Parmi ceux qui travailleront à réformer l’enseignement public, je ne
vois personne, il me semble, qui pense selon l’égalité démocratique.
Descartes, Prince de l’Entendement, a écrit que le bon sens est la chose
du monde la mieux partagée; ce puissant esprit ne voulait point voir de
différence entre les hommes, si ce n’est pour la facilité de mémoire et
les gentillesses extérieures; mais j’ai remarqué plus d’une fois que
cette pensée n’est point comprise. Dès qu’un homme l’emporte par ce
qu’il a lu ou retenu, ou par l’art d’écrire ou de parler, il prend ses
distances, s’installe dans l’élite dirigeante, et cherche des seconds et
successeurs parmi les brillants élèves qui lui ressemblent. Au sujet de
la masse, nulle autre pensée que de lui bien apprendre un métier; la
masse est utilisable et gouvernable, plus ou moins, selon la prévoyance
du législateur. Mais que tous puissent avoir part, et doivent avoir
part, à la vraie science et à la vraie culture, c’est une idée qui ne se
montre point. Un haut personnage disait récemment qu’il importe de ne
laisser sans doctrine aucun de ceux, fût-il berger, qui sont capables de
tenir leur place dans les rangs de l’élite dirigeante. Voilà leur
Démocratie. Un esprit lent et engourdi, sans facilité et sans grâce, est
marqué d’esclavage; le savoir technique, qui est de l’œil et de la main,
est assez bon pour lui. Utile instrument dans la main du chef.
Le monde antique instruisait ses esclaves, si on l’entend ainsi; il est
hors de doute que le petit animal à forme humaine qui montrait quelque
aptitude à la cuisine ou au jeu de la flûte était mis à l’école près des
habiles; s’il aimait la lecture, l’écriture et la grammaire, il n’en
avait que plus de prix. S’il s’élevait jusqu’à l’intrigue politique, il
pouvait être affranchi, et avoir part aux grandes affaires. Cette loi de
sélection joue encore parmi nous; et j’ai connu plus d’un esclave bien
doué qui s’approche maintenant de l’Académie. Il y a un beau livre à
écrire sur nos Affranchis, joueurs de flûte ou grammairiens, attentifs à
plaire.
Il est vrai pourtant que l’école moderne a commencé seulement avec le
catéchisme, quand le prêtre eut le devoir d’enseigner au plus endormi et
au plus arriéré justement ce qu’il savait de plus beau. Nous développons
cette grande idée; mais il s’en faut qu’elle soit assez en faveur et en
lumière. Toujours instruire les plus aptes; toujours faire une exacte
revue des petits sauvages, afin d’y trouver des polytechniciens; les
autres seront instruits par procuration, retrouvant en leurs maîtres
leurs égaux d’hier, et assez contents; car de quoi se plaindraient-ils?
Il suffit qu’on n’ait point laissé un seul génie à garder les moutons.
Or ce facile problème est résolu, comme il fut toujours. Mais l’autre
est à peine touché, qui est d’éveiller tout esprit le plus qu’on peut,
par les plus hautes et les plus précieuses connaissances, et de donner
plus de soins à l’esprit le plus lent; enfin de régler l’enseignement
non sur les mieux doués, mais sur les moins doués. Car le vrai progrès
n’est pas en l’esprit d’un Thalès, mais en l’esprit de sa servante.