Le culte des morts se trouve partout où il y a des hommes, et partout le
même; c’est le seul culte peut-être, et les théologies n’en sont que
l’ornement ou le moyen. C’est ici surtout que l’imagination tend ses
pièges, évoquant les apparences, et créant une sorte de terreur
d’instinct où il entre trop peu de réelle piété. Ce genre de
superstition détourne de penser aux morts; il s’oppose ainsi aux
affections les plus naturelles; aussi tout l’effort du culte va à calmer
cette peur presque animale, et les plus naïves religions ont toujours
senti que le retour des morts dans leur apparence extérieure était le
signe qu’on ne leur avait point rendu les honneurs qu’on leur devait. Le
père d’Hamlet revient, parce qu’il n’est pas vengé; d’autres demandent
sépulture. Ces coutumes font entendre qu’il y a une manière, en quelque
sorte passive, de penser aux morts, qui n’est point bonne. Se souvenir
n’est donc pas le tout; il y a un devoir qui concerne ce souvenir même,
et qui vise à purifier les morts de leur enveloppe grossière, enfin à
obtenir une présence vraie et digne de respect.
Le plus beau travail des affections est d’orner et d’embellir ce qu’on
aime, en gardant toutefois la ressemblance; et chacun sait bien que
l’objet vivant et présent en son corps ne favorise pas toujours ce genre
de méditation. C’est pourquoi il serait impie d’évoquer en esprit les
défauts, les petitesses ou les ridicules de ceux que l’on a aimés; mais
aussi la volonté s’applique à écarter ce genre de souvenirs et y
parvient toujours. D’où cette idée universelle que les morts ont un
genre d’existence plus libre par rapport aux nécessités inférieures qui
font les passions et l’humeur. L’idée de purs esprits ou d’âmes séparées
est donc naturelle; naturelle aussi l’idée que cette purification dépend
beaucoup de nous-mêmes, et de notre attention à penser aux morts comme
il convient. Le mythe du purgatoire est vrai sans aucune faute; et l’on
comprend ici l’origine de la prière, qui est une méditation selon
l’amour, appliquée à retrouver seulement ce qui fut sage, juste et bon,
en oubliant le reste.
En retour les morts gouvernent les vivants, selon la belle expression de
Comte; non point par leurs caprices et leurs imperfections, mais au
contraire par leurs vertus, et comme des modèles purifiés. On sait
comment les héros devinrent des dieux; mais cette transformation n’est
pas le privilège des héros; tous les morts sont dieux par leurs mérites,
et l’affection sait toujours trouver les mérites. Ainsi, par le culte
des morts, nos pensées préférées sont toujours meilleures que nous.
L’entretien avec les morts ressemble à la lecture des poètes, dont nous
tirons ingénieusement les plus belles pensées et les meilleurs conseils,
par le bonheur d’admirer qui est le sentiment le plus commun. D’où, en
retour, nous sommes toujours purifiés un peu; c’est ainsi qu’il faut
entendre que les morts prient pour les vivants.