L’Église en son admirable tentative d’universelle réconciliation, se
fondait sur cette idée que les hommes, si différents qu’ils soient par
l’aspect, la force, les aptitudes, et encore divisés par les passions et
les intérêts, ont en commun l’Esprit, qui est justement ce qu’il y a de
plus éminent en chacun d’eux, et qui soutient et porte tout le reste.
Cette idée de l’Humanité Réelle n’était pas inconnue aux grands Anciens;
elle est impliquée dans Platon, explicite dans Marc-Aurèle. Mais enfin
c’est l’Église qui a tenté pour la première fois sur cette Planète
d’enseigner la Fraternité selon la Fraternité même, c’est-à-dire à tous,
sans considérer la puissance, la richesse ou les aptitudes. Le
Catéchisme est le premier essai de l’École universelle. Et quoiqu’elle
parlât par figures, la doctrine était émouvante et persuasive par l’idée
qui y était cachée, qui n’est autre que l’idée de l’Esprit Humain. Nos
mœurs sont encore, et heureusement pénétrées et vivifiées de ce puissant
système auquel nous devons la dignité de la femme, l’esprit
chevaleresque, et l’idée d’un Pouvoir Spirituel au-dessus des rois et
des nations.
Mais, comme dit Auguste Comte, ce système, d’inspiration droite, et qui
poussa assez loin l’organisation de l’immense famille humaine, a manqué
par le haut. Il est bon de sentir en soi la communauté humaine; mais il
faut encore pouvoir l’éprouver par le doute et l’investigation. Faute
d’une doctrine démontrable, l’Église était menacée de deux côtés; d’un
côté par tous les genres d’inspirés et d’énergumènes, qui devaient
proposer et ont proposé en effet des croyances tout aussi arbitraires et
tout aussi peu vraisemblables que les détails du dogme, surtout pris à
la lettre. Et d’un autre côté l’élite même des penseurs, des
organisateurs, des instituteurs, dont l’Église ne pouvait se passer,
devait frapper, sonder, éprouver la doctrine, d’après ce sentiment de
l’Universel qui les portait énergiquement à la recherche des preuves.
Ainsi la grande idée de l’Église devait périr faute de contenu.
C’est la Science Positive qui a institué le contenu et la preuve de
l’Idée Catholique. Car il est vrai que les hommes s’accordent par le
dedans, et en quelque sorte en puissance; mais c’est la démonstration
qui les accorde réellement, par le double moyen de la théorie et de
l’expérience. Et il n’est point nécessaire qu’un homme sache tout et
comprenne tout; il suffit qu’il sache et comprenne bien une seule chose
pour qu’il se sente en cela le frère et le semblable de tous ceux qui
savent et comprennent. Par exemple, pour une éclipse, ils peuvent tous
suivre, à l’heure fixée, le passage de la lune sur le soleil; cette
prédiction qui s’accomplit, c’est le miracle de l’esprit. Mais, sans
pénétrer jusqu’aux détails la théorie de l’éclipse, ils peuvent encore
se faire une idée suffisante des raisonnements et calculs qui permettent
de prévoir la durée de l’éclipse, l’heure et le lieu où elle sera
visible. Qu’ils remarquent seulement le tour de la lune d’Ouest en Est
parmi les étoiles; qu’ils le comparent au tour que fait le Soleil dans
le même sens, mais en un an; ils comprendront déjà que la lune rattrape
et dépasse le soleil, et qu’ainsi l’éclipse commence par l’ouest.
Comparant aussi les deux vitesses, qui diffèrent l’une de l’autre en
gros comme le mois et l’année, ils calculeront la durée d’une éclipse
sans erreur grossière, assez pour éprouver en eux-mêmes et éveiller en
eux-mêmes cette puissance de penser qui a déjà effacé de ce monde la
terreur, la fureur et les querelles que l’éclipse traînait dans son
ombre, et qui effacera bien d’autres terreurs, fureurs et querelles, à
mesure que les hommes prendront le goût de penser. Ainsi je suivais
l’Idée, en marchant sur des ombres en forme de faucilles, pendant que
les hommes, les uns à travers un verre noirci, les autres dans le reflet
des eaux, regardaient l’Image. L’Esprit de Platon était avec nous.