LA FÊTE-DIEU

«On s’instruit en voyageant, et assurément cette diversité des peuples,

des coutumes, et des Dieux est utile à considérer. Mais, d’un autre

côté, l’on n’apprend jamais que ce que l’on sait déjà. Je viens de voir

une longue procession de Français qui célébraient la fête du blé. C’est

dans le temps que l’on voit jaunir les moissons, quand le soleil est au

plus haut de sa course. Alors se déroule cette fête, qui est remarquable

par les chants et par une sérieuse allégresse; je me suis cru dans mon

pays. Les jeunes filles vêtues de blanc, et les jeunes garçons portant

l’habit militaire, mais sans aucune arme, font un long cortège; tout le

peuple a revêtu ses vêtements de fête, et les femmes ont des chapeaux

fleuris, en hommage au soleil. Sur le chemin du dieu, les maisons sont

parées d’étoffes blanches, de verdure et de fleurs. Le sol est jonché de

fleurs et de longues flammes d’iris, disposées de façon à représenter le

soleil, père du blé. Au devant du dieu s’avancent des enfants vêtus de

blanc et couronnés de roses, qui jettent des roses effeuillées. L’image

du dieu est portée par un vieillard tout vêtu d’or et protégé par un

grand voile tout doré que portent les plus riches des habitants, qui

font ainsi hommage au soleil et au blé, sources de toute richesse.

«Il n’est pas permis de contempler l’image du dieu, et tous se

prosternent sur son passage. Toutefois, usant du privilège des

voyageurs, et ainsi que font les étrangers chez nous, je me suis permis

de regarder de côté, tout en donnant les marques du plus profond

respect. L’image a la forme d’un soleil d’or, mais le centre en est d’un

blanc immaculé. Un prêtre m’a dit que ce que l’on voit ainsi dans une

sorte de boîte de cristal qui est au centre du soleil, c’est un morceau

du pain le plus pur, et sans levain; et c’est ce pain qui représente le

dieu. J’ai compris d’après cela que cette fête est la fête du blé, et

aussi la fête du soleil, père du blé. Toutefois le prêtre qui a bien

voulu m’instruire parle volontiers par figures, comme font tous les

prêtres, et pense que ce pain sans levain représente une nourriture

d’esprit, qui donnerait force d’âme et sagesse. De même ce soleil d’or

représenterait l’Intelligence infinie, source de toutes nos idées. Il

m’a paru posséder là-dessus une doctrine secrète, et plaindre ceux qui

l’ignorent. J’ai donc feint de le comprendre; mais il me semble que je

le comprends beaucoup mieux qu’il ne se comprend lui-même. Nul n’ignore

que le Soleil et le Pain sont les soutiens de toute sagesse et de tout

esprit en ce monde. Et si quelque orgueilleux se disait maître de penser

et de vouloir sans ces secours extérieurs, je voudrais le voir deux

jours seulement sans soleil ni pain. Je veux bien qu’on appelle grâce

ces secours qui nous permettent de savoir un peu et de vouloir pour le

mieux; que cette grâce nous arrive par le soleil et le pain, c’est ce

qui frappe tous les yeux; et c’est donc sous les formes du soleil et du

pain qu’il est convenable de célébrer le Bienfaiteur. Mais il me semble

qu’après cela c’est notre propre affaire de vouloir et de penser comme

il faut; et il me paraîtrait impie de remercier le Bienfaiteur de ce que

nous avons nous-mêmes fait de bien en ce monde; car cela, c’est notre

affaire, une fois que nous sommes pourvus de blé. Il est remarquable que

la religion universelle soit toujours jointe à quelque croyance

superstitieuse, conseillère de paresse et de faiblesse.» Ainsi

philosophait le Huron, parce qu’il avait vu passer la procession de la

Fête-Dieu.

Propos sur le christianisme · 第 71 / 110 题