DES SIGNES

Noël n’est pas un soir ni une fin. Noël est une aurore et un

commencement. Cette messe est à minuit et célèbre un enfant. Cependant

l’hiver a commencé; la neige ensevelit l’automne; les arbres montrent

leurs squelettes dépouillés; le vent du nord descend sur la terre. Mais

l’œil voit d’autres signes; le ciel se creuse par ces légères

architectures de la forêt; la lumière est comme délivrée; la neige

double le ciel. Sur les bourgeons du marronnier j’ai touché une sève

visqueuse. Les astronomes de leur côté mesurent ce solstice traînant; le

soleil a fini de descendre. Ainsi tous les signes s’accordent, et la

jeune Espérance est fêtée justement quand il faut.

Les anciens peuples avaient tous des danses réglées qui figuraient les

choses du ciel et les saisons; c’est ainsi qu’ils se souvenaient; c’est

ainsi qu’ils se persuadaient eux-mêmes. On dit souvent là-dessus que ces

danses figuraient la mythologie; mais je suis assuré au contraire que la

mythologie fut un commentaire de ces danses, qui premièrement

exprimèrent le rapport de l’homme à la nature des choses, tout à fait de

la même manière que le chant des oiseaux raconte le printemps. Ainsi

l’ancien culte fut d’abord en action, et absolument vrai. C’est de là

que les hommes prirent leurs idées. Je veux bien que penser ce soit,

selon un mot connu, se retenir d’agir; mais je dirais plutôt que penser

c’est s’arrêter de danser, ou bien regarder danser. Car il faut un objet

à nos pensées comme telles; il faut un autre monde, solide comme le

monde, image du monde, et autre que le monde. La première contemplation

fut danse, et la première réflexion fut contemplation de la danse.

Pensez-y avec suite. On ne peut compter sans les noms de nombre; mais

comment nommer les nombres avant d’avoir compté? Cherchez d’un autre

côté; le nombre fut sans doute une abstraction de la danse, et autrefois

sacré, comme la danse.

Le détail échappe. Mais posons seulement que l’accord des signes fut

toujours adoré. On peut comprendre alors cette mythologie universelle,

où la forme humaine représente une partie ou un aspect de la nature

inanimée. Si la danse est la plus ancienne vérité, tout s’explique; et

aussi comment l’ordre de la nature fut naturellement exposé sous la

forme d’un récit légendaire. La légende fit la première explication de

la danse. Comment expliquer autrement ce sens des mythes, qui se

retrouve et se redouble jusque dans leurs derniers replis? La fête fut

d’abord juste, non moins juste que le chant des oiseaux. Elle exprima

l’ordre universel. Les récits que l’on en tira furent gouvernés par ces

gestes infaillibles; aussi n’y a-t-il pas une faute dans ces métaphores

qui furent les anciens dieux. Personne, ou presque, ne remarque que les

poèmes sont régulateurs à la fois et révélateurs de nos sentiments; mais

tous l’éprouvent. Encore bien moins remarque-t-on que les mythes sont

les régulateurs à la fois et les révélateurs de nos pensées; mais aussi

ceux qui éprouvent cet accord dans le moment de la prière sont

transportés si violemment par cette beauté inexplicable, qu’ils sont

disposés alors à accorder beaucoup et même tout à la théologie

raisonneuse. Toutefois cette théologie elle-même convient que celui qui

prend le mythe pour vrai en ses apparences, et qui adore directement et

simplement les images, est plus près du vrai que les docteurs. Mais

celui qui comprendrait que la prière est une parfaite perception de la

nature et de l’homme ensemble serait encore plus près des dieux.

Propos sur le christianisme · 第 59 / 110 题