensaient, il y aurait sans doute deux partis, dont l’un voudrait

concevoir l’extraordinaire d’après l’ordinaire, au lieu que l’autre

soupçonnerait la présence et l’action d’une force intelligente,

immensément supérieure aux fourmis. Il y aurait quelque Voltaire pour se

moquer des théologiens, qui seraient pourtant plus près du vrai que les

autres.»

«Mais non, dirait un autre, tout à fait loin du vrai, au contraire. Car,

raisonnant toujours d’après leur commune expérience, les fourmis

théologiennes supposeraient quelque projet dans les talons de chaussure,

ce qui approcherait du vrai à peine une fois sur mille. Elles

n’arriveraient jamais à concevoir l’organisation, les projets,

l’industrie, les travaux des hommes, au regard desquels elles ne

comptent pas plus que la poussière des chemins. Qu’est-ce qu’une

fourmilière pour le facteur, pour le laboureur, pour le maçon, pour le

soldat?»

«Il se peut, dirait un autre, que notre humaine existence dépende des

actions d’un être bien plus puissant que nous et doué comme nous

d’intelligence; mais il se peut aussi que l’intelligence d’un tel être

n’ait point d’égards pour nous et même nous ignore tout à fait. Si la

voie lactée n’est, au regard des travaux d’un immense biologiste, qu’une

partie de liquide, invisible même à son microscope, et si un milliard de

nos années ne compte pas plus pour lui qu’une minute pour nous,

peut-être ce dieu puissant presse-t-il maintenant notre voie lactée

entre les deux verres de son instrument; peut-être le commencement de la

pression a fait tourner ces mondes; notre civilisation a trouvé sa place

sous son pouce; mais une pression un peu plus forte finira tout. Cet

être a une puissance démesurée contre nous, mais il ne peut rien pour

nous; et, quoique l’on puisse le supposer très savant, très ingénieux,

et très bon, cela ne nous avance point, et tout se passera pour nous

comme s’il était une aveugle et délirante brute. Car le plus doux des

fakirs écrase encore des centaines de pucerons, et des milliers de

pucerons de pucerons quand il se met en prière. Et cet homme pacifique

mène ici une guerre sans pitié parce qu’il est trop fort au regard de

ces bestioles.»

«Puissance, dirait un autre, n’est point bonté; mais au contraire il

semble que toute puissance soit guerre, et sans mauvaise volonté, comme

ces enfants que l’on dit brutaux et qui ont seulement du poids et de

bons muscles. Nos théologiens ont tracé finalement un assez beau

portrait de dieu, d’après les saints et les justes; mais peut-être

ont-ils tout gâté en y mêlant la puissance, ne pouvant se délivrer de

cette idée que la perfection est grande et lourde. Il n’y a pourtant

point plus de perfection dans une grande machine que dans une petite; et

je ne vois rien de divin dans ce double du double; il n’y a rien à

adorer par là. Peut-être dira-t-on à nos enfants que la divine

perfection est ce qu’il y a de plus faible au monde, et qu’il n’y a rien

de plus démuni que Dieu. Nos mythes y sont venus; car, selon le naïf

sentiment, on n’adore rien plus qu’une mère et un tout petit enfant. Et

pourquoi m’étonnerais-je de ce pouce gigantesque? Il n’en faut pas tant

pour tuer un homme, et Pascal l’a dit. Mais le ridicule d’adorer la

force n’est pas encore assez senti. Voulant honorer le courage, aussitôt

nous honorons la victoire, et nos prêtres remercient le dieu fort qui a

permis que nous fussions dix contre un. Pourquoi ne pas adorer aussi une

pierre qui tombe, ou un poids qui fait pencher la balance? Quand ces

fourmis adoreraient l’homme, elles seraient toujours fourmis en cela, et

idolâtres, exerçant la force et subissant la force, et terminant

toujours leur pensée à leur cuirasse; autant dire sans pensée, comme je

les vois.»

Propos sur le christianisme · 第 77 / 110 题