NOËL

Noël est la fête de l’Espérance, et dans la plus longue nuit de l’année,

ou presque. La fête de Pâques est barbare à côté. Au temps de Pâques le

printemps se montre par des signes que l’esprit le plus grossier peut

comprendre; et il n’est pas nécessaire d’avoir un gnomon et une ligne

méridienne pour être assuré que le soleil remonte vers l’été. Mais à

Noël, qui peut savoir que l’hiver est fini? A peine il commence; souvent

la neige tombe et la gelée enchaîne les ruisseaux. Ce qui est en

perspective, d’après la coutume, c’est une suite de jours froids et

l’aigre bise du nord ou de l’est. Mais la petite Espérance, l’Espérance

enfant, comme chante Péguy, se loge justement en ce creux de l’hiver

comme dans un nid et forme son chant printanier au milieu même de la

nuit annuelle. Pâques est la fête Païenne, la fête des sens. Noël est la

fête Chrétienne, la fête de l’esprit.

Fête de l’enfant. La juste image de Péguy revient, et nous contraint de

joindre l’esprit au corps enfant; idée dont je ne vois point de trace

chez les anciens; car à leurs yeux la perfection de l’enfant est dans

l’homme, comme le plus beau de l’année est le triomphe du printemps.

Mais nous autres, fatigués de l’invariable César, infatuation,

puissance, richesse, nous adorons le Jésus en son berceau; et fort bien

nous nommons tous les enfants des Jésus, représentant par là notre

invincible espérance. Maternels, non paternels, par cet immense

changement qui a voulu et qui veut ranger l’humanité sous la présidence

féminine, ou, en d’autres mots, subordonner la politique à la morale.

Telles sont les pensées qui conviennent en ce temps-ci, puisque l’image

de la Vierge Mère est plus forte que nos pensées, et forme naturellement

le centre de nos méditations politiques.

La mère nous renvoie à l’enfant; tant d’œuvres ici s’accordent qu’il n’y

a point de doute sur l’idée universelle en notre Occident. Que les

vieillards aient mis en croix tant de jeunes hommes, et s’en lavent les

mains, cela ne termine point notre espérance, car l’espèce sans cesse se

rajeunit et se lave; et les Ponce-Pilate, quand ils écriraient vingt

volumes de justifications, sont tout de même en train de mourir. Comme

tout printemps est neuf, tout enfant est neuf. Les dieux anciens étaient

vieux; l’amour, le seul enfant parmi les dieux, était pire; vieillard à

visage d’enfant, la plus laide chose en ce monde.

Et, puisque toute religion signifie une pensée commune, il importe

beaucoup que nous ne laissions point mettre en croix de nouveau cette

jeune pensée; et que nous ne permettions point que les docteurs, de

nouveau, la jugent, la méprisent et la condamnent. Car chacun, s’il ne

résiste à l’âge, renie d’année en année ses pensées d’enfant; mais ceux

qui comprennent par les causes la triste sagesse des vieillards feront

hommage et crédit à l’Enfant Dieu, comme firent les rois mages. Mieux,

en eux-mêmes, chacun, retrouvant leurs pensées d’enfance et leur jeune

espérance, renouvelleront leur foi par serment, réglant leur pensée non

sur la neige et sur les arbres dépouillés, mais sur la plus longue des

ombres méridiennes, déjà passée.

Propos sur le christianisme · 第 61 / 110 题