Voici ce qui me fut conté, par une amie à cheveux blancs qui s’est
retirée à la campagne et fait apprendre le catéchisme à des enfants
barbouillés. Il est bon de dire que cette femme n’est pas plus croyante
que moi; le catéchisme n’est donc que l’occasion d’enseigner la morale
commune, enfin de débarbouiller les esprits. Flèche de tout bois, tous
les travaux avec un seul outil, c’est la loi de campagne. Je transcris
maintenant l’histoire.
Un enfant de vagabonds, fixés pour un temps dans les Creutes, qui sont
des grottes de ce pays-là, fait retentir un jour la sonnette. «Que
veux-tu, petit homme?»--«Je veux qu’on m’apprenne ma prière et mon
catéchisme.» C’était le jour; il prend place. On lui apprend le signe de
la croix. «A quoi que ça sert?» Discours. «C’est le signe de Jésus mis
en croix pour avoir enseigné l’égalité, la justice, l’amour, le pardon
des injures. Le signe est pour rappeler ces choses, dans le moment où
l’on va se laisser emporter par la colère, ou la vengeance, ou la haine,
ou le mépris. C’est comme si l’esprit du Juste mis en croix venait alors
au secours.» Enfin tout ce que peut dire du signe de la croix quelqu’un
qui n’en use point.
Une semaine passe. On s’entretient de la colère, toujours à propos du
catéchisme. Et l’un des enfants, assez prompt à remarquer les faiblesses
d’autrui, de dire: «C’est Michel (ce petit vagabond) qui est coléreux.
Hier, il poursuivait André, tenant dans sa main une grosse pierre, et
disant: je te tiens, tu n’iras pas jusqu’à ta maison. Mais voilà (se
moquant), voilà qu’il s’arrête tout à coup, et, avec sa pierre, fait le
signe de la croix, et jette sa pierre, disant à André qu’il n’aie pas
peur, et qu’il peut rentrer chez lui.»
J’avais traversé des étendues neigeuses, où l’on ne voyait pas la trace
d’une voiture, je chauffais mes pieds au feu, et j’entendais cela.
Tolstoï a saisi toutes ces harmonies. Le petit vagabond n’était plus
revenu; ainsi l’histoire n’avait pas de suite. Il se fit donc un
silence, et tous les dieux passèrent.
Il faut déjà une science profonde pour comprendre que les passions, et
leurs preuves si vives, dépendent des mouvements du corps, et que, pour
dénouer la colère, il suffit de dénouer les poings. Mais qui croira, au
premier moment, qu’il est plus maître de sa main que de sa pensée? C’est
pourtant ainsi. N’essayez point d’abord d’être juste en pensée à l’égard
de votre ennemi, mais desserrez vos dents d’abord, ouvrez vos mains,
pliez les genoux, inclinez la tête. Car la vie s’étrangle elle-même,
avant d’étrangler l’autre. Et c’est ainsi, par gymnastique d’abord, que
la pensée réduit les passions; alors seulement les idées reprennent leur
sens humain. Mais, si l’effet est visible, les causes sont naturellement
cachées. De là cette croyance, vieille comme le Temps, que des gestes
rituels évoquent l’esprit de vérité, et qu’il vient du dehors comme
l’ange. Et voilà le miracle, essentiellement; car il est vrai qu’un
geste change tout. Si tu veux concevoir la paix, pose d’abord tes armes.