DESCARTES

Le choix de Descartes doit être considéré attentivement. Car il n’est

pas hors de nos forces de deviner une pensée animale et une âme dominée

par les besoins et les appétits dans la mésange, le rat, le chien ou le

bœuf. Cette parenté une fois reconnue, la nature toute entière est

mythologique. Toutes les bêtes sont des esprits déchus; dont il faut

croire qu’ils peuvent revenir et qu’ils reviennent, quoique par longs

détours, et durement ramenés en arrière par la nécessité immédiate.

Ainsi Ulysse, pensant seulement qu’il pourrait voir la fumée monter de

sa terre natale, voulait mourir; mais la faim, le sommeil et l’amour le

retenaient dans sa condition d’esclave; et il fallut donc quelque pardon

des dieux pour que Calypso le laissât partir. Schelling certes a parlé

beau quand il a dit que la nature est comme l’Odyssée de l’esprit. Mais

le difficile n’est pas d’adorer l’esprit en toutes ses formes; c’est

idolâtrie à proprement parler. Il n’est permis d’adorer que l’homme; tel

est le sens de ce décret cartésien qui refuse toute pensée aux bêtes.

Auguste Comte est de la même lignée, purement Occidental aussi, mais par

détour, et par soumission à la nécessité. Car cette nature tendre et

très peu militaire a beaucoup pensé à la pensée des bêtes, et

principalement des bons serviteurs, comme bœuf et chien, avec lesquels

il veut que nous fassions une sorte de société. Mais, d’un autre côté,

la nécessité de chasse et de défrichement, et la domination de l’homme

lui paraît la condition première de cette société continue sans laquelle

il n’y aurait point du tout de pensée. Rien ne dit que tels animaux,

s’ils avaient dominé sur la terre, n’auraient point formé société aussi,

traditions aussi, bibliothèques aussi; rien ne dit que l’homme, réduit à

une vie isolée et difficile comme celle du rat et du lapin, aurait plus

de pensée qu’eux. Il faut donc qu’une espèce triomphe, et l’homme trouve

le choix tout fait. Adorer l’humanité seulement c’est une nécessité

dure; mais il faut virilement l’accepter. Mon semblable, c’est l’homme;

il n’y a de salut que de l’homme. La tâche est déjà assez difficile.

Quand on examine les formes de l’histoire, les guerres, les supplices et

les dieux, on reconnaît que l’esprit est revenu d’assez loin, par tant

de détours et tant de fois pris au piège. C’est donc l’histoire qui est

l’Odyssée de l’esprit; et le même Schelling, devenu vieux, a fini par le

dire, bornant ses ambitions, et terminant cette vaine mythologie, fille

d’Orient. L’occidental est athée au fond. En passant de l’Orient à

l’Occident, l’ancien dieu a pris de plus en plus la forme humaine; et la

marche même du Christianisme, d’abord mystique, puis politique, ne fait

que réaliser son mythe fondamental. Il fallait resserrer cet universel

amour, afin de lui donner puissance; il fallait mettre hors de

discussion les droits de l’homme par une sorte de décret romain. Toute

pensée se borne de nécessité, ou bien elle perd forme; ainsi l’homme

écrase sans façon la fourmi et le rat. Le difficile pour un homme est de

rester bon tout en menant cette guerre; et notre civilisation offre ce

double aspect à chacun de ses pas. Ce que les Romains traduisaient en

disant que le préteur n’a pas souci des petites choses. Et si un homme

fut jamais préteur en sa pensée, c’est bien Descartes.

Propos sur le christianisme · 第 45 / 110 题