L’ENFANT JÉSUS

La nuit de Noël nous invite à surmonter quelque chose; car sans aucun

doute cette fête n’est pas une fête de résignation; toutes ces lumières

dans l’arbre vert sont un défi à la nuit qui règne sur la terre; et

l’enfant en son berceau représente notre espoir tout neuf. Le destin est

vaincu; et le destin est comme une nuit sur nos pensées; car il ne se

peut point que l’on pense sous l’idée que tout est réglé, et même nos

pensées; il vaut mieux alors ne penser à rien et jouer aux cartes.

L’ordre politique ancien effaçait le temps; l’enfant imitait les gestes

du père; prêtre ou potier, il était d’avance ce qu’il serait; il le

savait, et il ne savait rien d’autre; l’hérédité fut dans la loi

politique avant d’entrer dans nos pensées. Mais savoir pour recommencer

ce n’est point du tout savoir. La pensée est réformatrice, ou bien elle

s’éteint; comme on voit par l’action machinale qui se fait sans lumière,

et que la lumière trouble. Tout ce qui arrivait, dans ce sommeil de

l’espèce, était déjà connu et su et rebattu, guerre, famine ou peste;

tout cela était attendu; l’enfant naissait vieux. Quand l’Orient nous

enseigne que le salut éteint la pensée, il n’enseigne que ce qui fut.

Les apparences sont fortes, car l’enfant imite. Le vêtement de la caste

et les outils règlent encore ses mouvements de plus près, et ses pensées

en même temps que ses mouvements. L’opinion et l’institution ensemble le

persuadent. Selon la Politesse toute pensée est scandaleuse; c’est le

vieillard qui sait; espères-tu faire mieux? Cette loi n’est plus écrite,

mais elle est puissante encore. Ce qu’il y a de puéril en toute idée est

si activement méprisé par les Anciens que l’on voit la jeunesse, après

un étonnant départ, bientôt demander pardon à tous les dieux barbus et

chauves, et ainsi se faire vieille avant le temps, ce qui est la

coquetterie des jeunes ministres.

La grande nuit de Noël nous invite au contraire à adorer l’enfance;

l’enfance en elle et l’enfance en nous. Niant toute souillure, et toute

empreinte, et tout destin en ce corps neuf; ce qui est le faire dieu

par-dessus les dieux. Que cela ne soit pas facile à croire, je le veux;

si l’enfant croit seulement le contraire, il donnera les preuves du

contraire; il se marquera de l’hérédité comme d’un tatouage. C’est

pourquoi il faut résolument essayer l’autre idée, ce qui est l’adorer.

Ayez la foi, et les preuves viendront. Il était prouvé qu’on ne pouvait

se passer d’esclaves; mais c’était l’esclavage lui-même qui faisait

preuve; et la guerre aussi est la seule preuve contre la paix.

L’inégalité et l’injustice font preuve d’elles-mêmes par le fait, et se

justifient par le fait; de ce que la force règne, il résulte qu’il faut

se défendre, et la force règne; mais c’est un cercle d’institution et de

costume; de quoi il n’y a point pensée à proprement parler; penser c’est

refuser. Je ne lis jamais un discours public sans admirer ces pensées

sans penseur, pensées d’abeille, bourdonnement. «Nous recommencerons

donc toujours?» disait Socrate, ce vieillard enfant. Cependant les

vieillards pensaient selon leur bonnet, et les jeunes se donnaient l’air

vieux afin de mériter le bonnet; car l’ancienne foi détourne de vouloir.

Mais la nouvelle foi commande d’abord de vouloir, et donc d’espérer, car

l’un ne va pas sans l’autre. Et puisque le beau signifie quelque chose,

tel est le sens de cette belle image, les rois Mages, chargés

d’insignes, adorant l’enfant nu.

Propos sur le christianisme · 第 63 / 110 题